NICOLAS SARKOZY LE PRESIDENT DE LA FRANCE

 
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MARIO KEKIC
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MessagePosté le: Dim 2 Mai - 07:17 (2010)    Sujet du message: NICOLAS SARKOZY LE PRESIDENT DE LA FRANCE Répondre en citant


> 2010 > Mai
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|
Dès son retour de Chine, le Président de la République a tenu le 1er mai 2010 une réunion de travail sur la mise en œuvre du plan de soutien européen à la Grèce et la situation des marchés financiers, en présence du Premier ministre François FILLON, de M. Bernard KOUCHNER, ministre des Affaires étrangères et européennes, de Mme Christine LAGARDE, ministre de l'Économie, de l'Industrie et de l'Emploi, de M. François BAROIN, ministre du Budget, des Comptes publics et de la Réforme de l'État, de M. Pierre LELLOUCHE, secrétaire d'État chargé des Affaires européennes et de M. Christian NOYER, Gouverneur de la Banque de France.

Le Président de la République s'est félicité des progrès réalisés dans la négociation d'un accord entre les autorités grecques, la Commission européenne et le FMI, en vue de l'activation du plan de soutien européen à la Grèce, conformément au mécanisme mis en place lors du dernier Conseil européen. Il a fait le point sur la procédure parlementaire d'approbation de la loi de finances rectificative permettant la mise en place en France d'un prêt bilatéral à la Grèce, coordonné avec les autres Etats de la zone euro. Le projet de loi de finances rectificative adopté le 21 avril 2010 en Conseil des ministres devrait être voté par le Parlement dans le courant de la semaine prochaine.

Il a rappelé que le soutien des Etats-membres de la zone euro a pour objet de mettre un terme à la spéculation et d'assurer la stabilité de la zone euro.

Avant la réunion, le Président de la République s'était entretenu avec la Chancelière Mme Angela Merkel. Le Président de la République et la Chancelière ont constaté leur complète identité de vue et réaffirmé leur détermination d'agir vite pour mettre en œuvre le plan de soutien dès qu'un programme de trois ans aura été conclu entre les autorités grecques, la Commission européenne et le FMI. Ils ont convenu de continuer à travailler activement pour renforcer la stabilité de la zone euro et la régulation des marchés financiers. Ils prendront des initiatives dans les prochains jours pour que l'Europe renforce les mécanismes de surveillance au sein de la zone euro, accélère ses travaux sur la lutte contre la spéculation et l'amélioration de la transparence des produits dérivés et formule de nouvelles propositions sur la régulation des agences de notation.




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MessagePosté le: Dim 2 Mai - 07:17 (2010)    Sujet du message: Publicité

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MARIO KEKIC
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MessagePosté le: Dim 2 Mai - 08:10 (2010)    Sujet du message: NICOLAS SARKOZY LE PRESIDENT DE LA FRANCE Répondre en citant

Sous la direction d’Anna Stellinger, avec la collaboration de Raphaël Wintrebert
Préface par François de Singly
les jeunesses face
à leur avenir
Une enquête internationale
Sous la direction d’Anna Stellinger, avec la collaboration de Raphaël Wintrebert
Préface par François de Singly
Fondation pour l’innovation politique
Enquête réalisée par Kairos Future
fondation pour l’innovation politique
137, rue de l’Université | 75007 Paris – France
Tél. : 33 (0)1 47 53 67 00 | Fax : 33 (0)1 44 18 37 65
E-mail : contact@fondapol.org | Site Internet : www.fondapol.org
2008 – ISBN 978-2-9529612-7-1
sommaire
préface : les jeunesses du monde moderne
François de Singly................................................................................................................................................. p. 5
introduction
Anna Stellinger, Raphaël Wintrebert............................................................................................................. p. 17
partie i : analyses transversales
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
Olivier Galland......................................................................................................................................................p. 25
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
Dominique Épiphane, Emmanuel Sulzer.....................................................................................................p. 55
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
Vincenzo Ciccheli.............................................................................................................................. p. 79
partie ii : éclairages nationaux
Une société bloquée, mais des jeunes Italiens qui ne sont pas résignés
Loredana Sciolla............................................................................................................................. p. 105
Des jeunes Français isolés et pessimistes face à une prise en charge publique limitée
Patricia Loncle.................................................................................................................................. p. 113
Les jeunesses en Allemagne contemporaine : entre confiance politique et clivages sociaux
Monika Salzbrunn.............................................................................................................................................p. 123
Le pessimisme et l’isolement des jeunes Britanniques
Andy Furlong, Fred Cartmel...........................................................................................................................p. 133
Les jeunes en Suède : le pessimisme est-il derrière nous ?
Mats Trondman................................................................................................................................ p. 141
L’optimisme des jeunes Américains
Emily E. Messersmith, Jerald G. Bachman, John E. Schulenberg............................................... p. 151
conclusion : quel projet politique pour la jeunesse ?
Anna Stellinger, Raphaël Wintrebert...........................................................................................................p. 159
annexes
Méthodologie.....................................................................................................................................................p. 177
Les auteurs...................................................................................................................................... p. 189
préface
les jeunesses du monde moderne
François de Singly,
professeur de sociologie à l’université Paris-Descartes,
directeur du CERLIS (université Paris-Descartes-CNRS)
La comparaison internationale proposée par la Fondation pour l’innovation politique
permet de jouer au jeu des ressemblances et des différences entre les jeunesses de dix-sept
nations. Pour ne pas se contenter de décrire seulement ce qui sépare ou rassemble les
unes et les autres, il faut disposer d’un modèle de référence qui permette de déterminer si
les différences observées sont significatives. Dans un texte célèbre, Pierre Bourdieu affirmait
que « la jeunesse n’est qu’un mot », étant donné que les différences sociales étaient
trop importantes pour conserver l’idée de l’existence d’un tel groupe d’âge (Bourdieu,
1984). Pour ce sociologue, le modèle de référence est celui de la domination sociale et
des inégalités sociales et culturelles. Ici, nous adopterons un autre cadre d’interprétation.
Nous chercherons à savoir comment les jeunes se conforment à l’injonction sociale de
devenir soi-même. En effet, le processus central des sociétés modernes est, selon Ulrich
Beck, l’individualisation (Beck, 2002). L’individu doit idéalement parvenir à se définir par
lui-même, à ne plus dépendre avant tout de ses appartenances héritées. Ce programme
découle de la philosophie des Lumières valorisant l’homme indépendant et autonome
(Kant, 1784). Cela présuppose que chacun se donne ses propres règles, refusant de se plier
à des ordres venus d’autorités supérieures.
Progressivement, ce programme a été appliqué dans les sociétés occidentales. Un
des indicateurs de sa diffusion est la transformation de l’éducation et du rapport entre
les générations. Le père, symbole de l’autorité légitime, va perdre de son pouvoir. Une
enquête américaine démontre le déclin de la valeur « obéissance » et la montée des valeurs
de l’indépendance et de l’autonomie tout le long du xxe siècle (Alwin, 1988). Les parents
insistent de moins en moins pour que leurs enfants se conforment à des principes extérieurs
; ils cherchent de plus en plus à respecter la nature originale de chacun de leurs
enfants. Ils suivent les prescriptions des éducations dites « nouvelles ». Les règles ne disparaissent
pas, mais elles changent de régime : d’extérieures, elles deviennent intérieures
(selon la définition même de l’autonomie).
Contrairement à des visions erronées, l’année 1968 ne marque pas une rupture historique.
Elle constitue plutôt une accélération d’un mouvement amorcé antérieurement. Les
jeunes revendiquent clairement leur refus de l’autorité au sein de la famille et de l’école.
Après une période d’excès, on aboutit à une situation dans laquelle l’obéissance se maintient,
mais en étant en tension avec d’autres exigences : celles d’un enfant qui doit dès son
plus jeune âge avoir une certaine expression personnelle, le droit de dire ce qu’il ressent,
ce qu’il pense être bien pour lui.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
Ce mouvement est d’autant plus nécessaire que l’évolution du monde, avec la mondialisation,
n’est possible que si les individus sur le marché du travail sont capables de
plus de mobilité, et aussi de plus d’innovation. Cette demande permanente d’invention au
xixe siècle est reprise par le capitalisme, qui exige de plus en plus aujourd’hui des salariés
autonomes, mobiles, créatifs (Boltanski, Chiapello, 1999).
des jeunes plus ou moins autonomes
La jeunesse n’échappe pas à ce mouvement général de valorisation de l’indépendance
et de l’autonomie. C’est ce que montre cette très belle enquête de la Fondation pour l’innovation
politique, réalisée en partenariat avec l’institut Kairos Future. En effet, une question
posée aux jeunes âgés de 16 à 29 ans sur les qualités importantes à développer chez
l’enfant permet d’appréhender les variations nationales. On ne considère ci-dessous que
les qualités d’obéissance et d’indépendance (le terme « autonomie » n’était pas proposé),
et on construit un indicateur qui est le rapport entre la valeur « indépendance » et la valeur
« obéissance ». Un rapport négatif signifie que l’obéissance prime ; un rapport positif que
l’indépendance domine (voir tableau 1). La valorisation de l’obéissance varie fortement
– dans le sous-ensemble des pays considérés, elle passe de 19 % à 65 % –, tout comme celle
de l’indépendance – de 46 % à 84 %.
Tableau 1 : les qualités à développer chez l’enfant
Indépendance Obéissance
Rapport indépendance/
obéissance
France 46 % 55 % 0,84
Espagne 52 % 50 % 1,04
États-Unis 72 % 65 % 1,11
Royaume-Uni 66 % 54 % 1,22
Allemagne 64 % 38 % 1,68
Suède 65 % 36 % 1,81
Danemark 70 % 38 % 1,89
Japon 57 % 19 % 3,00
Chine 84 % 23 % 3,65
Lecture : Le rapport entre indépendance et obéissance est inférieur à 1 si l’obéissance prime, et
supérieur à 1 si l’indépendance domine. Les pourcentages correspondent aux réponses des jeunes de
16-29 ans qui considèrent comme très importante (réponses 6-7 sur une échelle de 1 à 7) l’indépendance
et l’obéissance dans une liste des qualités qui doivent être encouragées chez les enfants.
Il est possible de considérer cet indice (rapport indépendance/obéissance) comme
un indicateur, pour chaque pays, de l’adhésion au processus de l’individualisation. On
constate une grande hétérogénéité à l’intérieur de l’Europe, d’une part, et entre certains
Préface : les jeunesses du monde moderne
pays européens et des nations comme le Japon et la Chine, d’autre part. Le clivage au sein
de l’Europe sépare les pays du Nord, notamment le Danemark, la Suède et l’Allemagne,
et les pays du Sud, tels que la France et l’Espagne. La France est même le seul pays où
le rapport entre l’indépendance et l’obéissance est négatif. Les jeunes Français sont plus
nombreux à estimer que l’obéissance est très importante, comparativement à l’indépendance.
Pour les personnes âgées de 30 à 50 ans, les mêmes différences sont observées, et la
France obtient là encore le seul rapport négatif.
En regardant de plus près, on se rend compte que la France présente le plus faible
score pour l’indépendance comme qualité à développer chez l’enfant, et qu’aux États-
Unis elle est pensée comme compatible avec l’obéissance, l’enfant étant soumis à une
double réglementation.
Ce résultat observé en France peut surprendre, car ce pays a connu en 1968 une révolte
nettement antiautoritaire des jeunes. Malgré l’importance de ce moment, l’inversion de
valeur ne s’est pas produite de manière durable. Contrairement à une représentation
répandue par des politiques, des intellectuels, des médias, les excès de l’individualisme
antiautoritaire ne caractérisent pas la France. Il est vrai que les jeunes Français ont obtenu
une certaine libération, en obtenant le droit à une vie sexuelle en dehors du mariage et de
la vie conjugale, en ayant la possibilité d’accéder à des mondes parallèles grâce d’abord
aux radios libres et ensuite « jeunes ». Mais cela n’a pas suffi à modifier aussi fortement
qu’ailleurs l’éducation, familiale et scolaire, de la jeunesse, à créer les conditions pour
que les jeunes puissent devenir maîtres de leur existence. L’enfant, le jeune, n’est pas roi,
même de sa vie. Il n’exerce le pouvoir que sur ses vêtements, sa musique, mais son avenir
scolaire ne lui appartient pas.
Entrer dans de bonnes conditions sur le marché du travail est indispensable pour que
l’autonomie soit associée à une véritable indépendance. Les difficultés rencontrées par les
jeunes Français dans ce domaine témoignent aussi d’une stratégie, consciente ou non, des
générations d’adultes pour les maintenir dans une interminable jeunesse. Les jeunes Français
peuvent s’amuser, faire la fête, à condition de ne pas réclamer avec trop de force leur place
sur le marché du travail. Ils ont le droit à une vie sexuelle hors mariage : ils désapprouvent
plus que les jeunes Suédois, Américains, Chinois, par exemple, le fait que les relations
sexuelles soient autorisées seulement à l’intérieur du mariage. Ils n’ont le droit à la libre
expression d’eux-mêmes que dans des territoires limités, et pour les temps dits libres.
La place de la famille
Au moment de la jeunesse, le processus d’individualisation consiste à pouvoir prendre
seul des décisions qui concernent sa vie. Cette indépendance et cette autonomie n’impliquent
pas que la famille soit rejetée. L’individualisme est compatible avec les liens sociaux,
à condition que ceux-ci ne soient pas trop inégaux entre les générations (voir tableau 2,
ci-dessous). C’est ainsi que dans les pays où l’enfant et le jeune sont encouragés à avoir
plus d’autonomie et d’indépendance, la famille n’est pas pour autant moins appréciée,
bien au contraire. Les plus forts scores de satisfaction à l’égard de la famille sont observés
en Suède et au Danemark.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
Tableau 2 : les jeunes et la famille
La famille, facteur
de l’identité individuelle
La famille, fondement
de la société
Satisfaction à l’égard
de la famille
Danemark 66 % 34 % 72 %
Suède 62 % 33 % 70 %
Espagne 69 % 44 % 69 %
Chine 73 % 76 % 68 %
États-Unis 75 % 62 % 66 %
France 60 % 35 % 61 %
Allemagne 70 % 54 % 60 %
Japon 50 % 34 % 36 %
Lecture : réponses 6-7 sur une échelle de 1 à 7.
La famille peut être appréciée de plusieurs manières. Elle peut être aimée parce qu’elle
constitue un cadre qui autorise un jeune à vivre sa vie, sans pour autant être trop pesante
socialement (en étant le fondement de la société). C’est le cas de l’Europe du Nord. La
famille peut être attractive aussi parce qu’elle est perçue comme une référence fondamentale.
En comparant le Danemark à la Chine – deux pays où les jeunes revendiquent l’indépendance
plus que l’obéissance –, on observe que pour les Danois la famille est une affaire
privée, alors que pour les Chinois, tout comme pour les Américains, la famille est aussi
une valeur sociale. Pour ces critères concernant la famille, les jeunes Français ressemblent
aux Européens du Nord. Ils ne considèrent pas la famille comme « la cellule de base de la
société », tout en appréciant leur famille.
Le jeune et ses supports
Contrairement à une représentation erronée de l’individualisme, l’individu moderne
a besoin de supports matériels et psychologiques pour se construire. Dans les pays d’Europe
du Nord, l’individu reçoit l’aide de l’État providence, alors qu’aux États-Unis et en
Chine, la famille est une référence dans ce domaine. Aux États-Unis, la religion constitue
aussi un support. Le fait que des politiques sociales existent ne suffit pas pour les définir, il
faut aussi savoir sur quelle conception de l’individu elles sont fondées. Ainsi, dans le nord
de l’Europe, l’État a mis en place des politiques « individualisées », alors qu’en France les
politiques rattachent historiquement les individus à leur groupe familial : les femmes par
l’intermédiaire de leur mari, les jeunes par l’intermédiaire de leurs parents.
Or, si la modernité n’interdit pas les solidarités, elle tend à en modifier les formes en
insistant sur le fait qu’un jeune doit, même en tant que jeune, faire preuve d’une certaine
indépendance, d’une certaine autonomie. Cela s’exprime par exemple dans les encouragements
à exercer des « petits boulots » pour gagner son argent de poche − une façon d’être
plus indépendant de sa famille − ou encore d’emprunter pour ses études − également
pour affirmer que ses études sont les siennes et non celles de ses parents.
Préface : les jeunesses du monde moderne
Le Japon se distingue par un profil particulier : l’indépendance est valorisée et la famille
peu appréciée. Cela semble signifier que le pays où les traditions familiales sont officiellement
prégnantes traverse une zone de fortes turbulences (cela est perceptible aussi chez
les femmes) : il paraît engendrer des identités clivées, entre tradition et individualisation.
La famille se trouvant prise en quelque sorte entre les deux principes, les jeunes préfèrent
la mettre à distance. Pour les jeunes Japonais, la famille n’est pas un élément qui apporte
le plus de « sens » à leur vie, contrairement aux jeunes Américains, Chinois, Suédois. C’est
la preuve que plusieurs types d’organisation sociale rendent possible l’attraction de la
famille, même pendant le temps de la jeunesse.
des jeunes plus ou moins optimistes
Selon notre comparaison de huit pays, les Français appartiennent au groupe de ceux
qui ont nettement moins le moral (Japon, France, Espagne, Allemagne). Ils dessinent avec
des couleurs sombres leur avenir, peu certains notamment d’avoir un « bon travail » (voir
tableau 3, ci-dessous).
Tableau 3 : la couleur de l’avenir
Mon avenir est prometteur
Je suis certain que j’aurai
un bon travail dans l’avenir
Danemark 60 % 60 %
États-Unis 54 % 60 %
Suède 49 % 43 %
Chine 43 % 56 %
Allemagne 36 % 34 %
Espagne 32 % 36 %
France 26 % 27 %
Japon 5 % 9 %
Lecture : réponses 6-7 sur une échelle de 1 à 7.
Les jeunes qui ont le moins le moral sont aussi ceux qui déclarent le moins « avoir une
liberté complète et le contrôle de [leur] propre avenir ». Ainsi, 22 % des jeunes Français,
contre 51 % des jeunes Américains et 45 % des jeunes Chinois et Danois, estiment avoir la
maîtrise de leur existence future. Ils ont en quelque sorte le sentiment d’une dépossession
d’eux-mêmes en n’ayant pas le pouvoir sur leur vie. Cette faible maîtrise a d’importants
effets négatifs, puisque ces jeunes vivent dans des sociétés dont le mot d’ordre est, par
ailleurs, la responsabilité personnelle. Comment, en effet, être responsable de ses actions
si on pense que sa vie est décidée par d’autres ?
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
10
L’avenir des retraites
La solidarité avec les générations plus âgées semble liée, chez les jeunes, à leur perception
de l’avenir. Indépendamment de leur sens de la famille, les jeunes les moins optimistes
envisagent avec peu d’enthousiasme de contribuer aux retraites des plus âgés. En effet,
les pays au sein desquels le moral est faible se distinguent encore par un autre indicateur
(voir tableau 4, ci-dessous) : les jeunes y sont très peu nombreux à envisager de payer des
taxes ou des impôts pour soutenir les retraites versées aux générations les plus âgées. Sur
un axe allant de 1 (« pas du tout d’accord ») à 7 (« tout à fait d’accord »), les jeunes Français
donnent à cette perspective la note moyenne de 3,28, les Japonais, 4, les Américains, 4,50,
les Danois, 4,61 et les Chinois, 5,67. Être confiant en son avenir et contribuer à la retraite
des anciens semble, au moins pour une part, associé dans l’esprit des Français interrogés.
Tableau 4 : le paiement des retraites
Je suis prêt à payer les impôts nécessaires
pour verser les retraites des générations plus âgées
Chine 63 %
Danemark 35 %
États-Unis 32 %
Suède 27 %
Allemagne 25 %
Espagne 21 %
Japon 15 %
France 11 %
Lecture : réponses 6-7 sur une échelle de 1 à 7.
Là encore, c’est en France et au Japon que les jeunes sont les moins enthousiastes pour
être solidaires avec les plus âgés. Est-ce une manière pour eux de prendre leur revanche
sur ces générations qui les précèdent ? Estimant être privés d’avenir, ils leur en attribuent,
semble-t-il, la responsabilité et en concluent qu’ils ne leur doivent rien. Un tel indicateur,
outre le fait qu’il est inquiétant pour le traitement de la question des retraites, manifeste
une crise de confiance intergénérationnelle.
Par analogie, on peut se demander si la situation contemporaine des jeunes Français
et des jeunes Japonais ne ressemble pas à celle de certains paysans au milieu du xixe siècle.
Dans La Vie d’un simple (1904), Émile Guillaumin donne l’exemple d’un fils qui est furieux
d’avoir été trop longtemps considéré comme mineur par ses parents et qui n’a donc pas
pu s’installer à la place de son père. Une fois qu’il a hérité, ce fils se venge en mettant
ses parents dans l’étable. Aujourd’hui, en misant tout sur l’acquisition de diplômes et en
repoussant l’installation des jeunes sur le marché du travail, y compris par l’abus des stages
et de la justification – non justifiable… – du « manque d’expérience », les générations
d’hommes et de femmes qui ont une activité professionnelle prennent un double risque.
11
Préface : les jeunesses du monde moderne
Premièrement, les jeunes prennent en quelque sorte l’habitude d’être dans une parenthèse
étrange où l’autonomie d’un monde personnel ne s’appuie pas sur une réelle indépendance
(de Singly, 2004). Le présent peut être agréable, mais il n’a pas le goût de l’avenir.
Deuxièmement, pour les moins jeunes déjà installés professionnellement, cette protection
qui s’exerce aux dépens des jeunes générations a un prix, payé plus tard, au moment des
retraites, avec le risque possible du refus de la solidarité.
Le fait d’être cantonné longtemps, trop longtemps, dans la jeunesse construite comme
un âge de l’irresponsabilité pousse les jeunes à voir leur avenir − et aussi l’avenir de leur
pays − de manière pessimiste. Cela peut les pousser à deux attitudes contrastées. Soit
le repli sur soi (ce qui peut même aller jusqu’au suicide). C’est le cas du Japon, avec les
hikikomori − ce sont des jeunes qui s’absentent de l’école et qui restent chez eux, en quelque
sorte en « autoséquestration », aux crochets de leurs parents, au-delà de l’adolescence.
Les jeunes peuvent aussi oublier l’avenir, repoussé par la fête arrosée d’alcool : ils s’évadent,
comme s’ils n’avaient que le monde virtuel à leur disposition. Soit l’agression par
le retournement du mécontentement vers l’extérieur : contre la société, les adultes, les
représentants d’un ordre auquel ils n’adhèrent pas.
trois formes d’individualisme positif
et deux formes d’individualisme négatif
Des enquêtes complémentaires devraient être menées pour mieux appréhender les
raisons du faible moral des jeunes de certains pays, notamment au Japon et en France.
Ce que l’on peut noter, c’est que ces deux pays accordent une très grande importance
à la scolarité. Plus précisément, l’obsession scolaire des parents au Japon et en France
dérive du fait que tout semble se jouer en fonction du niveau du diplôme obtenu.
L’expérience, la compétence acquises au long de la vie professionnelle comptent moins
que le diplôme. Le poids donné à celui-ci a pour effet de diminuer le sentiment de maîtrise
de sa vie, puisque c’est l’institution scolaire qui fixe, dès l’entrée dans l’âge adulte,
le parcours professionnel.
Ce sentiment de maîtrise de son existence peut être pris comme un indicateur de
l’intensité du processus d’individualisation dans les différents pays : l’individu se définit
moins par l’originalité de sa nature intime, de sa personnalité, que par le pouvoir
qu’il a sur sa propre vie (de Singly, 2005). Ce qui est remarquable, c’est que les quatre
pays qui, de nouveau, se trouvent ensemble par rapport à cet indicateur n’ont pas la
même organisation sociale (voir tableau 5, ci-dessous). Cela constitue, selon nous, la
preuve que l’individualisation peut prendre racine dans des contextes différents, où
existent plus ou moins de politiques sociales.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
12
Tableau 5 : avoir le sentiment de pouvoir choisir sa vie
Les gens de mon pays ont la possibilité de
choisir leur propre vie
Chine 43 %
Danemark 60 %
États-Unis 61 %
Suède 44 %
Allemagne 23 %
Espagne 30 %
Japon 5 %
France 26 %
Lecture : réponses 6-7 sur une échelle de 1 à 7.
L’existence du support que constituent de telles politiques ne conduit pas nécessairement
au sentiment de dépossession de soi. En revanche, il ne développe pas l’esprit
d’entreprise : les Français, les Danois, les Suédois n’estiment pas que le développement
d’une telle qualité doive être une priorité dans l’éducation (voir tableau 6, ci-dessous).
Alors que les jeunes Suédois et les jeunes Danois préfèrent l’indépendance à l’obéissance,
ils ne transforment pas la qualité de l’indépendance en esprit d’entreprise. Ils développent
un individualisme plus collectif que ne le font les jeunes Chinois.
Tableau 6 : l’importance de l’esprit d’entreprise comme valeur à développer chez
l’enfant
L’esprit d’entreprise
Chine 89 %
Danemark 24 %
États-Unis 35 %
Suède 16 %
Allemagne 38 %
Espagne 57 %
Japon 39 %
France 21 %
Lecture : réponses 6-7 sur une échelle de 1 à 7.
13
Préface : les jeunesses du monde moderne
Individualisme positif, individualisme négatif
Selon nous, dans la « seconde modernité » – à partir de la deuxième moitié du xxe siècle
– coexistent deux formes d’individualisme : l’individualisme positif, associé à une vision
optimiste de l’avenir, et l’individualisme négatif, associé à une vision pessimiste. Dans la
période précédente, sous la « première modernité », dominait l’idéologie du progrès qui, par
construction, estimait que toute découverte allait dans le bon sens et qui croyait aux « lendemains
qui chantent ». Il y a donc eu une rupture, mais qui n’est pas générale : certains pays,
comme les États-Unis, la Chine, ceux de l’Europe du Nord, continuent, chacun à leur manière,
de « voir l’avenir en rose », alors que d’autres, notamment la France et le Japon, ont peur.
L’individualisme positif connaît trois modalités différentes dans la jeunesse. Aux
États-Unis, c’est l’individualisme « moral » − avec l’importance accordée à la famille comme
« fondement de la société » et aussi à Dieu, à la religion. Ainsi, 39 % des jeunes Américains,
contre 9 % des jeunes Suédois, Français, Chinois pensent qu’il faut développer « la foi religieuse
» chez les enfants. Et 7 % des jeunes Chinois, 18 % des jeunes Français et des jeunes
Danois, contre 69 % des jeunes Américains sont tout à fait d’accord avec l’affirmation : « Je
crois en Dieu. » L’individualisme des États-Unis n’est pas strictement « libéral », au sens
philosophique du terme, car l’individu se pense aussi comme fils ou fille de Dieu. Cela
est visible dans le fait que les enfants sont encouragés au même titre à obéir et à être indépendants.
L’individualisme américain pense possible que les fils et les filles soient libres
tout en restant fils et filles. Leur histoire, fondée sur les grandes migrations du continent
européen, constitue toujours la référence. Le mythe du self-made-man se conjugue avec le
respect de l’autorité du père et de Dieu. En Europe du Nord, c’est l’individualisme « socialdémocrate
», avec des politiques sociales en direction des individus, et non de la famille
considérée comme groupe. L’individu a moins de liens hérités, il peut choisir ses appartenances.
En même temps, il est soutenu dans ce processus d’individualisation par l’État
qui, à la fois, redistribue des richesses pour que tous en aient un minimum et des ressources
pour que chacun puisse se développer à titre personnel. En Chine, c’est l’individualisme
« libéral-étatique » : les individus sont contraints par le parti communiste de suivre la règle
absolue du marché, de la valeur personnelle des individus indexée sur leur enrichissement
sur le marché. C’est sans doute dans cette nation que les hommes et les femmes sont
le plus soumis à une injonction paradoxale : « Sois libre de réussir ! » Ce paradoxe révèle
un renversement historique de l’individualisme. L’individualisme occidental insiste sur la
valeur de l’autonomie de chaque personne, cette autonomie ouvrant le droit de choisir ses
représentants politiques. Il peut, éventuellement, se transformer en esprit d’entreprise. En
Chine, le mouvement s’inverse : l’impératif initial est l’esprit d’entreprise, et c’est parce
que celui-ci requiert un individu indépendant et autonome − à l’exception de la sphère
politique − que le processus d’individualisation est valorisé.
Les jeunes Français et Japonais, au-delà de leurs différences, partagent une vision commune
d’un avenir sans avenir. L’individualisme négatif (que partagent de manière moins
prononcée d’autres pays) traduit une individualisation plus faible. Les jeunes Français et
Japonais sont très peu nombreux à affirmer avoir une liberté et un contrôle total sur leur
propre avenir (voir tableau 7, ci-dessous).
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
14
Tableau 7 : avoir une liberté et un contrôle total sur son propre avenir
J’ai une liberté et un contrôle total sur mon propre avenir
Chine 45 %
Danemark 45 %
États-Unis 51 %
Suède 35 %
Allemagne 39 %
Espagne 29 %
Japon 16 %
France 22 %
Lecture : réponses 6-7 sur une échelle de 1 à 7.
Il semble donc que, dans ces sociétés, le processus d’individualisation se heurte à des
obstacles dont l’origine est plurielle. Une chose semble certaine : ni la France ni le Japon
ne sont en crise par excès d’individualisme, bien au contraire. Pour retrouver le moral,
leurs jeunes doivent être mieux reconnus, sans attendre d’atteindre l’âge adulte. Ils doivent
avoir d’autres terrains d’exercice de leur souveraineté que le monde artificiel de la
« culture jeune ». Ne serait-il pas possible de les rendre plus responsables d’eux-mêmes
tout au long de leur vie, en diminuant le poids du diplôme sur leur destin personnel ?
Ne serait-il pas possible de les reconnaître, dans le cadre de politiques de la jeunesse,
comme des acteurs à part entière et pas seulement comme des enfants de la famille ?
Pour définir la société moderne sous les traits d’une « société du risque », Ulrich Beck
met en avant la plus faible maîtrise par les savants et les politiques des découvertes, des
techniques, des savoirs (Beck, 2001). Selon lui, parallèlement, les individus s’individualisent
de plus en plus et parviennent à un degré plus élevé de maîtrise de leur existence. Or, grâce
à l’étude comparative menée par la Fondation pour l’innovation politique, ce diagnostic sur
les sociétés de la seconde modernité peut être revu et révisé. Certains jeunes estiment vivre
dans des sociétés du risque alors que d’autres n’ont pas ce sentiment. Il faudrait se demander
si le succès de l’ouvrage La Société du risque ne traduit pas cet air pessimiste que respirent les
jeunes de l’Europe du Centre et du Sud, ou du Japon. Il faudrait peut-être même se demander
si le pessimisme général et le pessimisme des jeunes en particulier ne sont pas une même
et unique expression d’une crise de confiance. Le clivage observé ne renvoie donc pas à une
opposition entre un individualisme oriental et un individualisme occidental, ou encore entre
un individualisme plus ancien (avec la philosophie des Lumières, la Révolution américaine,
la Révolution française) et un individualisme de conversion. Cette enquête internationale et
comparative appelle une suite, d’urgence, afin de mieux approcher les conditions nécessaires
– politiques, économiques, culturelles – qui pourraient recréer la confiance dans l’avenir.
Sinon, le risque est grand que certaines sociétés soient guettées par le vieillissement : pas
seulement celui de la pyramide des âges, mais aussi celui de la conception du monde. Sinon,
le risque est grand que la nostalgie soit la maladie des pays à individualisme limité.
15
Préface : les jeunesses du monde moderne
bibliographie
Alwin, D., « From obedience to autonomy. Changes in traits desired children 1924-1978 »,
Public Opinion Quaterly, 1988, vol. 52, n° 1, p. 33-52.
Beck, U. et Beck-Gernsheim, E., Individualization, Londres, Sage Publications, 2002.
Beck, U., La Société du risque, Paris, Aubier, 2001 (trad. fr.), 1986.
Boltanski, L. et Chiapello, E., Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
Bourdieu, P., « La jeunesse n’est qu’un mot », in Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984,
p. 143-154.
Kant, E., Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung ?, 1784 (Qu’est-ce que les Lumières ?,
trad. fr., Paris, Hatier Poche, coll. « Classiques & Cie », Paris, 2007).
Singly (de), F., « La spécificité de la jeunesse dans les sociétés individualistes » in
Dubet, F., Galland, O. et Deschavanne, E., (dir.), Comprendre les jeunes, Paris, PUF, 2004,
p. 259-273.
Singly (de), F., L’individualisme est un humanisme, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2005.
17
introduction
Anna Stellinger,
directeur de recherche à la Fondation pour l’innovation politique, France
Raphaël Wintrebert,
chargé de recherche à la Fondation pour l’innovation politique, France
Le développement démographique mondial est exponentiel. La population évoluera
probablement du nombre actuel de 6,7 milliards d’individus à celui de 9,2 milliards
en 2050 – une augmentation qui équivaut à ce qu’était la population mondiale en 1950. Les
disparités géographiques sont majeures : si les régions les moins développées devraient
voir leur population passer de 5,4 milliards d’individus en 2007 à 7,9 milliards en 2050, les
régions développées devraient quant à elles rester stables à 1,2 milliard et, sans les flux
migratoires, elles risqueraient même de voir leur population diminuer (Nations unies,
2007). On retrouve logiquement ce déséquilibre pour les différentes catégories d’âge.
En 2006, 16 % de la population avait moins de 15 ans en Europe, contre 20 % en Amérique
du Nord, 29 % en Asie, 30 % en Amérique latine et dans les Caraïbes, et 42 % en Afrique
(Population Reference Bureau, 2006).
Cette évolution suscite des défis importants quant à l’élaboration des politiques publiques
de jeunesse, comme le note la Commission programmatique mixte (CPM) « Jeunesse »
auprès de l’UNESCO : « Avec plus d’un milliard deux cent mille personnes ayant entre 15
et 25 ans, la jeunesse est une réalité incontestablement importante, et un élément non
contournable dans la recherche de réponses globales aux défis de notre monde. Les jeunes
représentent au niveau mondial et au sein des pays une véritable force démographique en
constante évolution. » Par conséquent, « leur place ne doit plus être celle de simple objet
des politiques de développement et de jeunesse. Les jeunes ont leur rôle à jouer comme
partie prenante de la définition et de la mise en oeuvre des politiques et des programmes
internationaux qui les concernent » (CPM Jeunesse – Unesco, 2005).
Il en découle des questions fondamentales quant à la capacité des sociétés à accompagner
le « devenir adulte » (Centre d’analyse stratégique, 2007). Il semble de plus en plus
difficile pour les enfants, les adolescents et les post-adolescents de grandir et de s’épanouir
dans un monde incertain. D’où un intérêt croissant, dans de nombreux pays, pour
ces différents âges de la vie. Des rapports, enquêtes et essais se multiplient pour tenter de
comprendre les conditions de vie, les représentations et les besoins de ceux qui ne sont pas
encore considérés comme des adultes (Barrington-Leach, Canoy, Hubert et Lerais, 2007 ;
Eurobaromètre Commission européenne-The Gallup Organization, 2007).
Encore faut-il, pour cela, bien comprendre ce que l’on entend par « jeune » ou par
« jeunesse ». Le « sentiment de l’enfance » n’est apparu qu’au tournant du xviie siècle avec
l’amélioration des conditions de vie (meilleures alimentation et hygiène, disparition progressive
des épidémies et des famines). C’est à cette époque qu’émerge l’idée de l’enfance
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
18
comme un âge ayant des besoins spécifiques. Quant à la notion de jeunesse, Olivier Galland
nous rappelle qu’elle est « liée à l’émergence de l’individu et de l’intimité familiale comme
valeur, ainsi qu’à l’idée, développée par la philosophie des Lumières, que l’éducation peut
permettre à la personne de sortir de sa condition sociale d’origine » (Galland, 2002). La
jeunesse apparaît progressivement comme une période particulière de la vie et devient
par là même un enjeu politique. Les institutions religieuses puis l’État cherchent alors à
encadrer et à orienter la jeunesse, tout en tentant de respecter ce qui relève de la sphère
familiale et, le plus souvent, de l’autorité paternelle.
En définissant des catégories de jeunes, les pouvoirs publics modifient progressivement
les représentations de cette période de la vie. L’âge n’est plus simplement un descripteur
de la situation sociodémographique des individus. À chaque tranche d’âge correspond
une identité différente de la personne, et cette identité constitue le socle sur lequel se formeront
ses attitudes et ses opinions. En 1963, Samuel N. Eisenstadt affirmait déjà que « la
définition culturelle de l’âge est un important constituant de l’identité d’une personne, de
la perception qu’elle a d’elle-même, de ses besoins psychologiques et de ses aspirations,
de sa place dans la société, et du sens ultime de sa vie » (Eisenstadt, 1963).
Dès lors, quelles sont, aujourd’hui, les aspirations et les opinions qui animent la jeunesse
? Quelles sont ses craintes et ses attentes ? Quelles perceptions les jeunes ont-ils de la
famille, de l’emploi, de la société dans son ensemble ? Ont-elles évolué par rapport à celles
de leurs aînés ? À partir de quand est-on « jeune » ? Quand ne l’est-on plus ? Telles sont les
questions que nous traiterons dans cet ouvrage.
Nous nous appuyons pour cela sur une vaste enquête internationale réalisée par Kairos
Future en partenariat avec la Fondation pour l’innovation politique auprès de plus de
22 000 personnes : 1 000 jeunes de 16 à 29 ans ont été interrogés dans dix-sept pays. Pour
mieux faire apparaître les similitudes et les différences entre classes d’âge, l’enquête a également
intégré, pour ces mêmes pays, 300 personnes de 30 à 50 ans (voir « Méthodologie »
en annexe). Une partie des données recueillies a d’ores et déjà fait l’objet d’une publication
: Les Européens face à la mondialisation (Fabry, 2007). Dans le présent ouvrage, nous
nous focalisons plus particulièrement sur trois thématiques fondamentales : les jeunes et
la société, les jeunes et le travail, les jeunes et la famille.
Les trois textes de notre première partie sont ainsi « transversaux », c’est-à-dire qu’ils analysent
l’évolution des valeurs et des attitudes des jeunes dans l’ensemble des pays de l’enquête.
Olivier Galland examine tout d’abord le sentiment d’intégration sociale et la capacité
qu’ont les jeunes de se projeter dans le futur. Comment voient-ils leur avenir ? Comment
perçoivent-ils la société, les institutions, les autres ? Il observe ainsi de très nettes différences
entre pays : certaines jeunesses sont particulièrement optimistes (notamment en
Scandinavie ou aux États-Unis), tandis que d’autres sont beaucoup plus méfiantes (dans
les autres pays européens). Les spécificités nationales demeurent plus fortes que l’identité
de classe d’âge, mais, simultanément, dans « certaines sociétés, les jeunes se démarquent
plus nettement des adultes, alors que dans d’autres, la continuité entre générations est
plus marquée ».
Dominique Épiphane et Emmanuel Sulzer aboutissent à des conclusions proches dans
leur analyse du rapport qu’ont les jeunes au travail. À l’échelle mondiale, les clivages sont
19
Introduction
toujours nets entre les pays émergents et les pays anciennement industrialisés « dans lesquels
le rapport au travail des jeunes est sensiblement moins empreint de matérialisme ».
À l’échelle de l’Occident, les auteurs notent une transformation de la valeur travail. Celleci
reste fondamentale pour les plus jeunes, mais elle prend un sens différent : « Travailler,
oui, mais pour soi aussi. » Réalisation de soi, potentiel de progression, articulation entre
vie privée et vie professionnelle sont désormais des dimensions fondamentales.
Considérant que la famille n’est intelligible que dans un contexte sociétal plus large,
Vincenzo Cicchelli se propose de comprendre les finalités attribuées à la socialisation familiale.
Après avoir identifié les qualités que les jeunes et les adultes souhaitent inculquer
aux enfants, il met en évidence de « grandes corrélations » entre ces qualités et plusieurs
dimensions : importance de la réussite individuelle, définition de l’espace domestique,
degré d’intégration à la société d’appartenance.
En raison de la forte prévalence des contextes nationaux, il nous a semblé nécessaire
de mieux comprendre les particularités des jeunesses nationales et la manière dont les
politiques publiques les prenaient – ou pas – en charge. C’est l’objet de la seconde partie
de cet ouvrage. Elle fournit ainsi un éclairage sur six pays : l’Italie, la France, l’Allemagne,
le Royaume-Uni, la Suède et les États-Unis.
Loredana Sciolla présente tout d’abord la jeunesse italienne, qui se caractérise depuis
les années 1980 par le phénomène de l’« adulescence ». Soulignant les conséquences négatives
tant pour les jeunes (dépendance accrue) que pour la société (problème de natalité)
de cet allongement du temps de cohabitation avec la famille, l’auteur montre bien que ce
« familisme » italien ne découle pas d’une quelconque spécificité culturelle, mais, bien au
contraire, qu’il provient de la faiblesse des politiques publiques en matière d’accès à l’emploi,
d’autonomie professionnelle et personnelle.
Les jeunes Français sont à la fois proches et différents des jeunes Italiens. Si le problème
de la cohabitation ne se pose pas de façon aussi sensible, les Français sont en revanche
encore plus pessimistes. Patricia Loncle explique cette appréhension de l’avenir chez
les jeunes par le retrait de l’État des questions de jeunesse, par la décentralisation, qui
provoque de fortes inégalités de traitement, et par la familialisation de la prise en charge,
qui fait perdurer des situations de dépendance difficiles.
Le cas allemand est sensiblement différent : l’enjeu concerne bien plus, nous dit
Monika Salzbrunn, l’articulation entre la vie privée et la vie professionnelle, ou la prise en
charge des jeunes enfants. Autre spécificité allemande : les jeunes, et tout particulièrement
les étudiants, participent fortement à la vie sociétale, dans la mesure où cette participation
est valorisée par l’ensemble des acteurs sociaux (employeurs, organismes publics,
universités…).
Andy Furlong et Fred Cartmel nous présentent un portrait assez inédit de la jeunesse
britannique. Celle-ci semble apathique, déconnectée de la vie politique ou même professionnelle.
« Les jeunes adultes sont parfaitement conscients des contraintes auxquelles
ils doivent faire face, et ils ne sont guère optimistes quant à l’avenir d’une société de
plus en plus individualiste, caractérisée par la fragmentation et la dislocation de la vie
collective, le sentiment de ne pas appartenir à la société et le manque de confiance »,
écrivent-ils.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
20
La situation suédoise est presque à l’opposé. Confiants dans leur avenir personnel,
comme dans celui de leur société, les jeunes Suédois semblent parvenus, selon Mats
Trondman, à mieux gérer plusieurs tensions fondamentales : le décalage entre la vie réelle
des jeunes et ce à quoi ils aspirent, le décalage entre ce qu’ils veulent et ce qu’ils doivent
faire pour l’obtenir, et le décalage entre ce qu’ils croient être possible à titre personnel et ce
qui l’est réellement dans la société au sein de laquelle ils vivent.
Les États-Unis, enfin, permettent de prendre du recul par rapport aux différents
pays européens considérés précédemment. Emily Messersmith, Jerald Bachman et John
Schulenberg montrent ainsi que, malgré sa très forte diversité socio-économique, ethnique
et culturelle, la jeunesse américaine est presque unanimement confiante dans l’avenir.
Encouragés par l’idéologie du self-made-man et de l’empowerment (elle-même soutenue par
les institutions familiales), les jeunes Américains « croient en leur capacité d’agir, de mener
leur carrière professionnelle, d’influer sur leur vie et sur le monde qui les entoure ».
L’enquête Kairos Future-Fondation pour l’innovation politique permet d’analyser les
valeurs des jeunes, mais aussi d’identifier leurs attentes à l’égard des pouvoirs publics.
Ainsi, les auteurs de cet ouvrage mettent en évidence une triple demande exprimée par les
jeunes. Une demande d’autonomie, d’abord, afin de rendre la transition vers l’âge adulte
moins douloureuse et moins conflictuelle. Un désir de participation, ensuite, qui se traduit
souvent par de nouvelles formes d’engagement dans la vie sociétale. Les jeunes demandent
à être écoutés, valorisés, quels que soient les moyens par lesquels ils expriment leurs
projets ou leurs frustrations. Un besoin d’équilibre entre les différentes sphères de la vie,
enfin, dans la mesure où le travail, toujours essentiel pour les jeunes, prend un nouveau
sens. Le travail est désormais perçu comme une dimension d’un projet de vie plus large.
Loin d’être désengagée, la jeunesse adresse au contraire des messages forts au politique.
C’est dans cette perspective que nous esquissons, dans notre conclusion, quatre
impératifs – autonomie, participation, équilibre, projet commun – qui devraient guider
toute action publique en faveur de la jeunesse.
21
Introduction
bibliographie
Barrington-Leach, L., Canoy, M., Hubert, A. et Lerais, F., « Investing in youth : an empowerment
strategy », Bureau of European Policy Advisers (BEPA), avril 2007.
Centre d’analyse stratégique, « Les jeunes dans une Europe vieillissante. Regards francoallemands
», colloque organisé à Paris le 5 mars 2007.
CPM Jeunesse-Unesco, http://www.unesco.org/ccivs/New-SiteCCSVI/institutions/
jpc-youth/FR-jpcdoc1.pdf, version du 24 novembre 2005.
Eurobaromètre, Commission européenne-The Gallup Organization, « Youth survey
among people aged between 15-30 in the European Union », février 2007.
Eisenstadt, S. N., « Archetypal patterns of youth », in Erikson, E. H., (dir.), The Challenge of
Youth, New York, Basic Books, 1963, p. 29-50.
Fabry, E., (dir.), Les Européens face à la mondialisation. Sondage international. Analyses qualitatives
comparées, Fondation pour l’innovation politique, mars 2007.
Galland, O., « Devenir adulte est plus compliqué pour les jeunes d’aujourd’hui », entretien
réalisé par Anne Rapin, http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/article-imprim.
php3?id_article=20116, 2002.
Nations unies, « Perspectives de la population mondiale. La révision de 2006 »,
New York, 2007.
Population Reference Bureau, « World Population Data Sheet 2006 », Washington, 2006.
partie i
analyses transversales
25
les jeunes et la société :
des visions contrastées de l’avenir
Olivier Galland,
directeur de recherche au CNRS, France
Au sens fort du terme, appartenir à une société revient à partager des valeurs communes
et à être animé par un sentiment d’appartenance collective. Plusieurs travaux (voir par exemple
Galland et Roudet, 2005) ont semblé montrer un affaiblissement de ce sentiment d’intégration
sociale, notamment chez les jeunes générations. L’enquête réalisée pour un panel de
pays assez large permet de revenir sur cette question à partir de données récentes, dans une
perspective comparative. Nous mettrons ainsi l’accent sur les interprétations possibles de
ces différences nationales et montrerons que celles-ci restent souvent très marquées, même
entre des pays dont les conditions économiques et sociales sont assez proches. Les cultures
nationales demeurent donc très vivaces et contribuent à construire des types d’intégration
sociale très contrastés.
Cette question du rapport des individus à leur société d’appartenance peut s’envisager
sous plusieurs angles.
On peut considérer tout d’abord les principes généraux qui doivent, selon les citoyens,
structurer leur société : certains aspirent à une collectivité fondée sur le respect des traditions,
d’autres au contraire à une société qui valorise le changement ; certains préfèrent
une organisation économique laissant une grande place au marché, d’autres au contraire
mettent en avant le rôle de l’État, etc. C’est ce qu’on pourrait appeler les orientations sociétales,
que nous examinerons dans la première section, à travers les données de l’enquête
Kairos Future-Fondation pour l’innovation politique.
Mais la participation des individus à la société ne se résume pas à des principes
abstraits auxquels ils adhèrent avec plus ou moins de conviction. Les membres d’une
société sont appelés également à y jouer un rôle au travers de leurs activités familiales,
professionnelles, de consommateurs ou de citoyens. À ces divers titres, ils peuvent
avoir un sentiment plus ou moins fort d’appartenance à un même ensemble. C’est
ce qu’on pourrait appeler le sentiment d’intégration, que nous examinerons dans la
deuxième section.
Par ailleurs, même si le sentiment d’intégration est fort, chaque individu se définit
par des orientations qui lui sont personnelles : c’est ce qui relève de l’identité, que nous
aborderons dans la troisième section. Enfin, nous nous intéresserons à une question qui
relève moins des rapports structurels des individus à la société, et qui varie plus fortement
en fonction des circonstances et de la situation sociale et économique de chacun
. Les sociétés spécifiquement analysées dans le cadre de cet article sont celles des pays suivants : Danemark, Suède,
Espagne, Finlande, Norvège, Pologne, États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Estonie, France, Russie.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
26
des pays : quel est le rapport à l’avenir, quels sont les espoirs et les craintes qui animent
les jeunes ?
Dans l’examen de toutes ces questions, les jeunes constituent évidemment un groupe
particulièrement intéressant à étudier, puisqu’ils représentent la société à venir, même s’il
faut se garder de l’illusion naïve que celle-là se renouvelle à chaque génération. Comme
on le verra d’ailleurs dans les résultats, les différences entre pays sont plus fortes que les
différences entre classes d’âge. Néanmoins, on notera aussi que dans certaines sociétés
les jeunes se distinguent plus nettement des adultes, alors que dans d’autres la continuité
entre générations est plus marquée. Mais ce serait une conclusion beaucoup trop rapide,
et à vrai dire fausse, de tirer de ce résultat l’idée que les sociétés les plus homogènes sur
le plan de l’âge (en ce qui concerne les valeurs et les attitudes) sont celles où les individus
sont les plus intégrés et les plus confiants dans leur avenir. Nous verrons que c’est plutôt
le contraire qui est vrai.
orientations sociétales : entre tradition et modernité
Les sociétés sont censées évoluer vers la modernité, et c’est en Europe que ses
principes fondateurs seraient apparus. Max Weber en a décrit les principales composantes
: économiques (avec la rationalisation et l’intensification de la production), politiques
(avec l’adoption de la démocratie représentative) et culturelles (avec le triomphe
des valeurs bourgeoises d’individualisme, d’égalité politique, de professionnalisme
et d’esprit d’économie et d’efficacité). Cependant, la vision d’une progression régulière
et linéaire vers la modernité avancée par les théoriciens de la modernisation des
années 1950 et 1960 a rapidement été contestée. Les sociétés n’étaient pas aussi simples
et homogènes que ces théories le supposaient. L’enquête Kairos Future-Fondation pour
l’innovation politique apporte une nouvelle confirmation de cette diversité lorsqu’on
observe trois aspects : le rapport à la tradition, les attitudes religieuses et les attitudes
économiques. Examinons ces trois points.
a) Le rapport à la tradition
L’enquête proposait directement aux personnes interrogées le choix entre deux affirmations
opposées : « l’importance de la tradition et de la stabilité », d’une part, et « l’importance
du changement », d’autre part. Selon Max Weber, le comportement traditionnel
est évidemment à l’opposé de la modernité : il repose sur une conception routinière de
la vie et sur l’idée que ce qui vient du passé est sacré et doit être absolument préservé.
Si l’on s’intéresse plus spécifiquement aux sociétés occidentales, censées se situer à la
pointe de la modernité, on pourrait s’attendre à ce que les jeunes interrogés rejettent la
tradition. C’est loin d’être le cas. En fait, les réponses se situent en moyenne à mi-chemin
des deux affirmations opposées. Ces résultats confirment d’autres travaux qui montraient
que les valeurs des Européens se structurent toujours autour d’une opposition
entre la tradition et la modernité (Galland et Lemel, 2006). Une partie d’entre eux est
attachée aux valeurs du passé et aux institutions chargées de les transmettre (la famille,
27
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
les Églises), tandis que d’autres privilégient le changement et l’exaltation de l’autonomie
individuelle.
Une autre question de l’enquête, assez proche de la précédente, oppose la « loi et l’ordre
» à la « liberté individuelle » et, dans ce cas, les réponses des jeunes comme des adultes
sont plus nettement en faveur d’une conception traditionnelle . Cela confirme à nouveau
des travaux réalisés précédemment (notamment à partir des enquêtes « Valeurs » européennes),
qui expliquaient une remontée assez nette des valeurs d’autorité.
Figure 1 : les attitudes des jeunes à l’égard de la tradition et du changement
0 5 10 15 20 25 30 35
0
5
10
15
20
25
30
Europe
Espagne
Pologne
Estonie
Russie
France
Suède
Italie
Danemark
États-Unis
Norvège
Royaume-Uni
Finlande
Allemagne
Tradition – Changement
Ordre – Liberté
Lecture : on trouve en abscisse le pourcentage de jeunes qui choisissent nettement (réponses 6
et 7 sur une échelle de 1 à 7) le changement par rapport à la tradition ; en ordonnée le pourcentage
de jeunes qui choisissent nettement la liberté par rapport à la loi et à l’ordre.
La figure 1 montre comment se répartissent les jeunes des différents pays sur ces
deux échelles. L’adhésion à la liberté et l’adhésion au changement sont assez bien
. La position moyenne des jeunes entre ordre (1) et liberté (7) est de 3,4.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
28
corrélées
: les jeunes des pays les plus en faveur du changement sont aussi ceux qui
préfèrent le plus la liberté par rapport à l’ordre. Les jeunes Allemands et les jeunes
Britanniques sont les plus conservateurs sur ces deux aspects, tandis que les jeunes
Scandinaves (Norvégiens, Danois et Suédois) forment des groupes assez proches, qui
adhèrent plutôt au changement, tout en valorisant l’ordre. Cette combinaison n’est pas
aussi contradictoire qu’il y paraît. D’autres travaux ont montré que la montée de la
permissivité des moeurs, qui ne se dément pas, génère aujourd’hui, y compris chez les
jeunes, et probablement plus fortement dans les pays où elle a atteint son point le plus
élevé, une forte demande de régulation des comportements dans la sphère publique.
On note ainsi une divergence entre l’évolution des normes de comportement concernant
la sphère privée (poursuite de la libéralisation des moeurs) et l’évolution de celles
qui concernent la sphère publique (demande accrue d’autorité) ; elle est plus accentuée
dans le nord de l’Europe, qui a connu la poussée de libéralisation des moeurs la plus
forte (Galland et Roudet, 2005). On relève en tout cas qu’il y a en Europe, aujourd’hui,
un groupe relativement homogène de pays nordiques et anglo-saxons, dont la jeunesse
adhère plus que la moyenne européenne à la « loi et [à] l’ordre ».
Lorsqu’on les compare à ceux des pays scandinaves, les jeunes des pays méditerranéens
(l’Italie, l’Espagne et pour une part la France) sont plus libéraux et, pour l’Espagne,
nettement plus en faveur du changement. Le cas de ce dernier pays est assez spectaculaire
: les jeunes Espagnols se situent désormais à la pointe du changement, alors que
la société espagnole a longtemps été réputée comme étant extrêmement traditionnelle
et marquée par une influence très forte de la religion sur les moeurs. Apparemment, les
choses y ont changé très rapidement. La France se distingue également par une position
élevée sur les deux axes de « liberté » et de « changement ».
Les cas de la Pologne et de l’Estonie sont plus étonnants. En effet, les sociétés
de ces deux pays semblent se situer à la pointe du changement et de l’adhésion à la
liberté, alors que d’autres enquêtes comme la chronique de l’actualité montrent – pour
les Polonais en tout cas (Galland, 2008) – qu’ils sont parmi les peuples les plus traditionnels
d’Europe . En réalité, les mots « tradition » et « changement » prennent sans
doute un autre sens pour ces Européens de l’Est. Les Polonais aspirent à de profonds
changements économiques et sociaux, et probablement d’abord à une amélioration de
leur situation matérielle. Il est vraisemblable que le changement signifie avant tout cela
à leurs yeux. D’ailleurs, lorsqu’on les interroge, par exemple, sur le rôle des hommes
et des femmes – un indicateur important du degré de traditionalisme –, on constate
qu’ils sont beaucoup moins « modernes » que la moyenne des Européens : 21 % des
jeunes Polonais sont très favorables au maintien d’une forte différence entre les rôles
des hommes et des femmes, contre seulement 10 % de l’ensemble des jeunes Européens
et, par exemple, 5 % des Allemands ou 3 % des Espagnols. En Pologne, la dimension
économique et sociale du changement prend donc certainement le pas sur la dimension
culturelle.
. Non pas lorsqu’on les interroge directement sur les termes de « tradition » ou de « changement », mais lorsqu’on fait
la synthèse de leurs réponses à de nombreuses questions sur leurs attitudes dans les domaines des moeurs, de la religion
et des institutions (Galland, 2008).
29
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
b) La diversité religieuse
La religiosité constitue une autre illustration du maintien de profondes différences
culturelles aussi bien entre pays européens qu’entre les États-Unis et l’Europe.
Figure 2 : la religiosité des jeunes
Estonie
Suède
Danemark
France
Norvège
Allemagne
Royaume-Uni
Finlande
Espagne
Russie
Italie
Pologne
États-Unis
0
10
20
30
40
50
60
70
80
Athée ou agnostique Prie régulièrement Croit en Dieu
Lecture : pourcentage d’accord (personnes ayant donné une réponse 6 ou 7 sur une échelle de 1
à 7) avec les questions posées.
Les jeunes Polonais, comme les Américains et dans une moindre mesure les Italiens et les
Russes, restent très religieux (voir figure 2), et l’on sait que les attitudes traditionnelles sont
très fortement corrélées à la religiosité (Galland et Lemel, 2007). Le niveau de religiosité des
jeunes Américains est particulièrement important. Par exemple, 70 % d’entre eux déclarent
« [croire] en Dieu », contre nettement moins de un jeune Danois ou un jeune Suédois sur
cinq. Si l’on met à part la Pologne, l’Italie et la Russie – qui restent des pays religieux –, il y a
là la manifestation d’une profonde cassure entre l’Europe et les États-Unis.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
30
c) Les attitudes à l’égard de l’économie et de la science
Les attitudes à l’égard de l’économie et de la science sont une autre composante de
la modernité, sur laquelle a insisté Max Weber (la rationalisation et l’intensification de
la production, le développement des croyances dans les vertus de la science pour développer
les activités humaines sont pour lui deux éléments essentiels du processus de
modernisation). Là encore, les attitudes des jeunes sont très contrastées.
En matière économique, l’enquête demandait aux personnes de se situer sur des
échelles opposant trois couples de propositions : « le mérite opposé à l’équité » ; « une
faible fiscalité opposée à un bon système de protection sociale » ; « le libre-échange dans
le commerce mondial opposé au protectionnisme ». Ces trois propositions sont liées et
permettent d’opposer deux représentations schématiques du fonctionnement de l’économie
: l’une fondée sur la prééminence de l’égalité, de la protection et du rôle de l’État
pour les assurer, l’autre fondée sur la compétition individuelle et collective. Mais le premier
constat est que dans presque aucun pays les jeunes n’adhèrent en bloc à l’une ou à
l’autre de ces conceptions – en gros, une vision libérale ou une vision étatiste-égalitariste
de la société. En effet, dans aucun pays (en dehors de la France) ils ne choisissent simultanément
les trois propositions les plus proches d’une vision libérale de l’économie ou,
à l’inverse, les trois propositions les plus opposées à cette vision. Leurs attitudes sont
presque toujours une combinaison, plus ou moins accentuée dans un sens ou dans un
autre, de propositions en faveur du marché et de mise en avant de la protection et de
l’équité. Mais l’équilibre est très différent d’un pays à l’autre.
On peut cependant retenir quelques cas typiques. Un des plus nets est celui du
Danemark. Sur deux des items proposés, les Danois apparaissent comme les plus libéraux
des jeunes Européens en matière économique : ils sont ceux qui adhèrent le plus clairement
à l’idée de concurrence et de récompense de la performance individuelle (derrière
les Russes) et ils sont également ceux qui sont les plus éloignés d’une vision protectionniste
de l’économie. Mais cette adhésion assez franche aux principes du marché est tempérée,
et sans doute permise, par un attachement tout aussi net à un « bon système de
protection sociale » (contre « des impôts bas »), qui atténue les conséquences individuelles
négatives du libéralisme.
Les attitudes américaines forment un ensemble assez différent et finalement pas tout
à fait conforme à l’image très libérale que peut avoir ce pays. Certes, les Américains sont
favorables au mérite (un peu moins que les Danois, cependant) et peu sensibles (contrairement
aux Danois, cette fois-ci) à la valeur du système de protection sociale, mais ils sont
aussi relativement protectionnistes – en tout cas beaucoup plus que de nombreux jeunes
Européens . Finalement, leur attitude est assez conforme à la politique menée par leur
pays, libérale sur la scène intérieure, parfois marquée par une tentation d’approche plus
protectionniste dans les échanges internationaux. C’est le cas également, dans une moindre
mesure, des Allemands et des Britanniques, qui se situent respectivement aux cinquième
. Le résultat est très net lorsqu’on compare le score moyen des Américains sur cette échelle à ceux des jeunes
Européens. Le score moyen américain d’adhésion au protectionnisme est de 3,94. Ce score se situe à peu près au milieu de
l’échelle (en sept positions), il est néanmoins un des plus élevés des sociétés étudiées : il n’est dépassé que par l’Estonie,
la Russie et la France. À titre de comparaison, le score danois est de 2,97.
31
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
et sixième rangs d’adhésion au protectionnisme (sur treize pays étudiés). Force est donc
de constater que les jeunes qui adhèrent avec le moins de restrictions aux principes du
marché (si on considère que la concurrence en est une des dimensions principales) se trouvent
plutôt en Europe (dans sa partie nord) qu’aux États-Unis ou dans le monde anglosaxon.
Les questions de l’enquête relatives à la mondialisation confirment cette adhésion
ambiguë des jeunes Anglo-Saxons au libéralisme. Les Américains se situent au niveau de
la moyenne européenne (mais bien en dessous du score des Danois et des Suédois), et les
Britanniques présentent le score d’adhésion le plus bas, avec les Français, de tous les pays
étudiés. Cependant, les attitudes nordiques sont elles-mêmes relativement contrastées,
comme le montre le tableau 1 (voir ci-dessous). Les Suédois et les Norvégiens sont moins
favorables au libre-échange dans le commerce mondial que les Danois et ils sont beaucoup
plus attachés à « l’équité » (contre « la récompense de la performance ») dans la répartition
des richesses.
La jeunesse russe, dont les attitudes se démarquent très nettement de celles des jeunes
Européens de l’Ouest, présente un autre cas très marqué. Les Russes se prononcent
en effet très fortement en faveur de la récompense du mérite, mais ils sont également
très protectionnistes. On a le sentiment que l’adhésion au mérite exprime une volonté de
changement, qui passe par la mise en cause des situations acquises et des prébendes dans
une société s’éloignant progressivement d’un système d’économie administrée. Mais les
jeunes Russes ont peut-être également conscience des faiblesses de leur économie, qui
rendent sans doute impossible, à leurs yeux, l’insertion sans entraves de celle-ci dans la
libre compétition mondiale. C’est pourquoi l’adhésion, très nette, des Russes à la mondialisation
n’est pas dénuée d’ambiguïtés. Le détail de leurs opinions à ce sujet montre
qu’ils mettent en avant les nouvelles opportunités que génère la mondialisation, tant pour
les sociétés que pour les personnes elles-mêmes (les jeunes Russes sont les plus nombreux
à citer ces deux aspects comme éléments positifs). La mondialisation leur apparaît
donc comme une chance de développement à la fois national et personnel. Mais lorsqu’on
considère l’adhésion très forte des Russes au protectionnisme, on comprend bien que la
mondialisation ne peut être comprise, dans ce cas, comme le parachèvement du modèle
libéral. Elle correspond sans doute plus à l’avènement d’un nouveau contexte de concurrence
interétatique, où la puissance est la première arme.
Les jeunes Français se distinguent des jeunes Européens par une attitude qui s’éloigne
systématiquement des positions libérales : ils réclament à la fois la protection
individuelle (par l’État), l’équité plutôt que la récompense du mérite et la protection
collective. Ils présentent l’adhésion au protectionnisme la plus forte de tous les pays
étudiés. Leur attitude très réservée à l’égard de la mondialisation, crainte surtout à
cause des menaces qu’elle représente pour l’emploi, confirme cette défiance envers les
principes du marché.
Au fond, on voit se dessiner trois types assez différenciés d’attitudes économiques.
Un type « libéral-social », bien incarné par le Danemark, met l’accent sur les vertus de la
concurrence, au niveau individuel comme au niveau national, tout en valorisant la protection
par l’État. Un type « libéral-protectionniste » croit également aux vertus du mérite et
de la récompense de la performance, mais plus au niveau individuel qu’au niveau de la
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
32
concurrence internationale. Enfin, un type « étatiste-égalitariste », dont l’archétype est la
France, met d’abord l’accent sur la protection (des individus par l’État, de l’économie nationale
contre la concurrence mondiale) et prône l’égalité plutôt que le mérite .
Tableau 1 : attitudes des jeunes à l’égard de l’économie et de la science
A : des impôts bas ;
B : un bon système
de protection sociale.
A : une société où les richesses
sont équitablement réparties ;
B : une société où la performance
individuelle est récompensée.
A : le libre-échange
et la concurrence mondiale ;
B : la protection de l’industrie
nationale.
A : la science et la rationalité ;
B : les valeurs spirituelles.
Danemark 45,7 37,2 7,6 7,3
Suède 30,3 22,4 12,5 4,9
Espagne 31,1 17,8 19,2 7,7
Finlande 35,1 32,8 19,7 17,5
Norvège 33,8 15,9 20,7 8,9
Pologne 23,2 36,3 21,0 11,1
États-Unis 14,1 36,3 21,8 26,9
Royaume-Uni 18,3 28,7 22,4 10,4
Allemagne 22,7 29,6 23,1 7,0
Italie 10,0 21,4 23,1 8,7
Estonie 39,9 27,5 28,0 20,7
France 35,3 22,8 28,0 7,8
Russie 40,4 48,2 31,3 14,8
Europe 24,5 26,6 22,2 8,9
Total 29,2 29,0 21,5 11,7
Lecture : pourcentage de jeunes indiquant les positions 6 ou 7 sur les échelles A (1)-B (7) en
sept positions. Plus le pourcentage est élevé, plus les répondants d’un pays sont proches de la
position B. À l’inverse, plus le pourcentage est faible, plus ils sont proches de la position A. En gris
foncé, les pourcentages supérieurs de 5 points à la moyenne, en gris clair les pourcentages inférieurs
de 5 points à la moyenne. Les Danois, par exemple, sont plus que la moyenne en faveur d’un
bon système de protection sociale, d’une récompense de la performance individuelle, mais nettement
moins en faveur du protectionnisme.
. Ces types d’attitudes économiques ne sont pas sans correspondre avec les types d’État providence mis en lumière
par Esping-Andersen (1999) (« conservateur », « social-démocrate » et « libéral »).
33
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
Les positions à l’égard de la science et de la rationalité constituent un autre aspect de la
modernité. Globalement, les attitudes sont moins équilibrées que celles qui viennent d’être
examinées vis-à-vis du changement et de la tradition ou de l’économie et penchent plus nettement
en faveur du pôle de la rationalité . Le pourcentage d’Européens qui se situent résolument
du côté des « valeurs spirituelles » (par opposition à « la science et [à] la rationalité »)
est relativement faible (9 %, voir tableau 1, ci-dessus). Mais le contraste entre l’Europe et les
États-Unis est saisissant : la jeunesse américaine choisit trois fois plus souvent que ses homologues
européennes les positions sur l’échelle les plus proches des « valeurs spirituelles »
(27 % contre 9 %). Ce résultat illustre certainement l’importance de la religion aux États-Unis,
mais il n’est sans doute pas sans lien avec les récentes attaques dont la science et les résultats
scientifiques les mieux établis ont été l’objet dans ce pays, comme l’a montré la polémique
sur le créationnisme. Là encore, un pays supposé se situer à la pointe de la modernité, de
par son évolution économique et sociale, paraît pourtant plutôt réservé à l’égard de valeurs
– ici « la science et la rationalité » – censées justement incarner cette modernité. C’est une
nouvelle illustration du fait, souligné il y a déjà longtemps par Huntington (1971), que la
modernité n’implique nullement le pur et simple abandon des valeurs traditionnelles.
sentiment d’appartenance et de confiance
L’intégration sociale repose en grande partie sur le sentiment d’être membre d’un ensemble
commun, de partager des valeurs et de nouer des contacts avec les membres du groupe
auquel on appartient. On peut donc aborder la question de l’intégration en mesurant à quel
point les membres d’une même entité – ici une société nationale – partagent les mêmes
valeurs et entrent en relation les uns avec les autres sans manifester d’ostracisme ou de
méfiance. L’enquête sur les jeunes réalisée à la demande de la Fondation pour l’innovation
politique aborde la question de manière plus directe, en interrogeant les personnes sur le
degré de leur sentiment d’appartenance à la société dans laquelle elles vivent. Ces résultats
révèlent des contrastes très marqués entre les sociétés étudiées (voir figure 3, ci-dessous).
Les sociétés des pays d’Europe orientale étudiées ici montrent, à l’exception de l’Estonie,
un faible sentiment d’appartenance, mais elles sont rejointes par celles des pays d’Europe de
l’Ouest, comme la France, le Royaume-Uni et l’Italie. Ces résultats confirment des faits bien
établis : les pays de l’Est sont faiblement intégrés, car l’après-communisme a généré des bouleversements
sociaux, économiques et identitaires, dont les turbulences sont loin d’être apaisées
(Galland et Roudet, 2005). Les travaux fameux de politistes américains (Banfield, 1958 ;
Almond et Verba, 1963 ; Putnam, 1993) ont mis en évidence que les sociétés méditerranéennes
se caractérisent par un faible niveau d’intégration sociale, et ces résultats issus de monographies
ont été confirmés par des enquêtes auprès de larges échantillons – comme l’enquête
européenne sur les valeurs ou l’European Social Survey (Galland et Lemel, 2007). Sur
ce plan, la France se rattache sans conteste au groupe des sociétés méditerranéennes.
Il peut
paraître plus surprenant de trouver les jeunes Britanniques dans ce groupe des Européens
. La valeur moyenne de l’échelle science-rationalité (1)/valeurs spirituelles (7) est de 3,1 en Europe.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
34
faiblement intégrés, mais ce résultat est également confirmé par les autres enquêtes citées,
et nous verrons tout au long de ce chapitre que les jeunes Français et les jeunes
Britanniques
sont, sur beaucoup de conceptions de leurs rapports à la société, très proches les uns des
autres – beaucoup plus proches en tout cas que ne le laisseraient supposer les contrastes
apparents de leurs sociétés respectives. Notons que le sentiment d’intégration des jeunes
Américains est relativement élevé, beaucoup plus que celui de la moyenne européenne. La
crise du capital social diagnostiquée par Putnam ne semble pas avoir conduit à un effondrement
du sentiment d’appartenance des Américains à leur société.
Figure 3 : sentiment d’appartenance et confiance dans les autres
0
10
20
30
40
50
60
70
Appartenance
0
5
10
15
20
25
30
Confiance
Pologne (adultes)
Pologne (jeunes)
France (jeunes)
Royaume-Uni (jeunes)
Royaume-Uni (adultes)
Italie (jeunes)
Italie (adultes)
Russie (jeunes)
France (adultes)
Europe (jeunes)
Europe (adultes)
Finlande (jeunes)
Allemagne (adultes)
Espagne (jeunes)
Russie (adultes)
Allemagne (jeunes)
États-Unis (jeunes)
Estonie (jeunes)
Suède (jeunes)
États-Unis (adultes)
Espagne (adultes)
Estonie (adultes)
Finlande (adultes)
Suède (adultes)
Danemark (jeunes)
Norvège (jeunes)
Norvège (adultes)
Danemark (adultes)
Lecture : l’échelle de gauche correspond au pourcentage de personnes d’accord avec l’affirmation « je
sens que j’appartiens à la société dans laquelle je vis » (réponses 6 ou 7 sur une échelle de 1 à 7) ; l’échelle
de droite correspond au pourcentage de personnes déclarant avoir confiance dans les gens en général
(réponses 6 ou 7 sur une échelle de 1 à 7).
35
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
Tous les auteurs de ces travaux insistent également sur la notion de « confiance »
comme élément central du capital social et du sentiment d’appartenance. La figure 3
montre que, dans l’ensemble, la confiance dans les autres est bien corrélée au sentiment
d’appartenance sociétale : les sociétés à faible niveau d’appartenance – dans l’est et dans
le sud de l’Europe – sont aussi des sociétés de la méfiance. L’intégration se construit
sur le sentiment de pouvoir partager avec d’autres des valeurs et des relations, ce qui
implique un niveau relativement élevé de confiance spontanée. Sur ce plan, la France
se distingue par un niveau de confiance interpersonnelle particulièrement bas (le plus
bas de l’ensemble des pays étudiés, pour les jeunes comme pour les adultes). Cette crise
de l’intégration française a déjà été diagnostiquée à partir d’autres sources de données
(Galland, 2008). Elle peut s’expliquer, au moins en partie, par la baisse de l’intégration
religieuse et politique.
Durkheim voyait dans la religion un des supports principaux de l’intégration sociale :
en communiant dans des rites communs, les individus célébreraient en fait leur appartenance
à une même société. Il est vrai que la France est un pays très sécularisé (voir figure 2,
plus haut) et que l’affaiblissement, voire la disparition, de la socialisation religieuse n’a
pu manquer d’avoir des effets sociaux. L’analyse des effets de la religiosité sur l’intégration
sociale est cependant très complexe. Pour preuve, certains pays encore très religieux,
comme l’Italie, sont faiblement intégrés, alors que d’autres, très sécularisés, comme les
pays nordiques, restent au contraire très fortement intégrés. D’autres facteurs se mêlent
donc à l’effet religieux. Dans le cas de l’Italie, par exemple, des facteurs culturels panméditerranéens
– ce que Banfield avait diagnostiqué sous l’expression d’« amoralisme
familial » – affaiblissent l’identité et les pratiques collectives. L’Italie est par ailleurs un
pays où l’État est faible et où les particularismes locaux ou régionaux sont très forts. Dans
les pays du nord de l’Europe, la sécularisation se combine avec un sentiment d’identité
collective très puissant : même si la religiosité individuelle est faible, la culture protestante
reste un ciment de l’identité collective. Max Weber a expliqué ce particularisme protestant
comme la volonté de manifester la gloire de Dieu dans le monde (et de croire ainsi
au salut personnel de l’âme). Cette trame culturelle des sociétés protestantes, liée à leur
passé religieux, semble perdurer. D’ailleurs, la sécularisation n’y a pas pris le tour d’une
séparation radicale entre l’Église et la société – comme ce fut le cas en France – et continue
de véhiculer des valeurs de participation collective (les taux d’adhésion aux syndicats sont
par exemple très élevés dans les pays du nord de l’Europe).
Cependant, même si l’explication religieuse est importante, elle ne peut être retenue
comme facteur unique de l’intégration (sans quoi d’ailleurs la sécularisation conduirait
presque inévitablement à la désagrégation des sociétés occidentales). Dans un travail à
paraître (Galland, 2008), nous cherchons à estimer les effets respectifs de la religiosité, de
la politisation et de l’appartenance nationale sur un score de participation sociale. Il en
ressort bien que la religiosité a l’effet le plus important (devant l’appartenance nationale
et la politisation), mais que, une fois qu’on a tenu compte de ces facteurs religieux et politique,
l’effet national reste tout aussi puissant. Autrement dit, les différences d’intégration
sociale entre les sociétés européennes ne sont pas réductibles à un simple effet religieux ou
politique (même si ceux-ci existent).
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
36
Tableau 2 : scores de confiance dans les institutions et dans différents groupes sociaux
Le gouvernement
de votre pays
Les médias
Les sociétés
multinationales
Les ONG
Les gens
en général
La police
et la justice
Les institutions
religieuses
Total
1 Finlande 12 13 9 6 12 12 9 73
2 Danemark 13 9 3 12 13 13 1 64
3 États-Unis 9 7 11 7 6 8 13 61
4 Estonie 5 11 13 8 4 7 10 58
5 Suède 10 2 8 11 11 10 2 54
6 Italie 6 6 10 10 7 3 11 53
7 Pologne 1 12 12 5 8 2 12 52
8 Norvège 11 4 4 4 10 11 7 51
9 Espagne 7 8 2 13 5 5 4 44
10 Russie 8 10 7 1 9 1 6 42
11 Allemagne 3 5 6 3 3 9 5 34
12 Royaume-Uni 4 3 5 2 2 4 8 28
13 France 2 1 1 9 1 6 3 23
Lecture : dans chaque colonne, le score d’un pays correspond à son rang dans le classement
du pourcentage de confiants envers l’institution considérée. Ainsi, les jeunes Polonais sont les
moins nombreux à déclarer avoir confiance dans le gouvernement de leur pays, alors que les
jeunes Danois arrivent en tête. La dernière colonne (« Total ») additionne pour chaque pays la
totalité des scores institutionnels. Les pays sont classés dans le tableau par ordre décroissant
de score total.
Les causes de la crise de l’intégration française ne doivent donc pas être recherchées
dans la seule absence, maintenant presque totale, de socialisation religieuse ou dans l’affaiblissement
de la socialisation politique. Il s’agirait aussi d’une crise de confiance plus
générale dans la société, ses élites et ses structures. Les résultats concernant la confiance
dans les institutions permettent d’établir un classement des pays assez proche de celui qui
résulte du sentiment d’appartenance : les jeunes Nordiques ont un niveau de confiance
élevé qui se manifeste à l’égard de toutes les institutions, mais surtout de celles qui obtiennent
les scores moyens de confiance les plus hauts, comme les Nations unies, la police
et le système judiciaire (voir tableau 2, ci-dessus). Dans ce dernier cas, l’écart entre certains
pays scandinaves et la moyenne européenne est particulièrement fort . C’est le cas
aussi des jeunes Américains, qui ont par rapport à leurs homologues européens un score
particulièrement
impressionnant de confiance dans les institutions religieuses (18 % de
. Score moyen de 5 au Danemark, de 4,7 en Finlande, de 4,4 en Norvège, contre 3,6 pour la moyenne européenne.
37
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
forte confiance contre 5,5 % pour la moyenne européenne). En queue de peloton, on
retrouve à nouveau la France et le Royaume-Uni, auxquels s’ajoute cette fois l’Allemagne.
Le noyau central de l’Europe semble atteint d’une crise de confiance institutionnelle que
ne justifie pas a priori son niveau de prospérité. On notera que la Pologne enregistre des
résultats très contrastés, les jeunes Polonais manifestant une très faible confiance dans
leur gouvernement, la police et la justice, mais, comparés à leurs homologues étrangers,
une très forte confiance dans les médias, les sociétés multinationales et les institutions
religieuses. On constate que les bouleversements sociaux consécutifs à l’effondrement du
communisme ont probablement généré à la fois un désordre et des perturbations sociales
qui entament la confiance placée dans les institutions régaliennes ; des attentes fortes dans
celles qui annoncent peut-être l’avènement d’une société nouvelle.
Un mot sur les différences entre jeunes et adultes, telles qu’elles apparaissent dans la
figure 3 (voir ci-dessus). Pour l’ensemble des pays, les résultats des jeunes et des adultes
d’une même contrée sont comparables. Les jeunes d’un pays donné sont plus proches,
dans la plupart des cas, de leurs concitoyens adultes que des autres jeunes de nationalités
différentes. Autrement dit, les différences nationales l’emportent sur les différences de
génération : c’est un résultat que nous aurons l’occasion de vérifier à nouveau.
construction identitaire : entre conformisme
et affirmation de soi
Comme le montre le tableau 3 (voir ci-dessous), les jeunes ont des repères identitaires
assez classiques : la famille, la formation, le travail et la situation familiale (célibataire,
marié, etc.) sont parmi les plus cités. La famille d’origine et les rôles adultes que
les jeunes seront amenés à assumer constituent les fondements de leur identité. Il n’y a
donc pas de remise en cause chez les jeunes, contrairement à ce qu’on entend parfois,
des fondements de l’identité adulte : les jeunes, quelle que soit leur origine nationale (y
compris aux États-Unis), se définissent d’abord par ces éléments fondamentaux de statut
que constituent la famille et le travail (la formation étant le moyen d’y accéder). On
notera que la situation familiale occupe une place moins importante dans certains pays
– comme le Danemark, l’Italie et l’Espagne –, probablement parce que les changements
concernant ce registre sont très précoces dans le cycle de vie pour le premier pays, et très
tardifs pour les deux suivants.
Les amis constituent également une référence identitaire très importante pour les
jeunes.
On sait que leur place croît sensiblement depuis plusieurs années, le groupe
des pairs jouant un rôle de plus en plus affirmé dans le processus de socialisation
à l’adolescence : dans une certaine mesure, pour cette période de la vie, l’influence
passe des pères aux pairs (Pasquier, 2005). Cela n’empêche pas les adolescents d’avoir
une vision relativement conformiste de leur avenir, mais leur vie culturelle et leur
sociabilité ont en partie échappé à l’influence des parents et de l’école. Le pourcentage
de jeunes jugeant les amis comme un élément très important de leur identité est
d’ailleurs souvent très proche de celui qui concerne la famille – et parfois supérieur.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
38
Même dans des pays très traditionnels, comme la Pologne, cette influence des amis ne
se dément pas.
Tableau 3 : classement par ordre décroissant et par pays des items identitaires les
plus cités par les jeunes
Famille
Amis
Formation
Profession
Langue
Situation familiale
Orientation sexuelle
Nationalité
Âge
Communauté locale
Religion
Identité européenne
Groupe ethnique
Danemark 1 2 3 4 5 8 7 6 9 11 12 10 13
Estonie 1 2 3 4 5 7 6 8 9 11 13 12 10
France 1 2 5 3 6 4 7 9 8 11 13 10 12
Finlande 2 1 5 3 6 4 7 8 9 10 12 11 13
Allemagne 2 1 3 4 5 6 8 9 10 7 13 11 12
Italie 1 2 3 4 6 8 5 9 7 11 12 10 13
Norvège 1 2 5 4 6 3 7 8 9 10 12 13 11
Pologne 1 2 3 4 5 7 6 9 12 11 8 10 13
Russie 1 2 3 4 7 6 5 8 10 9 13 11 12
Espagne 2 1 3 4 5 9 8 6 7 10 13 11 12
Suède 1 2 3 4 6 5 7 8 9 10 13 12 11
Royaume-Uni 1 2 3 4 7 6 8 5 9 11 10 13 12
États-Unis 1 2 3 4 8 6 7 9 10 11 5 12
Total 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13
Lecture : chaque chiffre correspond au classement par ordre décroissant de l’item dans le pays considéré.
Par exemple, au Danemark, la famille est l’item le plus cité, avant les amis et la formation. Les items
sont classés dans le tableau en fonction de leur ordre d’importance dans la population totale.
Ces résultats généraux sont bien connus. Il est un peu plus étonnant de constater que
la langue et l’orientation sexuelle occupent un rang assez élevé dans le classement des références
identitaires des jeunes. La référence à la langue exprime sans doute le fait, somme
toute de bon sens, que les aires culturelles, pour les jeunes comme pour les adultes, se définissent
largement au travers des aires linguistiques. Parler une langue commune, c’est – évidemment
– d’abord ce qui rassemble les habitants d’un même pays, et, au-delà, parler des
langues proches pour ceux qui appartiennent à une même aire linguistique (celle des langues
romanes, par exemple) contribue sans doute à des formes de reconnaissance mutuelle.
Il peut sembler rassurant de constater que cet élément fondamental de la culture commune,
39
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
la langue, soit considéré par les jeunes eux-mêmes comme un élément de leur culture. On ne
peut évidemment écarter l’hypothèse que cette langue à laquelle il est fait référence n’est pas
toujours la langue officielle et qu’elle peut aussi être inventée par les jeunes pour communiquer
entre eux grâce aux nouvelles technologies (chats, SMS, Internet, etc.).
La référence assez fréquente à l’orientation sexuelle (28 % des jeunes Européens et 36 % des
Américains la citent comme un élément important de leur identité) est peut-être plus surprenante.
Il n’est pas sûr que la question ait été bien comprise. En effet, « orientation sexuelle »
signifie choix du partenaire en fonction de son sexe et renvoie donc à une éventuelle orientation
homosexuelle. Or, contrairement à ce que pense l’opinion, les pratiques homosexuelles
sont relativement peu répandues, et l’immense majorité des jeunes partagent donc la même
orientation sexuelle. La récente enquête menée en France par l’INED et l’INSERM (Bajos et
Bozon, 2007) montre que 4 % des hommes et des femmes de 18 à 69 ans déclarent avoir déjà eu
des rapports avec des personnes du même sexe (1,6 % des hommes et 1 % des femmes au cours
des douze derniers mois). La fréquence de citation de l’orientation sexuelle dans la définition
de l’identité des jeunes ne s’explique donc pas par des pratiques homosexuelles qui seraient
très répandues parmi eux : celles-ci restent très minoritaires. Deux explications sont possibles.
Ce choix traduit peut-être l’influence des débats publics autour des questions homosexuelles
– ou plus récemment de l’homoparentalité – et manifeste la tolérance des jeunes à l’égard de ce
sujet. Cela peut aussi simplement s’expliquer comme une référence assez vague à la sexualité
en tant qu’élément important de l’identité.
Une autre façon de lire ces résultats est de comparer les réponses des jeunes à celles des
adultes. Les jeunes donnent des réponses relativement conformistes, mais diffèrent-elles
cependant de celles des adultes par leur degré d’adhésion ou à propos de tel ou tel item
particulier ? Le tableau 4 (voir ci-dessous) montre que les jeunes surinvestissent beaucoup
deux items particuliers : « les amis » et « l’âge ». Ils choisissent ces deux critères de leur
identité toujours plus souvent que les adultes et parfois dans des proportions très élevées
pour « les amis » – par exemple en Pologne, en Estonie, au Danemark et en Allemagne.
Un seul item est beaucoup plus souvent choisi par les adultes que par les jeunes : « la
famille ». L’enquête réalisée à une date donnée ne permet pas de tirer d’enseignements
quant aux évolutions des attitudes des jeunes, mais ce double résultat souligne néanmoins
l’importance, probablement grandissante, de l’univers du groupe des pairs dans les références
identitaires juvéniles.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
40
Tableau 4 : écarts entre les pourcentages d’accord des adultes et ceux des jeunes
(réponses 6 et 7 sur une échelle de 1 à 7) avec les items identitaires
Nationalité
Groupe ethnique
Religion
Formation
Langue
Famille
Amis
Âge
Situation familiale
Profession
Orientation sexuelle
Communauté locale
Identité européenne
Somme des écarts
Espagne – 3,95 – 0,60 – 3,60 – 2,21 – 1,37 – 6,41 2,50 6,94 2,35 0,10 – 0,83 – 4,21 – 0,61 35,68
Europe – 1,20 0,68 – 0,17 1,89 0,09 – 6,57 6,93 4,97 3,64 4,22 3,89 0,42 – 1,11 35,78
États-Unis 2,33 5,45 – 3,04 6,28 – 1,27 – 3,50 4,26 8,37 0,08 5,33 2,27 0,01 0,00 42,19
Russie 5,30 – 0,91 – 3,30 1,73 – 1,42 – 10,41 5,40 – 2,66 – 6,04 – 0,43 4,80 1,91 – 2,43 46,74
France – 2,49 4,10 2,47 3,76 2,01 – 7,31 4,76 5,79 6,22 3,03 1,03 – 1,42 – 4,38 48,77
Allemagne 2,66 1,62 3,25 – 1,59 0,53 – 4,86 8,54 4,97 10,81 1,79 5,20 4,51 – 0,34 50,67
Italie – 0,19 – 2,40 – 3,27 0,94 3,11 – 5,75 4,87 0,50 – 3,23 9,62 8,29 4,43 – 4,90 51,50
Royaume-Uni – 5,82 – 0,84 – 3,72 – 0,75 – 7,00 – 6,37 5,24 7,68 – 3,45 7,16 – 1,09 – 3,69 1,61 54,42
Estonie – 3,73 – 4,42 3,71 0,08 1,73 – 4,08 11,55 6,89 6,02 2,12 12,44 1,08 – 1,78 59,63
Pologne 1,26 1,95 0,02 6,26 6,76 – 6,40 16,92 2,01 7,48 5,72 7,75 1,43 2,35 66,31
Finlande – 7,00 – 0,01 – 1,37 2,38 – 5,30 – 13,13 4,87 7,17 9,81 3,06 9,02 – 1,95 – 5,18 70,25
Norvège – 1,97 1,00 6,21 9,95 – 3,77 – 12,22 1,48 8,70 3,14 4,21 5,89 – 8,56 – 4,76 71,86
Danemark – 1,45 – 3,42 1,40 12,62 – 7,01 – 8,03 10,67 5,91 – 1,78 – 8,04 7,33 – 5,11 – 2,80 75,57
Suède 4,47 6,15 5,57 18,78 0,78 – 12,47 4,00 8,14 4,46 5,31 4,44 2,53 5,68 82,78
Total – 0,84 0,60 0,30 4,29 – 0,87 – 7,68 6,57 5,38 2,82 3,09 5,03 – 0,62 – 1,33 39,42
Lecture : chaque case est égale au pourcentage de réponses 6 et 7 des jeunes, moins le pourcentage
de réponses 6 et 7 des adultes. Un écart positif indique une plus grande importance accordée
à l’item par les jeunes, un écart négatif une plus grande importance accordée par les adultes. Les
écarts les plus nets (5 points ou plus) sont en gris foncé pour les jeunes, en gris clair pour les
adultes. La dernière colonne du tableau correspond à la somme des valeurs absolues des écarts. Elle
donne une indication de la « distance » globale séparant les jeunes des adultes sur les questions
identitaires. Les pays sont classés dans le tableau par ordre croissant de cette distance globale.
Le tableau 4 (voir ci-dessus) permet aussi d’établir un classement des écarts identitaires
entre les jeunes et les adultes : certaines sociétés européennes – espagnole, russe,
française, allemande, italienne – sont très ou relativement homogènes d’un point de
vue générationnel sur le plan des critères de définition de soi ; d’autres au contraire
– la société polonaise et celles des pays nordiques – sont très hétérogènes. Pourtant,
les sociétés nordiques ne sont pas des sociétés conflictuelles, alors que c’est plus le cas
des sociétés française ou italienne. On peut donc en conclure que l’affirmation d’une
spécificité juvénile n’est pas en elle-même une source de tension sociale. C’est peut-être
au contraire lorsqu’ils peuvent affirmer leur particularité dans une société qui l’accepte
41
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
que les jeunes y trouvent le mieux leur place. D’ailleurs, les jeunes Nordiques sont les
plus nombreux à déclarer avoir beaucoup en commun (concernant la culture, les valeurs
et le mode de vie) avec leurs compatriotes (entre 30 et 40 % l’affirment), tandis que les
Français, les Allemands ou les Britanniques sont les moins consensuels (entre 13 et 20 %
disent avoir beaucoup en commun), bien que ces jeunes affirment peu de traits identitaires
distinctifs. Il est vrai également que les sociétés du nord de l’Europe connaissent
une mobilité sociale et professionnelle plus importante, permettant sans doute aux
générations nouvelles d’envisager l’avenir dans des termes sensiblement différents de
ceux de leurs parents.
Mais la construction de l’identité ne résulte pas simplement de choix ou de processus
de transmission. Elle résulte aussi des interactions sociales : le regard des autres et celui
que portent les jeunes sur eux-mêmes, médiatisés par les normes extérieures, constituent
de puissants obstacles ou aides à la construction de soi.
En ce qui concerne l’apparence et l’estime de soi, les jeunes tentent de répondre à
des aspirations contradictoires dans les sociétés modernes : ils veulent se distinguer,
mais ils désirent aussi se conformer aux attentes de la société, puisque l’objectif de l’immense
majorité d’entre eux est de s’insérer dans les cadres sociaux habituels, comme
on vient de le voir. Les résultats présentés dans le tableau 5 (voir ci-dessous) illustrent
bien cette tension. L’estime de soi est un élément fondamental de la construction de
la personnalité, et une très forte proportion de jeunes (70 % en moyenne) considèrent
ainsi qu’il est extrêmement important d’être à la hauteur de leurs propres attentes.
Bien évidemment, ces attentes sont très largement produites par la société, même si
les jeunes n’en ont pas forcément conscience. Il y a donc là un élément puissant de
conformisme, qui varie évidemment en fonction des situations sociales et des sociétés
nationales. On voit par exemple que, dans la société française, la pression sociale
semble s’exercer plus fortement sur les jeunes que dans d’autres sociétés occidentales :
les jeunes Français sont relativement moins nombreux à déclarer suivre leurs propres
attentes ou faire toujours ce qu’ils veulent, mais plus nombreux que tous les autres
– en dehors des Russes – à dire qu’il est important de se conformer aux attentes des
autres. La pression et l’évaluation scolaires, si importantes aux yeux des familles et
des jeunes Français, ne sont sans doute pas étrangères à ce résultat. À l’inverse, les
sociétés américaine ou danoise, par exemple, semblent laisser une plus grande place
à l’autoévaluation.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
42
Tableau 5 : importance de l’apparence et de l’estime de soi chez les jeunes
Important d’être
à la hauteur de mes
propres attentes
Ennuyeux d’être comme
tout le monde
Important pour moi
d’être beau
Important d’être à la hauteur
des attentes des autres
Je fais ce que je veux
Pas mon problème
de provoquer les autres
Important de ne pas trop
se faire remarquer
Important d’être
à la mode
Important que mes amis
me ressemblent
Danemark 74,5 42,7 33,8 20,3 14,3 12,6 7,5 9,7 4,2
Estonie 78,9 49,9 47,4 17,9 22,4 12,6 12,7 29,1 7,8
France 67,8 47,8 23,2 31,9 13,4 10,2 23,8 7,3 4,9
Finlande 64,5 42,1 14,0 1,7 13,4 20,5 2,4 4,9 5,6
Allemagne 76,4 47,8 39,5 23,5 24,3 22,0 22,4 7,0 12,5
Italie 71,5 46,8 22,5 24,8 18,5 14,8 13,2 17,0 16,3
Norvège 63,8 42,3 40,7 18,7 12,1 14,2 7,1 4,7 4,6
Pologne 69,8 62,4 49,2 5,8 25,4 21,1 30,4 17,5 6,4
Russie 75,7 61,8 58,2 40,4 22,0 32,5 16,8 32,6 13,5
Espagne 71,3 44,3 33,7 19,7 14,5 13,3 16,3 8,6 4,2
Suède 63,7 37,8 34,7 19,1 17,6 14,5 6,3 7,1 7,3
Royaume-Uni 61,4 45,9 28,7 12,9 14,5 7,5 11,3 9,8 9,3
États-Unis 76,9 49,8 37,0 18,2 19,9 12,1 18,9 17,4 17,3
Europe 69,8 47,9 32,0 20,1 18,3 14,9 17,9 10,6 9,1
Total 70,4 47,8 35,3 19,6 17,9 15,9 14,8 13,1 8,8
Lecture : pourcentage d’accord pour les jeunes (réponses 6 et 7 sur une échelle de 1 à 7) avec
ces différentes affirmations. En gris, les pourcentages supérieurs de 5 points à la moyenne reportée
dans la case « Total ».
La pression conformiste qui s’exerce néanmoins dans toute société entre en tension
avec la volonté, de plus en plus affirmée dans les sociétés modernes, de se distinguer :
le deuxième item le plus choisi est qu’« [il est] ennuyeux d’être comme tout le monde ».
La « culture de l’apparence » (Pasquier, 2005) offre aux adolescents et aux jeunes la
possibilité de se façonner un style vestimentaire et corporel sans pour autant renoncer
aux bénéfices de l’intégration future. Il n’est donc pas étonnant de voir dans l’enquête
l’importance prise par l’item « être beau ». D’ailleurs, comme l’a très bien montré
Dominique Pasquier, cette stylisation de l’apparence n’est qu’un anticonformisme de
façade : elle obéit en réalité à une puissante injonction du groupe des pairs, et ceux qui
sont stigmatisés sont d’abord ceux qui renoncent à suivre ce code ou qui dérogent à la
norme physique – trop petits, trop gros (Galland, 2006). On remarquera sur ce point les
aspirations très contradictoires des jeunes des sociétés d’Europe de l’Est, notamment
43
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
des jeunes Russes : ces derniers portent au plus haut les aspirations conformistes (par
exemple, 40 % disent qu’il est important d’être à la hauteur des attentes des autres,
contre 20 % pour la moyenne européenne ; 33 % estiment qu’il est important d’être à la
mode) tout en marquant fortement leur individualisme (je fais ce que je veux), voire leur
rébellion (ce n’est pas mon problème si je provoque les autres).
aspirations et craintes face à l’avenir
Les aspirations des jeunes sont cohérentes avec ce que nous venons de voir à propos
de l’identité : lorsqu’on leur demande ce que signifie pour eux une belle vie, les jeunes
répondent d’abord que cela consiste à avoir une famille et des enfants, à se sentir utile,
à passer du temps avec ses amis et à avoir un travail passionnant et qui a du sens. Les
aspirations purement matérielles – gagner beaucoup d’argent, par exemple – ne sont
citées comme importantes que par une minorité (30 % environ), et les aspirations moins
conformes (ne pas avoir à travailler ou devenir célèbre) sont peu choisies (12 et 8 %). Sur
l’ensemble de ces items assez classiques, on n’enregistre que de faibles différences entre
les sociétés nationales.
Les résultats concernant les perspectives d’avenir sont beaucoup moins homogènes
(voir tableau 6, ci-dessous). Dans certaines sociétés (celles des pays du nord
de l’Europe et des États-Unis), les jeunes sont beaucoup plus optimistes sur la question
de leur avenir personnel que dans d’autres (les sociétés française, italienne et des
pays de l’Est). Des faits objectifs peuvent expliquer en partie cet optimisme des jeunes
Scandinaves : des pays comme le Danemark ont réussi à faire baisser le chômage des
jeunes depuis une vingtaine d’années, alors qu’il reste à un niveau élevé en France et
en Italie (deux à deux fois et demie plus élevé que celui des adultes) (Galland, 2007).
On remarquera cependant que, dans presque tous les pays, les jeunes sont plus optimistes
que les adultes à propos de leur avenir personnel. Mais il peut y avoir dans ce
résultat un effet de cycle de vie : l’avenir des jeunes est devant eux, alors que beaucoup
d’adultes, déjà installés dans des statuts stables et peu susceptibles de connaître
des évolutions, peuvent avoir le sentiment que le futur ne leur réservera plus de possibilité
d’évolution. En outre, dans certains pays – les États-Unis et l’Allemagne
–, l’optimisme
des jeunes est beaucoup plus fort que celui des adultes, alors qu’en France,
par exemple, il est équivalent.
Par ailleurs, lorsqu’on considère l’ensemble des résultats du tableau 6, on constate
que dans certains pays – aussi différents que les États-Unis et la Pologne –, les jeunes
sont, au sujet de leur situation personnelle et de l’évolution de celle-ci, presque systématiquement
plus optimistes que les adultes. Les résultats américains sont à souligner :
les jeunes affichent une très grande confiance dans leurs chances de réussite et de promotion,
ainsi que dans leur capacité personnelle à influer sur le cours de leur vie. Les
jeunes Français sont à l’opposé de cet état d’esprit : très faible confiance dans l’avenir
et dans les possibilités d’orienter le cours de sa vie dans un sens favorable. Un certain
fatalisme des jeunes Français se dégage de ces résultats, illustré par la faible proportion
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
44
d’entre eux (16 %) déclarant qu’il est important d’avoir un meilleur confort matériel que
leurs parents .
Tableau 6 : les jeunes et l’avenir
Mon avenir est
prometteur
L’avenir de la société
est prometteur
Les gens peuvent
changer la société
Les gens de mon pays
peuvent choisir
leur propre vie
J’ai une liberté
et un contrôle total
sur mon avenir
Je suis certain que
j’aurai un bon travail
dans l’avenir
Important pour moi
d’avoir un meilleur
confort matériel que
mes parents
Important pour moi de
ne pas avoir un confort
inférieur à celui
de mes parents
Danemark 59,6 25,9 62,9 60,2 44,7 60,0 11,8 18,1
États-Unis 54,1 17,9 63,4 61,3 51,4 59,6 31,5 36,6
Norvège 54,1 24,2 57,9 58,5 40,1 45,1 6,9 17,1
Suède 49,2 17,7 49,6 44,2 35,4 43,2 11,8 24,9
Finlande 42,8 17,6 44,5 49,4 38,1 37,5 14,8 24,9
Estonie 41,5 20,7 52,6 34,5 30,1 41,3 42,8 41,1
Allemagne 36,5 9,7 49,8 22,7 39,0 34,3 15,7 42,6
Royaume-Uni 35,9 6,9 41,4 40,7 31,1 38,6 19,1 25,4
Espagne 31,6 6,8 46,5 30,3 28,8 35,8 19,7 21,9
Russie 28,1 11,2 49,6 29,3 19,3 42,0 66,5 67,7
France 25,6 4,2 39,0 25,8 22,4 27,0 15,9 22,6
Pologne 23,6 4,7 41,4 23,5 28,1 25,3 44,5 54,2
Italie 22,6 6,7 43,6 28,3 22,9 26,0 24,2 25,9
Europe 32,0 8,1 44,8 30,6 30,2 33,0 21,3 31,3
Total 38,4 13,0 49,1 38,5 33,0 39,2 24,7 32,4
Lecture : pourcentage d’accord (réponses 6 et 7 sur une échelle de 1 à 7) avec ces différentes
affirmations. Les cases en gris foncé sont celles où le pourcentage de réponses des jeunes est de
10 points supérieur au pourcentage de réponses des adultes ; les cases en gris clair sont celles où le
pourcentage de réponses des jeunes est de 5 points supérieur. Les pays sont classés dans le tableau
par ordre décroissant des réponses à « mon avenir est prometteur ».
. Le faible score des jeunes Nordiques sur cette question peut s’expliquer en partie par le niveau de prospérité déjà
très élevé atteint par leurs sociétés. On voit ainsi, a contrario, que les jeunes Polonais et les jeunes Russes sont très nombreux
à espérer connaître une amélioration matérielle par rapport à leurs parents. Les réponses à cette question sont donc
évidemment liées au niveau de vie du pays. Un contre-exemple est fourni par les États-Unis, un des pays les plus riches
du monde, où une proportion élevée de jeunes déclarent pourtant qu’il est important pour eux de connaître un meilleur
confort matériel que leurs parents. Il y a manifestement dans ce pays un facteur culturel, beaucoup moins présent en
Europe, qui insuffle aux jeunes une volonté de réussir et de progresser.
45
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
Par quoi est alimenté ce pessimisme ? Un début de réponse peut se trouver dans le
fait que la France appartient, avec l’Italie et d’autres pays méditerranéens, au groupe
de pays à « système d’emploi fermé » (Blossfeld et Mills, 2005), système qui concentre
la flexibilité de l’emploi sur les jeunes. Cela se caractérise par une protection relativement
élevée de l’emploi et un taux de mobilité de l’emploi relativement bas ; les formes
d’emploi précaires sont hautement concentrées sur certains groupes cherchant à accéder
au marché du travail (jeunes, femmes, chômeurs). Les jeunes constituent donc une des
variables d’ajustement de l’économie, dans un contexte où la mondialisation et l’incertitude
croissante des prévisions économiques conduisent les entreprises à rechercher
une flexibilité croissante dans l’emploi de leurs ressources. Dans les pays à système
d’emploi ouvert (pays scandinaves, pays anglo-saxons), où les mécanismes protecteurs
de l’emploi sont faibles, la flexibilité se répartit plutôt sur l’ensemble de la population.
Il y a cependant au moins deux variantes de ces systèmes d’emploi ouverts, en fonction
des régimes d’État providence. Dans les systèmes libéraux anglo-saxons, les bas revenus
touchent plus fortement les jeunes. Dans les pays scandinaves, le marché du travail se
caractérise par une grande souplesse, mais également par un haut niveau de protection
et d’indemnisation en cas de chômage, ainsi que par des politiques actives et personnalisées
d’aide au retour à l’emploi. On a vu d’ailleurs à quel point les jeunes Nordiques
étaient attachés à ce système protecteur (voir tableau 1, plus haut).
Les jeunes Français ont donc quelques bonnes raisons d’être moins optimistes que
les Danois ou les Norvégiens. Ce pessimisme hexagonal est alimenté par une profonde
crise de confiance dans les institutions et les élites, on l’a vu précédemment, mais aussi
par une sorte d’« hyperconformisme » des jeunes, qui les conduit à une forme de résignation,
comme si leur sort était écrit à l’avance, sans qu’ils puissent orienter le cours
de leur vie dans un sens favorable. Cela apparaît dans les résultats du tableau 6 (voir
ci-dessus) : les Français sont les moins nombreux à penser qu’ils ont une liberté et un
contrôle sur leur avenir ou à estimer que les « gens de leur pays » peuvent choisir leur
propre vie. D’autres résultats vont dans le même sens. En réponse aux questions ayant
trait à l’estime de soi et au regard des autres, on a vu que les jeunes Français étaient
les plus nombreux de tous les Européens à déclarer qu’il est important pour eux d’être
à la hauteur des attentes des autres et les plus nombreux également à affirmer qu’il
est important de ne pas trop se faire remarquer. Ces résultats évoquent le syndrome
culturel mis en lumière par des sociologues comme Philippe d’Iribarne (1989) ou
Marie Duru-Bellat (2006), relatif à l’importance des classements dans la culture française
et au rôle primordial que joue l’école dans ces classements sociaux : en France, le
diplôme n’est pas conçu comme un investissement en capital humain permettant de
mieux se vendre sur le marché du travail (conception anglo-saxonne), c’est un titre,
un peu comme un titre de noblesse, qui confère des droits et ouvre l’accès à une place
donnée dans la hiérarchie sociale. Marie Duru-Bellat explique très bien dans son dernier
livre, L’Inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, cette conception statutaire
et hiérarchisante des études dans la conception française. Les études sont d’abord
conçues comme une échelle stratifiée où le niveau compte plus que le contenu. Et
cette échelle est vue comme homothétique à celle de la stratification sociale. Pour les
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
46
jeunes Français et leur famille, tout se joue donc là : être classé scolairement revient à
être classé socialement. Cette conception classante des études est peut-être à la racine
du fatalisme et du pessimisme des jeunes Français. Leur avenir ne dépend pas d’eux,
mais d’une institution qui leur assigne une place dans la hiérarchie sociale.
Le cas des Polonais est également intéressant. Comparés à leurs homologues européens,
les jeunes Polonais sont plutôt pessimistes. Mais on remarque aussi qu’ils sont
presque systématiquement (à l’inverse des jeunes Français) plus optimistes que leurs
compatriotes adultes (c’est aussi le cas des Estoniens et, dans une moindre mesure, des
Russes). On a donc le sentiment que les mentalités de ces sociétés d’Europe de l’Est sont
en train de bouger, que les jeunes générations se démarquent des anciennes et croient
nettement plus qu’elles en leurs chances de réussite.
L’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne occupent une position intermédiaire,
avec des scores d’optimisme relativement proches de la moyenne européenne, mais,
dans le cas de l’Allemagne surtout, avec des jeunes qui sont souvent beaucoup plus
optimistes que les adultes – ce qui peut traduire un certain dynamisme des sociétés de
ces pays. La France et l’Italie, au contraire, sont en queue de peloton, et la jeunesse de ces
deux pays ne semble pas croire beaucoup plus que les adultes à une évolution favorable
de leur situation.
Logiquement, la satisfaction qu’expriment les jeunes à l’égard de la vie qu’ils mènent
ou de la société dans son ensemble est corrélée à leur optimisme par rapport à l’avenir
(figure 4, voir ci-dessous).
On retrouve toujours à peu près le même classement des pays : ceux du nord de l’Europe
et les États-Unis comptent la plus grande proportion de jeunes optimistes et satisfaits,
tandis que la France, l’Italie et les pays de l’Est se situent à l’autre extrémité. Cependant,
en dehors des pays du Nord et des États-Unis – où les jeunes sont très contents de leur
vie –, le taux de satisfaction personnelle ne paraît pas spécialement corrélé aux indicateurs
d’optimisme. À l’inverse, le taux de satisfaction à l’égard de la situation générale du pays
est étroitement associé aux indicateurs d’optimisme. Autrement dit, et ce résultat a déjà
été relevé dans d’autres enquêtes, les indicateurs qui concernent la situation personnelle
et ceux qui concernent la société dans son ensemble sont relativement divergents, et il
semble que ce soient plutôt les seconds qui alimentent le pessimisme et l’insatisfaction
des jeunes dans les sociétés où ces indicateurs sont les plus élevés. C’est bien une crise de
confiance sociétale qui génère l’insatisfaction dans ces pays.
47
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
Figure 4 : satisfaction et optimisme des jeunes
Estonie
Suède
Danemark
France
Norvège
Allemagne
Royaume-Uni
Finlande
Espagne
Russie
Italie
Pologne
États-Unis
0
10
20
30
40
50
60
70
Satisfait de mon pays
Satisfait de ma vie
L'avenir de la société est prometteur
Mon avenir est prometteur
Lecture : pourcentage d’accord (personnes ayant donné une réponse 6 ou 7 sur une échelle de
1 à 7) avec la question posée.
L’étude des menaces qui, selon les personnes interrogées, pèsent sur l’avenir de la
société éclaire également les causes de l’insatisfaction, quand elle est présente. Tout
d’abord, dans l’ensemble, les sociétés dont les jeunes sont les plus satisfaits sont aussi
celles
où ils se sentent le moins menacés. C’est le cas pour la totalité des pays scandinaves,
où le pourcentage de jeunes qui identifient une menace pour leur société est systématiquement
inférieur (et parfois très nettement) à la moyenne européenne. Par exemple, 18 % des
jeunes Danois identifient le chômage comme une menace, contre 44 % des jeunes Français
et 47 % des jeunes Italiens. On retrouve là une illustration de l’effet des systèmes d’emploi
sur les attitudes : dans les pays où la flexibilité se concentre sur les jeunes, l’angoisse de
perdre son emploi est beaucoup plus élevée que dans ceux où elle constitue un principe
général de fonctionnement du marché du travail.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
48
Parmi les pays où les taux de satisfaction sont élevés, les États-Unis constituent un
peu une exception, car, tout en étant très satisfaits de leur vie, les jeunes Américains sont
plus sensibles que la moyenne des jeunes Européens à certaines menaces : la guerre, la
drogue et l’effondrement du système financier, notamment, ce qui renvoie bien à des
fragilités ou à des particularités de leur société. Les Espagnols présentent une autre
exception de ce type : ils sont plutôt satisfaits de leur vie, mais très sensibles à tout cet
ensemble de menaces.
On peut répartir les jeunes insatisfaits de leur sort en deux groupes de pays. Tout
d’abord, ceux où les jeunes sont sensibles à une multitude de menaces – c’est le cas de la
Pologne, de l’Italie et de la Russie. Les jeunes de ces pays ont le sentiment de vivre dans
une société particulièrement fragile et menacée par des agressions aussi bien extérieures
(la guerre, le terrorisme) qu’intérieures (la pauvreté, la pollution, le crime, etc.). Cette
insatisfaction sociétale repose probablement sur le sentiment que l’État est incapable
de faire face efficacement à cet ensemble d’agressions qui menacent la cohésion sociale
et parfois la survie de la société. Dans le second groupe de pays, où l’insatisfaction des
jeunes est élevée – la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne –, ce sont des menaces plus
précises qui sont souvent citées par les jeunes et qui peuvent être liées à un contexte
particulier : la pauvreté et le chômage en Allemagne (la situation économique de l’ex-
Allemagne de l’Est étant sans doute en grande partie à l’origine de ce sentiment) ; le
terrorisme et la guerre au Royaume-Uni (impliqué dans la guerre en Irak et victime
d’attaques terroristes récentes sur son sol) ; la pollution et le chômage en France (où la
question de l’insertion professionnelle des jeunes reste toujours très problématique et où
le débat sur les OGM fait rage).
conclusion : prévalence des singularités nationales
Au final, que dire des proximités et des distances entre pays révélées par l’enquête
Kairos Future-Fondation pour l’innovation politique ? La figure 5 (voir ci-dessous)
apporte une réponse empirique fondée sur une méthode de classification statistique.
Cette figure montre en premier lieu que, dans chaque pays, les jeunes se regroupent
d’abord avec les adultes de même nationalité. Les spécificités nationales sont donc plus
fortes que l’identité de classe d’âge : un jeune Français ressemble plus à un Français
adulte qu’à un jeune Italien ou qu’à un jeune Britannique. Seule exception, les jeunes
Suédois et Norvégiens, qui sont plus proches les uns des autres que de leurs compatriotes
adultes. Mais la figure 5 montre surtout une partition des pays en cinq groupes.
49
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
Figure 5 : dendrogramme sur l’ensemble des items, méthode de Ward, variables
centrées-réduites
Italie (jeunes)
Italie (adultes)
Espagne (jeunes)
Espagne (adultes)
Pologne (jeunes)
Pologne (adultes)
Royaume-Uni (jeunes)
Royaume-Uni (adultes)
France (jeunes)
France (adultes)
Allemagne (jeunes)
Allemagne (adultes)
États-Unis (jeunes)
États-Unis (adultes)
Estonie (jeunes)
Estonie (adultes)
Russie (jeunes)
Russie (adultes)
Finlande (jeunes)
Finlande (adultes)
Danemark (jeunes)
Danemark (adultes)
Suède (jeunes)
Norvège (jeunes)
Suède (adultes)
Norvège (adultes)
Lecture : la classification ascendante hiérarchique permet de créer une typologie groupant des individus
statistiques (ici, des jeunes et des adultes par pays) par rapprochements successifs en fonction de
la proximité de réponses sur un ensemble important de variables (ici, les réponses aux questions de l’enquête).
Cette méthode permet d’obtenir un dendrogramme, c’est-à-dire un graphique qui représente, de
gauche à droite, les rapprochements successifs des groupes d’« âge-pays ». Les groupes les plus proches
les uns des autres se trouvent dans le même ensemble à gauche du graphique. La classification agrège
vers la droite, dans de nouveaux ensembles, des groupes dont les ressemblances sont moindres.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
50
Le premier groupe rassemble les pays catholiques : l’Italie et l’Espagne d’abord,
puis la Pologne. La jeunesse de ces pays, réputés traditionnels, se caractérise peutêtre
d’abord par un désir de changement : en Espagne, l’évolution paraît extrêmement
rapide dans le domaine des moeurs, comme s’il fallait rattraper les années perdues du
franquisme ; en Pologne, où les jeunes sont avides de réussir et de progresser dans une
société plus ouverte après l’effondrement du communisme, ce changement se manifeste
dans le domaine économique et social.
Les sociétés de ces pays restent néanmoins très marquées par la religion (c’est surtout
vrai pour la Pologne et l’Italie, moins pour l’Espagne) et par certaines de leurs caractéristiques
traditionnelles (une faible intégration, un pessimisme concernant l’avenir personnel
ou celui du pays).
Le deuxième groupe rassemble la France et le Royaume-Uni, auxquels s’ajoute
ensuite l’Allemagne. Cette partie de l’Europe semble marquée par une crise de
confiance généralisée, forte surtout en France et au Royaume-Uni. Il est étonnant de
constater la proximité de ces deux pays, comme si les années de blairisme n’avaient
pas réussi, contrairement aux apparences de relatif succès sur le plan de la politique
intérieure, à insuffler à la jeunesse britannique un nouvel élan collectif. S’il est vrai
que la confiance des jeunes Britanniques dans l’avenir est assez nettement supérieure
à celle des Français, elle reste bien moins élevée que celle des jeunes Scandinaves.
La proximité des systèmes d’emploi britannique et scandinave ne se traduit donc
pas par une convergence des attitudes des jeunes appartenant à ces deux groupes de
pays. Cela s’explique sans doute par le fait qu’y prévalent des systèmes d’État providence
très différents, libéral dans un cas, social-démocrate dans le second (Esping-
Andersen, 1999). Si les jeunes sont touchés par le chômage et la précarité dans ces
pays à système d’emploi ouvert, leurs conditions de vie varient considérablement en
fonction de ces régimes d’État providence et semblent moins bonnes dans les systèmes
libéraux. Cette partie centrale de la « Vieille Europe » semble quant à elle plutôt
craintive et repliée sur elle-même : les Français et les Britanniques sont, par exemple,
les plus réticents à l’égard de la mondialisation – les raisons sont surtout sociales
et économiques pour les premiers, culturelles et institutionnelles pour les seconds.
La crise de confiance française est particulièrement importante : les jeunes Français
comptent parmi les moins intégrés des jeunes Européens, les plus défiants envers les
institutions et les gens, les plus pessimistes à l’égard de leur avenir personnel et de
celui de la société. Ce pessimisme français intrigue, car il semble aller au-delà de ce
qui pourrait être induit par la situation objective des jeunes. Certes, on l’a souligné,
le fonctionnement du marché du travail n’est pas favorable aux jeunes Français, mais
la France est malgré tout un pays prospère, pourvu d’un État fort, d’institutions solides,
d’infrastructures de grande qualité. Les aides publiques en direction des jeunes
sont loin d’atteindre ce que l’on connaît dans les pays scandinaves, mais elles ne sont
pas négligeables pour autant . Sur tous ces points, la France est, par exemple, mieux
placée que l’Italie. Pourtant, sur les indicateurs de confiance et d’optimisme, elle se
. La France se distingue notamment par une politique d’aides au logement généreuses pour les étudiants.
51
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
situe à peu près au même niveau, voire plus bas. Il y a donc d’autres paramètres à
prendre en compte dans le pessimisme des jeunes Français. Ceux-là sont difficiles à
identifier, et on en est réduit aux hypothèses. On en a suggéré une à propos du rôle
des classements scolaires dans la psychologie collective des jeunes Français. On peut
en évoquer une autre relative aux modalités d’entrée dans la vie adulte propres à la
France. Celle-ci se distingue aussi bien des pays méditerranéens, comme l’Italie, que
des pays scandinaves. La particularité française tient au fait que les jeunes Français
quittent assez tôt le domicile parental (moins tôt que les Scandinaves, mais beaucoup
plus tôt que les Italiens), sans bénéficier cependant d’un système protecteur fort équivalent
à celui des pays du Nord. Au Danemark, par exemple, tout jeune est considéré
comme autonome à partir de 18 ans, en conséquence de quoi il peut dès cet âge bénéficier
d’une bourse lorsqu’il poursuit des études, quel que soit le niveau de revenu de
ses parents. Un tel système n’existe pas en France, et les jeunes y expérimentent donc
une première forme d’autonomie dans des conditions plus précaires qu’au Danemark,
qu’en Suède ou qu’en Italie (où le départ de chez les parents est repoussé à un âge
beaucoup plus tardif, ce qui permet aux jeunes d’accumuler des ressources en restant
sous la protection familiale, afin de préparer leur installation dans la vie adulte). Il faut
aussi souligner que le système d’indemnisation du chômage n’est pas favorable aux
jeunes Français. Ceux qui n’ont pas travaillé suffisamment longtemps pour toucher
des allocations chômage, sans doute de plus en plus nombreux avec la multiplication
des contrats de courte durée, risquent de se trouver dépourvus de ressources en cas
de perte d’emploi 10. En faisant l’apprentissage de l’autonomie à côté de la famille (et
non pas à l’intérieur de la famille, comme en Italie) sans bénéficier d’un système d’État
providence de type social-démocrate, les jeunes Français vivent peut-être de façon
plus angoissante le passage à l’âge adulte.
Notons enfin que le pessimisme français n’est pas réservé à la jeunesse ; il touche toute
la société. Pierre Cahuc et Yann Algan (2007) ont récemment proposé une interprétation
de cette crise de confiance de la société française en mettant en évidence les travers du
modèle social français, fondé sur des bases corporatistes et étatistes qui contribuent à segmenter
la société et à opacifier les relations sociales – ce qui favorise la recherche de rentes,
entretient la suspicion mutuelle et mine les mécanismes de solidarité.
Le troisième groupe isole les États-Unis, qui ne s’agrègent que tardivement aux deux
groupes européens précédents – et encore plus tardivement à l’Europe du Nord, dont nous
parlerons ensuite. Les particularités des attitudes américaines, lorsqu’on les compare aux
attitudes européennes, sont multiples. Deux traits ressortent peut-être plus nettement :
l’importance incomparablement plus grande de la religion et des valeurs spirituelles ; l’optimisme
et la confiance extraordinaires dans l’avenir – personnel et sociétal – qui anime la
jeunesse américaine.
Le quatrième groupe rassemble la Russie et l’Estonie. La Russie donne souvent l’impression
dans cette enquête d’un panachage de positions contradictoires : aspiration au
10. Il faut avoir travaillé six mois au cours des vingt-deux derniers mois pour pouvoir bénéficier de l’allocation d’aide au
retour à l’emploi.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
52
changement,
mais attitudes souvent très traditionnelles ; adhésion à la compétition, mais aussi
au protectionnisme ; volonté de conformisme, sans crainte de la provocation ou de l’individualisme.
La société russe, à travers sa jeunesse, semble ainsi vivre une forte tension entre, d’une
part, la volonté de changement et la pression que celui-ci exerce et, d’autre part, les craintes ou
les réactions fortes suscitées par les bouleversements sociaux qui résultent de cette pression.
Le cinquième et dernier groupe, enfin, rassemble les pays scandinaves, caractérisés
par une forte intégration qui alimente l’optimisme et la confiance individuelle et collective.
Ces pays semblent être ceux qui sont, à travers leur jeunesse, les plus ouverts au
monde extérieur et les plus en phase, culturellement, avec la mondialisation.
Au total, les différences entre pays restent très marquées. C’est également le résultat
qui ressort des enquêtes européennes sur les valeurs. L’analyse de ces enquêtes effectuées
sur une vingtaine d’années ne montrait pas de net mouvement de convergence des
valeurs : tous les pays évoluaient à peu près dans la même direction 11, mais sans réduction
des écarts entre eux. Il n’est donc pas étonnant de voir, au terme de l’enquête analysée
ici, le maintien de forts contrastes entre les pays. Ces contrastes s’établissent notamment
selon une ligne de clivage nord-sud, qui ressortait également des analyses antérieures.
Ce clivage n’est pas seulement géographique, il est aussi religieux – même si bon nombre
des pays concernés sont très sécularisés. Malgré la baisse de l’influence directe des Églises
sur la société, les différences culturelles liées aux héritages religieux restent très fortes.
Max Weber a expliqué que le service du « bien public », qui paraît préférable à tout bien
personnel ou privé, est la manifestation éclatante de la gloire de Dieu dans le monde,
tâche à laquelle se voue le chrétien. Même si la religiosité personnelle est aujourd’hui
très faible dans les pays protestants, le sentiment d’appartenance à l’Église reste élevé
et demeure associé à des valeurs civiques. Cet ethos protestant se manifeste toujours
dans la conscience collective et continue d’orienter les conduites en limitant, peut-être
plus qu’ailleurs, les effets de la montée de l’individualisme sur le sentiment d’intégration
sociale (Bréchon, Galland et Tchernia, 2002).
11. Deux tendances principales ressortent de l’analyse des enquêtes « Valeurs » : une progression de l’individualisme
des moeurs, c’est-à-dire de l’idée que chacun doit être libre de choisir sa manière de vivre et de penser ; une progression
de l’intégration et de la participation sociales.
53
Les jeunes et la société : des visions contrastées de l’avenir
bibliographie
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55
les jeunes et le travail : des aspirations fortes
dans des modèles sociétaux différents
Dominique Épiphane et Emmanuel Sulzer, chargés d’études
au Centre d’études et de recherches sur les qualifications (CEREQ), France
Le rapport des jeunes au travail constitue un objet complexe, même lorsqu’on le considère
au sein d’une seule société nationale. La comparaison internationale doit dès lors se nourrir
des problématiques existantes et prendre simultanément en compte deux axes d’analyse.
D’une part, il convient de s’intéresser aux différences entre les jeunes et les générations
qui les ont précédés. D’une génération à l’autre, les évolutions sociétales peuvent en effet
transformer les conditions de transition vers l’âge adulte, au point de modifier la définition
même de la catégorie « jeunes ». Les travaux d’Olivier Galland (2002) ont ainsi démontré la
tendance à l’« allongement de la jeunesse » sous l’effet de la désynchronisation
des seuils
de passage à l’âge adulte (emploi, logement, couple, famille), prolongeant par là même un
état intermédiaire à l’issue de l’adolescence. Si cette tendance est indéniable, son intensité
peut être fort variable d’un pays à un autre en fonction des différents modèles culturels et
institutionnels d’accès à l’âge adulte.
D’autre part, il est indispensable de prendre en compte l’hétérogénéité de la jeunesse
au sein d’une société donnée. Jeunes hommes et jeunes femmes, jeunes sans qualifications
et jeunes diplômés sont par exemple des groupes qui se distinguent fortement sous l’angle
du rapport au travail : parce qu’ils n’occupent pas les mêmes positions dans le système
productif et parce qu’ils sont porteurs de valeurs liées à leur groupe social d’origine.
Un élément de complexité supplémentaire est introduit par l’ambivalence de la notion
de travail elle-même : s’il est bien sûr un moyen (de subsistance physique, d’abord, d’existence
sociale, ensuite), il est aussi une fin en soi, dans le sens où il constitue une valeur en
tant que telle et un mode potentiel de réalisation de soi. La question du rapport des jeunes
au travail doit aussi être analysée sous l’angle de cette dimension subjective, ou encore,
pour reprendre la distinction qu’opèrent Nicole-Drancourt et Roulleau-Berger (2001), en
appréhendant le travail dans ses dimensions instrumentale, sociale et symbolique.
Les valeurs des jeunes considérées au niveau international – qu’elles concernent le
travail ou d’autres dimensions de l’existence – sont le plus souvent analysées selon deux
modèles en tension : celui des tendances générationnelles et celui des modèles sociétaux.
Les travaux existant dans ce domaine (notamment Tchernia, 2005 ; Riffault et Tchernia,
2002) livrent des conclusions complexes : les jeunes dans leur ensemble ne rejettent guère
plus le travail que leurs aînés, mais, simultanément, accordent beaucoup plus d’importance
que ceux-ci aux loisirs. Ce constat doit cependant être nuancé en fonction du niveau global
d’éducation dans les différents pays et, corrélativement, du niveau de développement économique
qui, selon ces chercheurs, conditionnerait le développement de valeurs « postmatérialistes
». En d’autres termes, des jeunes plus éduqués et bénéficiant de meilleures
conditions
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
56
d’existence n’accorderaient pas pour autant moins d’importance au travail en lui-même,
mais valoriseraient dans l’exercice de celui-ci des dimensions plus « personnelles
» que ne le
font leurs aînés, lesquels sont davantage axés sur la dimension matérielle.
Afin d’approfondir ces analyses, nous nous attacherons tout d’abord à explorer la
question du rapport au travail qu’ont les jeunes âgés de 16 à 29 ans, grâce à une typologie
classant les différents pays selon certaines grandes tendances (accent mis sur les
dimensions matérielles de l’activité, sur les dimensions liées à la qualité des emplois, sur
les dimensions symboliques du travail…). Nous verrons ainsi qu’il existe de fortes cohérences
entre, d’un côté, la vision des jeunes vivant dans les pays récemment intégrés dans
l’économie de marché et, de l’autre, celle des jeunes de pays déjà fortement ancrés dans
une tradition de régulation de l’économie.
Au-delà de ces tendances générales, nous nous attacherons ensuite à mettre en lumière
certaines variables explicatives d’un rapport différencié à l’emploi chez les jeunes. Ainsi,
nous étudierons l’effet du niveau de diplôme (le rapport au travail, la vision du marché de
l’emploi, etc., sont-ils différents selon le niveau d’instruction ?). Nous aborderons également
la question des valeurs liées au travail pour les jeunes des différents pays selon leur
statut d’activité (études, emploi ou chômage) pour tenter de repérer l’écart éventuel existant
entre les représentations du travail chez les jeunes encore en cours de scolarité et chez
ceux qui, en emploi, ont déjà été confrontés à la réalité du marché du travail au cours de
leurs premières expériences professionnelles. Puis nous analyserons la question du rapport
au travail sous l’angle, fortement structurant, du genre. Nous viserons ici à mettre au
jour, au-delà des spécificités nationales liées aux modalités propres d’organisation sociale
de la division sexuelle du travail, les représentations des jeunes femmes et ce qui les distingue
de leurs homologues masculins.
Enfin, une comparaison intergénérationnelle sera proposée, afin de tester l’hypothèse
selon laquelle non seulement les jeunes auraient un rapport au travail différent de celui
de leurs aînés, mais les valeurs ainsi privilégiées par ces jeunes seraient également plus
homogènes d’un pays à l’autre que par rapport aux générations précédentes.
les 16-29 ans : quelles convergences nationales ?
Rappelons tout d’abord que, d’un pays à l’autre, y compris au sein de l’Europe occidentale,
les jeunes rencontrent des conditions d’insertion professionnelle très diverses, dont
on doit bien sûr tenir compte dans l’analyse de leurs opinions relatives au travail (Moncel,
Sulzer, 2006). La place dévolue aux jeunes au sein du système d’emploi peut être considérée
comme plus importante dans les pays qui se caractérisent à la fois par un taux élevé d’activité
des jeunes et par un faible taux de chômage pour cette catégorie. C’est notamment le
cas du Danemark et du Royaume-Uni : les jeunes entrent plus tôt dans la vie active (mais
aussi plus fréquemment dans des situations de cumul emploi-études) et trouvent facilement
à s’employer. À l’inverse, la France, l’Italie, l’Estonie et la Pologne se caractérisent à la fois
par un taux d’activité faible et un taux de chômage élevé dans la population jeune, ce qui
s’explique, au moins dans le cas de la France, par la généralisation des études à temps plein,
57
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
qui amène précocement sur le marché du travail les jeunes les moins diplômés et donc les
plus exposés au chômage. Les autres pays d’Europe (Espagne, Allemagne, Finlande, Suède)
se trouvent de ce point de vue dans une situation intermédiaire.
Figure 1 : dendrogramme sur les variables relatives au travail et à l’emploi
(méthode de Ward)
Suède
Norvège
Danemark
Finlande
Japon
Royaume-Uni
Italie
Espagne
États-Unis
Estonie
France
Allemagne
Russie
Pologne
Chine
Taïwan
Inde
0,00 0,05 0,10 0,15 0,20 0,25 0,30 0,35 0,40 0,45
Pour explorer cette question du rapport des jeunes au travail dans les différents pays,
on a dans un premier temps sélectionné, pour les 16-29 ans, une cinquantaine d’items
relatifs au travail parmi l’ensemble des questions de l’enquête Kairos Future-Fondation
pour l’innovation politique. Une typologie réalisée sur l’ensemble des items retenus en
fait ressortir significativement une vingtaine, qui détermine six classes (voir tableau 1, cidessous).
L’Inde, d’une part, le Japon, d’autre part, se distinguent de tous les autres pays
en formant chacun une classe ; la Chine se retrouve avec Taïwan ; les pays scandinaves
(Finlande, Suède, Norvège, Danemark) se regroupent, de même que les pays d’Europe
centrale et orientale (Estonie, Russie, Pologne). Le dernier groupe rassemble les États-Unis
et les pays d’Europe occidentale ; il rapproche d’abord la France et le Royaume-Uni, d’une
part, l’Allemagne et l’Italie de l’autre, les États-Unis venant s’agréger à ce groupe de par
leur proximité avec l’Espagne (voir figure 1, ci-dessus). À son niveau le plus global, la
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
58
classification permet de repérer un clivage entre pays émergents (d’Asie et d’Europe de
l’Est) et pays anciennement industrialisés (Europe, États-Unis, Japon).
Les profils de réponse des jeunes âgés de 16 à 29 ans dans les différents groupes permettent
d’esquisser des lignes de force qui rendent compte de ces différents rapprochements
(voir tableau 1, ci-dessous).
Les pays d’Europe centrale et orientale se distinguent principalement par l’accent mis
sur les dimensions matérielles de l’activité – confort, salaire et position professionnelle
élevés
– et par la diversité des stratégies de carrière envisagées ; c’est également dans ces
pays, tout particulièrement en Russie, que le projet de créer une entreprise est le plus cité.
Les pays asiatiques (Chine et Taïwan, et, dans une moindre mesure, Inde) se rapprochent
de ce premier groupe par l’insistance sur l’aspect financier et par l’éventail des
stratégies de carrière, mais, simultanément, soulignent davantage certaines dimensions
qualitatives : horaires fixes, vacances, conditions de travail sont plus souvent cités.
Par contraste, le groupe composé des États-Unis et des pays d’Europe occidentale
semble
laisser de côté la dimension matérielle du travail au profit de ses aspects sociaux
et symboliques : sécurité de l’emploi et sentiment de fierté à l’égard de son travail sont
ici les items les plus significatifs. Le projet entrepreneurial est moins cité et le futur prend
plus souvent la forme de l’acquisition d’un logement (sauf en Allemagne, pays où le pourcentage
de propriétaires est d’ailleurs le plus faible d’Europe).
Les pays scandinaves se rapprochent de l’Europe occidentale en ce qu’ils soulignent
peu – encore moins que dans le précédent groupe – les aspects financiers ou les responsabilités
hiérarchiques. Dans ces pays (à l’exception de la Suède), les taux de réponse
positive à l’item « au cours des quinze prochaines années, je souhaite gagner beaucoup
d’argent » sont parmi les plus bas. En contrepartie, les jeunes Scandinaves semblent avoir
une grande confiance dans leur système économique, manifestée par des réponses plus
fréquentes à l’item « je suis certain que j’aurai un bon travail dans l’avenir », le projet de se
former pour obtenir un emploi intéressant, et la faible prégnance des items « sécurité de
l’emploi » et « le chômage représente une menace pour la société ».
Enfin, le Japon se distingue de tous les autres pays par des taux de réponses très bas à
la plupart des items ; la confiance en l’avenir, l’importance de l’argent ou de la qualité de
l’emploi emportent peu de suffrages chez les jeunes Japonais, qui semblent fort désabusés.
Notons d’ailleurs que c’est dans ce pays que l’indicateur le plus « classique » de confiance
en l’avenir, le projet d’avoir des enfants, connaît son taux le plus faible.
59
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
Tableau 1 : construction de la classification
Classe 1
(Scandinavie)
Classe 2
(Estonie, Russie,
Pologne)
Classe 3
(EuropeÉtats-
Unis)
Classe 4
(Chine-Taïwan)
Classe 5
(Inde)
Classe 6
(Japon)
Belle vie : ne pas avoir à travailler – – + ++
Belle vie : un travail passionnant et qui a du sens + – –
Être satisfait de son travail ++ – –
Je suis certain que j’aurai un bon travail dans l’avenir + + – –
Avoir un meilleur confort matériel que ses parents – – ++ – + + –
Avoir un confort matériel au moins égal à ses parents – ++ – + + –
Menace société : le chômage – – +
Avoir un emploi avec une position élevée – – ++ + + –
Me sentir fier de mon travail + – – –
Avoir un poste avec beaucoup de responsabilités – ++ + –
De bonnes opportunités de carrière – – + ++ –
Des horaires de travail fixes – – ++ +
Un bon patron + – + – –
Diriger les autres et favoriser leur développement – – ++ + –
Un travail intéressant et constructif + – – – –
La sécurité de l’emploi – – + + + – – –
Pouvoir voyager et travailler dans le monde entier – – ++ ++ – –
Beaucoup de vacances et de temps libre – ++
Un salaire élevé – – ++ + –
Pouvoir influer sur mes conditions de travail + – ++ –
Stratégies de carrière : être beau – – + – ++
Stratégies de carrière : saisir toutes les chances
qui se présentent – – + + –
Stratégies de carrière : avoir une bonne
formation et les qualifications adéquates + – –
Statégies de carrière : me renouveler constamment – ++ – ++ –
Stratégies de carrière : connaître les bonnes personnes – – + ++ –
Stratégies de carrière : me trouver moi-même – – + – ++
Formation pour gagner plus d’argent – + – –
Formation pour obtenir un emploi intéressant + + – –
Formation pour mon développement personnel – + + – –
Formation pour faire la fierté de ma famille – – + ++ –
Lecture : ce tableau permet de différencier des classes en indiquant pour chaque item le type de
contribution (positive, très positive, neutre, négative ou très négative). Par exemple, l’insistance
sur le confort matériel (lignes 5 et 6) est caractéristique de la classe 2 (celle des pays de l’Est).
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
60
Ce premier tour d’horizon laisse donc supposer l’existence de certaines cohérences
globales entre, d’un côté, les pays récemment intégrés dans l’économie de marché ouverte,
dans lesquels le travail est vu en premier lieu sous l’angle pécuniaire, et, de l’autre, les
pays héritiers (certes à des degrés divers) d’une tradition de régulation de l’économie, au
sein desquels salaires et conditions de travail, notamment, ont historiquement fait l’objet
de compromis sociaux, attribuant ainsi plus d’importance aux dimensions sociales et symboliques
du travail.
Ces tendances très globales peuvent être affinées et précisées en analysant des variables
regroupées autour d’un certain nombre de thèmes.
a) La future carrière
Parmi les différents items proposés en réponse à la question « ce qui est important
dans votre future carrière », la proposition d’un « travail intéressant et constructif » se
place nettement en tête dans la quasi-totalité des pays. Les jeunes les moins enclins à
accorder de l’importance à cette dimension sont, outre les Japonais, les Britanniques et les
Espagnols, dont on sait par ailleurs qu’ils privilégient respectivement la rémunération et
la stabilité. La valeur intrinsèque de leur propre travail ne semble pas, loin s’en faut, être
un critère secondaire aux yeux des jeunes, et il en va de même (quoique dans une moindre
mesure) de la maîtrise des conditions de travail.
Les pays de l’est et du sud de l’Europe ainsi que les pays anglo-saxons se rejoignent
quant à l’importance accordée aux opportunités de carrière. L’Europe centrale et orientale
se distingue cependant par un goût prononcé pour les carrières internationales et l’activité
indépendante, ce dernier item étant également bien représenté chez les Allemands.
b) Les stratégies de carrière
Cette question clive plus encore les groupes de pays, mais selon une tendance proche
de ce qui précède : majoritaire dans tous les pays, l’importance d’une bonne formation
ou qualification se situe en retrait au Japon, en Espagne et au Royaume-Uni. Les jeunes
du sud et de l’est de l’Europe comptent aussi sur les relations, l’innovation (« me renouveler
constamment »), les opportunités (« saisir toutes les chances qui se présentent »),
voire l’apparence physique, et considèrent, comme les Français et les Allemands, qu’il est
important d’« être à la hauteur des attentes des personnes ».
Être qualifié et se montrer compétent forme une stratégie de carrière « universelle »,
mais les jeunes des pays de l’Est envisagent de faire feu de tout bois, là où les Japonais
semblent ne plus guère compter que sur l’apparence et les relations pour faire carrière.
c) Le travail comme valeur marchande et comme valeur en soi
L’importance accordée à la dimension pécuniaire du travail sépare assez nettement
l’Europe occidentale des États-Unis et de l’Europe de l’Est, où les aspects financiers, l’importance
de l’argent sont cités bien plus souvent. Cela peut s’expliquer par le fait qu’en
Estonie, en Pologne et plus encore en Russie les jeunes sont nombreux à rechercher un
confort matériel supérieur à celui de leurs parents, du fait sans doute des récents bouleversements
socio-économiques.
61
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
Si l’on considère désormais les dimensions qui traduisent la valeur intrinsèque du
travail, des clivages différents apparaissent. Les États-Unis se distinguent par des taux
très élevés de choix des items traduisant une « éthique du labeur », tels que : le travail
consciencieux comme qualité à développer (80 % ont répondu 6 ou 7 sur une échelle de 1
à 7) ; travailler dur comme stratégie de carrière (76 %) ; « tout le monde devrait faire de son
mieux au travail quelle que soit la rémunération » (56 %, en deuxième position derrière
l’Italie). Si les jeunes Américains recherchent dans le travail des gratifications matérielles
et des avantages individuels, cela ne les empêche pas de lui attribuer une forte valeur
intrinsèque où transparaît l’héritage de l’« éthique protestante » (Weber, 1964).
À l’inverse, les jeunes Britanniques semblent peu enclins à attribuer au travail une
valeur autre qu’instrumentale. Ils sont les moins nombreux à considérer que le travail
apporte du sens à la vie, qu’un travail passionnant fait partie d’une « belle vie », ou encore
que la profession constitue un facteur d’identité. Peut-être leurs premières expériences
professionnelles, souvent faites de « petits boulots » dans le commerce et les services, ne
les incitent-elles pas à adopter un tel point de vue.
Les pays scandinaves, la France, les États-Unis et le Japon présentent également des
taux de réponse relativement faibles à l’item : « le travail apporte du sens à la vie », alors
même que, pour la France et la Scandinavie tout du moins, le fait d’avoir « un travail
passionnant et qui a du sens » est nettement valorisé. Dans ce dernier cas, l’hypothèse
du « postmatérialisme » semble prendre un certain sens, dans la mesure où les jeunes tendraient
à accorder une place importante au travail uniquement s’ils trouvent dans celui-ci
les moyens d’une réalisation personnelle.
Les enquêtes françaises (CEREQ, 2007) montrent d’ailleurs que les jeunes, y compris
les moins qualifiés, sont en quête de sens, de gratifications symboliques et de réalisation
personnelle dans l’exercice professionnel, dès lors qu’ils ont acquis une certaine stabilité
dans leur emploi.
Les jeunes Allemands et les jeunes Italiens semblent davantage privilégier le travail
dans sa dimension sociale ; ils sont les plus nombreux à le considérer comme un facteur
d’identité et comme donnant du sens à l’existence.
L’Estonie, la Russie et la Pologne, rejoints en cela par l’Espagne, présentent des taux
de réponses plutôt élevés concernant les indicateurs de valeur du travail, tout en se distinguant
des autres pays par le souhait plus affirmé de « développer l’esprit d’entreprise ».
Dans ce cas, plutôt qu’une explication en termes de matérialisme ou de postmatérialisme,
on pourrait privilégier l’hypothèse d’une coexistence chez les jeunes d’une culture « traditionnelle
» de la valeur travail et d’une culture « entrepreneuriale » en émergence.
d) Des attentes similaires en termes de conditions d’emploi
Au-delà de ces divergences de vues, les jeunes de tous les pays considérés (à l’exception,
une fois encore, du Japon) apparaissent unanimes quant aux caractéristiques souhaitables
d’un emploi : la fierté à l’égard de son travail, un environnement sain, un bon
patron et des collègues sympathiques recueillent presque partout des suffrages élevés. La
sécurité de l’emploi est également fortement désirée, quoiqu’un peu moins dans les pays
scandinaves, en particulier au Danemark. Ce dernier pays est aussi celui où les jeunes se
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
62
déclarent le plus satisfaits tant de leur travail que de leur situation ; le désormais célèbre
« modèle danois » de flexicurité semble trouver un écho favorable auprès de la jeunesse
du pays.
e) Le rapport travail – hors-travail
Même si l’item « une belle vie, c’est ne pas avoir à travailler » recueille assez peu de
suffrages chez les jeunes (entre 8 et 17 %), il est intéressant de noter que les taux les plus
élevés se rencontrent en Russie, en Espagne, en Italie, aux États-Unis, au Royaume-Uni et
au Japon, et que, dans les quatre premiers pays, les jeunes donnent également plus d’importance
à une carrière comportant beaucoup de vacances et de temps libre.
La flexibilité horaire recueille un assentiment majoritaire, et, une fois encore, les jeunes
Danois se distinguent par un rejet des horaires trop rigides.
Nonobstant le caractère fortement sexué de cette dimension, qui sera évoqué par la
suite, il est intéressant de constater que c’est sur cette question de la vie « hors travail »
que l’on observe la convergence la plus nette au sein de la jeunesse européenne, y compris
en Russie et en Pologne, pays qui voisinent avec la moyenne européenne. Si les dispositifs
permettant la conciliation entre travail et hors-travail ne sont pas développés au même
degré d’un pays à l’autre, il semble que la jeunesse incite à les mettre à l’ordre du jour.
Ainsi, le droit au congé parental est assez largement plébiscité, tout particulièrement en
Estonie (où il s’agit d’une innovation très récente) et en Espagne (où ce droit existe, mais
sans rémunération compensatoire).
f ) Le choix d’un secteur d’activité
Les secteurs d’activité professionnelle envisagés par les jeunes diffèrent plus fortement
d’un pays à l’autre. L’Estonie se singularise par une fréquence plus élevée du choix de
l’agriculture, du bâtiment et des transports, et se rapproche de la Russie par l’importance
des réponses concernant l’industrie, le tourisme et la banque ou la finance. On devine ici la
coexistence d’un modèle productif traditionnel et d’un modèle alternatif nouveau rendu
possible par l’ouverture économique, et ce, même si en Russie le projet de travailler dans
l’administration demeure à un niveau élevé (de même qu’en Espagne). La mise en avant
de valeurs entrepreneuriales en tant qu’idéal ou projet n’exclut pas nécessairement des
anticipations plus pragmatiques en fonction de l’état du marché du travail. En Europe
occidentale et en Scandinavie, les jeunes semblent avoir pris acte de la tertiarisation de
l’économie et privilégieraient les secteurs de la santé, de l’enseignement, de l’éducation ou
encore de la recherche-développement.
De cette typologie, il ressort finalement que les jeunes manifestent presque partout des
attentes fortes à l’égard de leur (futur) emploi, et que la place du travail dans leur existence
actuelle et à venir demeure essentielle. Mais les formes prises par ces attentes restent marquées
par des spécificités nationales qui renvoient à des facteurs économiques, historiques
et parfois culturels. Ainsi, l’importance de la dimension matérielle du travail caractérise
davantage les pays en phase d’expansion économique (Asie, Europe de l’Est), tandis que
le travail comme moyen d’intégration sociale et de réalisation de soi semble plutôt une
perception propre à la « Vieille Europe » (voire aux États-Unis, à quelques nuances près).
63
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
Au sein de celle-ci, on retrouve une spécificité scandinave faite de confiance en l’avenir et
de refus plus marqué du matérialisme, et une Europe « du Sud » se montrant plus hétérogène,
hésitant entre recherche de stabilité et gratifications symboliques.
Pour mieux saisir ces disparités, il faut, par-delà l’analyse de la situation des jeunes
sur le marché du travail dans les différents pays, comprendre les spécificités des systèmes
éducatifs nationaux.
anticipations scolaires et réalités professionnelles
Les travaux du CEREQ (par exemple Maillard et Sulzer, 2005) tendent à montrer que,
pour les jeunes Français, le rapport au travail varie selon le diplôme obtenu et évolue
selon le vécu professionnel au cours des premières années de vie active, ces deux éléments
n’étant d’ailleurs pas indépendants compte tenu du lien marqué en France entre diplôme
et situation sur le marché du travail. Ce constat est-il valable au-delà du cas français ?
a) Un « effet diplôme » qui demeure sociétal
En réalité, les grandes tendances décrites plus haut ne sont guère remises en cause
lorsque l’on introduit la variable diplôme. Les pourcentages de réponses concernant les
différents items sont plus proches chez les jeunes au sein de chaque pays quel que soit
leur niveau de diplôme que chez les jeunes des différents pays ayant le même niveau
scolaire. En d’autres termes, les tendances sociétales semblent l’emporter sur une éventuelle
homogénéité des jeunes selon leur niveau de qualification. Le rapport des jeunes
de chaque pays à l’emploi est donc, dans l’ensemble, plus lié au contexte dans lequel ils
évoluent qu’à leur niveau d’instruction. On peut néanmoins déceler quelques tendances
qui transcendent les disparités observées par pays.
Ainsi, dans la grande majorité des pays considérés, le rapport des jeunes à l’emploi est
d’autant plus essentiel dans leur vie que leur niveau d’instruction est élevé : plus ils sont
diplômés, plus ils déclarent que « les études et le travail apportent du sens à la vie ». De
même, les diplômés de l’enseignement supérieur sont également ceux qui sont les plus
nombreux à considérer leur « profession comme un facteur d’identité », à définir « une
belle vie » par le fait d’avoir « un travail passionnant et qui a du sens » et à estimer comme
important dans leur future carrière d’avoir « un travail intéressant et constructif ».
La perception du marché du travail semble également assez liée au niveau d’instruction.
Les jeunes peu diplômés en ont, beaucoup plus souvent que les diplômés de l’enseignement
secondaire et a fortiori de l’enseignement supérieur, une vision pessimiste :
plus nombreux à considérer le chômage comme une menace, ils sont également beaucoup
moins souvent « certain[s] d’avoir un bon travail dans l’avenir ». Parallèlement à
une moindre confiance en l’avenir, les jeunes les moins diplômés affichent également un
plus grand « besoin de sécurité dans l’emploi », puisque, en règle générale, ils citent plus
volontiers cette modalité comme une dimension importante dans leur future carrière professionnelle.
Ce besoin de sécurité se traduit également par une préoccupation affirmée
d’avoir un emploi avec des « horaires de travail fixes ».
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
64
Autre grande tendance : si la possibilité d’« influer sur ses conditions de travail » et
d’avoir « un poste avec des responsabilités » est plutôt le fait des jeunes les plus diplômés,
la préoccupation d’avoir « un salaire élevé » (tout comme définir « une belle vie » comme
« une vie où l’on gagne beaucoup d’argent ») est, à l’inverse, celui des moins diplômés.
Même le choix d’un secteur d’activité se révèle peu clivant ; tout au plus peut-on remarquer
au niveau global que les diplômés de l’enseignement supérieur visent plus souvent
que les autres la recherche-développement, ce qui n’est guère surprenant.
Malgré ces quelques nuances, on peut affirmer que l’effet du diplôme est relativement
limité au niveau international. Il ne prend véritablement sens qu’au sein d’un
système éducatif donné, qui est lui-même inscrit dans un système socio-économique
national spécifique. C’est pourquoi les opinions des jeunes diffèrent davantage d’un
pays à l’autre que selon le niveau de diplôme au sein d’un même pays. Il faut toutefois
garder à l’esprit que le diplôme pèse directement sur l’activité des jeunes. D’où la
nécessité de confronter les points de vue des jeunes déjà en activité avec ceux qui sont
en cours d’études.
b) Des attentes nuancées selon la place occupée dans le système d’emploi
Plusieurs études ont souligné l’écart souvent important entre les représentations
du travail que les jeunes forment au cours de leur scolarité et la réalité à laquelle ils se
confrontent lors de leurs premières expériences professionnelles, voire d’une période de
chômage (Montelh, 2000).
Peut-on, de la même façon, discerner chez les jeunes des pays étudiés différentes
valeurs liées au travail selon leur statut d’activité ? Notons tout d’abord quelques tendances
générales : dans la plupart des pays, la satisfaction vis-à-vis de son travail est beaucoup
plus nette (au moins 10 points d’écart) chez les jeunes qui travaillent que chez ceux qui
étudient. Doit-on y voir la satisfaction d’être entré dans la vie active, ou bien celle d’avoir
accédé à un emploi plus valorisant qu’un job d’étudiant dans le cas des étudiants salariés ?
Quoi qu’il en soit, l’entrée dans la vie active ne semble pas dévaloriser le travail lui-même,
car les jeunes en emploi sont presque partout moins nombreux que les étudiants à choisir
l’item « une belle vie, c’est ne pas avoir à travailler ».
La vision qu’ont les étudiants d’un futur emploi diffère d’ailleurs quelque peu de
celle des jeunes qui travaillent effectivement. Ils le conçoivent sans doute plus comme
devant être situé dans la continuité des études qu’ils sont en train d’accomplir ; ils citent
par exemple
beaucoup plus souvent comme « stratégie de carrière » : « être bien éduqué
et avoir les bonnes qualifications ». Ce point de vue est particulièrement exprimé dans
les pays scandinaves et le nord de l’Europe occidentale (France, Allemagne, Royaume-
Uni), alors qu’il l’est moins au sud (Italie, Espagne) et dans les pays d’Europe centrale et
orientale (PECO), c’est-à-dire dans un groupe de pays pour lequel on peut supposer que
l’appareil éducatif a un effet moins structurant.
Les étudiants sont également plus nombreux (que ne le sont les salariés vis-à-vis
de leur travail) à considérer leurs études comme « donnant du sens à leur vie », et ils
en attendent souvent un emploi avec un statut élevé et qui leur permette de voyager à
travers le monde.
65
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
Les jeunes en emploi mettent pour leur part davantage l’accent sur les « conditions
de travail » au sens large du terme : la souplesse des horaires, un bon revenu, un bon
patron, la sécurité de l’emploi et les opportunités de carrière, etc. Sans doute l’expérience
de l’activité professionnelle incite-t-elle les jeunes à considérer que ces aspects,
auxquels les étudiants ne songent pas spontanément, prennent une plus grande importance
dès lors qu’ils concernent directement leur quotidien. Par ailleurs, ces jeunes salariés
sont nettement plus nombreux que les étudiants à privilégier « un emploi stimulant
et qui a du sens, même si l’on ne peut jamais faire un break » ; les jeunes semblent ainsi
faire preuve d’un désir d’implication et de réalisation dans le travail que ne permettent
sans doute pas de satisfaire les emplois qui leur sont offerts en début de vie active. Il
est enfin important de noter que ces écarts entre étudiants et salariés se situent plus
dans le domaine du concret – donc de l’expérimentation de l’activité – que dans celui
des valeurs, car ils sont très faibles concernant des opinions telles que « tout le monde
devrait recevoir des indemnités de chômage même si l’emploi existe » ou « devrait faire
de son mieux au travail sans regarder le salaire », alors que ces items présentent une
forte variabilité d’un pays à l’autre.
Si l’on s’intéresse à présent aux jeunes qui ne sont ni en formation initiale ni en activité
professionnelle, c’est-à-dire, dans la plupart des cas, ceux qui sont au chômage ou
en inactivité, on constate que leurs opinions sont assez divergentes de celles des jeunes
en emploi , et qu’elles sont moins contrastées d’un pays à l’autre. Assez logiquement, la
satisfaction de ces jeunes vis-à-vis de leur travail est plus faible, et ils citent moins la profession
comme facteur d’identité. Cela semble cohérent avec l’idée selon laquelle ils ont
sans doute connu des expériences professionnelles peu satisfaisantes, qui les conduisent
à aspirer à des emplois de meilleure qualité : un bon patron, un travail stimulant avec des
opportunités de carrière sont leurs principales attentes, ainsi que des horaires de travail
fixes, ce qui laisse supposer que certains d’entre eux ont connu des emplois hautement
flexibilisés. La sécurité de l’emploi est également une dimension privilégiée par ces jeunes.
C’est aussi dans ce groupe que s’exprime le plus l’idée que « le chômage est une
menace pour la société », mais seuls les jeunes Français et les jeunes Allemands affirment
en nombre que cette menace a partie liée avec la mondialisation. L’item du droit au congé
parental ressort aussi davantage dans ce groupe, manifestant que pour certains (ou plutôt
certaines), les premières expériences professionnelles peuvent inciter à envisager le retrait
du marché du travail. Ils ne renoncent pas pour autant à s’investir dans le travail puisque,
plus encore que ceux qui sont en activité, ils aspirent à « un emploi stimulant et qui a du
sens, même si l’on ne peut jamais faire un break ».
Dans tous les pays (à l’exception de la Russie), ces jeunes manifestent une préférence
pour « une société dans laquelle la performance individuelle est récompensée », et ce, y
compris en France et en Italie, où cet item est le moins choisi par les jeunes en emploi ou en
études ; on imagine volontiers qu’ils ont, au début de leur vie professionnelle, fait l’expérience
de certaines désillusions telles que l’absence de reconnaissance de leur implication
au travail, vécu difficile souvent exprimé par les jeunes ouvriers (Eckert, 2006).
. En prenant en référence là aussi le groupe des étudiants.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
66
Cet ensemble de considérations semble aller dans le sens de l’hypothèse « postmatérialiste
» de Bernard Roudet évoquée plus haut : si les jeunes attendent certaines
récompenses liées à leur parcours de formation initiale, ils sont aussi prêts à s’investir
fortement dans un emploi, mais demandent en retour de pouvoir y trouver du sens, en
plus d’y trouver les moyens de construire tout à la fois une vie et une carrière.
Malgré ces divergences parfois importantes, il faut garder à l’esprit que l’effet du
niveau d’études et de la confrontation avec le marché du travail sur les opinions exprimées
demeure fortement lié au contexte national. Il en va tout autrement, comme on va le
voir maintenant, lorsque l’on s’intéresse aux différences entre hommes et femmes.
le sexe : une variable anthropologique qui transcende les
clivages nationaux
Les différents pays, notamment européens, ont connu ces dernières années une
augmentation considérable de l’activité féminine . En 2005, le taux d’emploi des femmes
en Europe connaissait sa douzième année consécutive de hausse et s’établissait
à 56,3 %, soit une augmentation de 2,7 points par rapport à 2000 (contre seulement
0,1 point pour le taux d’emploi masculin ). Ainsi, l’écart de taux d’emploi entre les
hommes et les femmes ne cesse de se réduire au fil des années, particulièrement au
sein des générations les plus jeunes.
Cependant, ces fortes évolutions en termes de participation au marché du travail ne
se sont pas encore traduites en termes de conditions d’emploi. D’une part, les femmes,
et même les plus jeunes et les plus diplômées d’entre elles, restent cantonnées dans des
emplois et des secteurs d’activité parfaitement circonscrits : près de quatre salariées sur
dix travaillent dans l’administration, l’éducation, la santé ou l’action sociale. Si l’on s’intéresse
aux secteurs d’activité privilégiés par les personnes interrogées, on constate que
cette tendance demeure partout vivace : les écarts hommes-femmes sont ici sans commune
mesure avec les écarts d’un pays à l’autre, de sorte que, à quelques spécificités nationales
près, les secteurs féminins et les secteurs masculins sont partout les mêmes. La tradition
est respectée, les femmes privilégiant la santé, l’éducation, les soins aux enfants, le tourisme
et l’administration, là où les hommes visent l’industrie, les transports, la recherche
ou encore la finance. Le marché du travail européen reste donc fortement ségrégé, tant
horizontalement que verticalement : plus des deux tiers des cadres sont des hommes.
Cette tendance à la forte concentration de la main-d’oeuvre féminine explique, en partie
du moins, la persistance des inégalités salariales entre les sexes : les femmes gagnent en
moyenne 15 % de moins que les hommes par heure travaillée . Autre donnée fortement
. Même si les femmes ont toujours participé à la production économique, la salarisation des femmes dans les activités
se déroulant à l’extérieur du foyer constitue le véritable changement de la deuxième moitié du xxe siècle.
. Commission européenne, « Rapport de la Commission au Conseil, au Parlement européen, au Comité économique et
social européen et au Comité des régions sur l’égalité entre les femmes et les hommes », 2007 ; voir http://eur-lex.europa.
eu/LexUriServ/site/fr/com/2007/com2007_0049fr01.pdf.
. Écart relatif de la rémunération horaire brute moyenne entre hommes et femmes.
67
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
structurante du marché
du travail européen : l’écrasante majorité de femmes parmi les travailleurs
à temps partiel (en 2006, plus d’un tiers des femmes travaillaient à temps partiel
contre seulement 7,7 % des hommes).
Le paysage mondial en matière d’égalité professionnelle n’est donc pas idyllique.
Malgré tout, les jeunes générations semblent avoir, à la suite de leurs aînées, pris allègrement
le chemin du marché du travail : leur taux d’activité féminine ne cesse d’augmenter,
de façon régulière et systématique. Parmi les femmes âgées de 25 à 49 ans, qui constituaient
autrefois les « classes creuses » de l’activité féminine, on rencontre désormais
des taux d’activité très élevés, dépassant parfois ceux des autres groupes d’âge. « Aucun
pays n’échappe à cette mutation qui se traduit par une double homogénéisation : homogénéisation
des comportements d’activité masculins et féminins – de plus en plus de femmes
ont, comme les hommes, des trajectoires professionnelles continues, qui ne s’interrompent
pas à l’âge des maternités […] ; homogénéisation entre femmes d’Europe – en dépit des
cheminements différents, cette évolution concerne depuis le début des années 1980 tous
les pays de l’Union européenne. Le sens de la pente est le même partout, même si les résultats
demeurent encore bien différents. On peut donc dire que, d’une certaine façon, ce sont
les mères de famille qui ont assuré l’essentiel de la croissance de la population active européenne.
C’est en effet parmi les 25-49 ans que l’activité féminine a véritablement explosé.
Or, parmi les femmes de cette classe d’âge, ce sont les taux d’activité des mères de famille
qui ont le plus augmenté » (Maruani, 1995, p. 111-112).
Dans les différents pays où le travail féminin, en se généralisant, constitue l’un des
traits fondamentaux des évolutions sociales et économiques, la question du rapport des
femmes au travail prend alors tout son sens. Les jeunes femmes, qui représentent par
exemple en Europe la majorité des diplômés de l’enseignement supérieur (59 %), ont-elles
les mêmes représentations, les mêmes attentes et les mêmes priorités que leurs homologues
masculins ? Au-delà des spécificités nationales liées au modèle d’organisation sociale
de la division sexuelle du travail, quelles sont les représentations communes à l’ensemble
des jeunes femmes ?
a) Un rapport féminin fort à l’emploi
Les évolutions statistiques des taux d’activité féminine que nous venons de décrire
trouvent leur illustration lorsque l’on interroge les jeunes femmes sur l’importance qu’elles
accordent au fait d’exercer une activité professionnelle. Globalement, près de la moitié des
individus des deux sexes considère leur « profession comme un facteur d’identité », plus
de la moitié déclare que « le travail apporte un sens à la vie », les deux tiers qu’« une belle
vie est synonyme d’avoir un travail passionnant », et les trois quarts que « la raison pour
laquelle ils ont suivi une formation est d’obtenir un emploi intéressant ». Mais ces proportions
sont plus élevées encore chez les jeunes femmes, et ce, quel que soit le pays considéré
(voir tableau 2, ci-dessous). Leur rapport à l’emploi est donc fort, voire plus fort que celui
des hommes ; elles sont d’ailleurs moins nombreuses que ceux-ci à considérer qu’« une
belle vie consiste à ne pas travailler ».
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
68
Tableau 2 : opinions des 16-29 ans (et écarts hommes-femmes)
Importance de la vie professionnelle
Profession
comme
facteur
d’identité
Le travail
apporte un
sens à la vie
Une belle
vie : avoir
un travail
passionnant
qui a du sens
Suivre une
formation
pour obtenir
un emploi
intéressant
Une belle vie :
ne pas avoir à
travailler
Stratégie
de carrière :
travailler dur
Europe 42 % 52 % 63 % 73 % 13 % 59 %
diff F-H 3 % 8 % 4 % 6 % – 6 % 7 %
Danemark 33 % 44 % 62 % 80 % 9 % 52 %
diff F-H – 1 % 6 % 5 % 9 % – 3 % 0 %
Finlande 39 % 44 % 64 % 73 % 8 % 54 %
diff F-H 15 % 16 % 12 % 15 % – 6 % 5 %
Norvège 32 % 41 % 60 % 74 % 8 % 60 %
diff F-H – 4 % 9 % 6 % 9 % – 5 % 4 %
Suède 34 % 42 % 65 % 77 % 9 % 59%
diff F-H 5 % 11 % 12 % 11 % -3 % 7%
France 35 % 47 % 70 % 78 % 13 % 54 %
diff F-H 3 % 11 % 5 % 9 % – 8 % 10 %
Allemagne 55 % 62 % 66 % 78 % 9 % 57 %
diff F-H 6 % 6 % 5 % 0 % – 5 % 5 %
Espagne 39 % 57 % 60 % 73 % 19 % 64 %
diff F-H 7 % 10 % 6 % 10 % – 7 % 8 %
Italie 52 % 61 % 70 % 63 % 16 % 60 %
diff F-H 2 % 6 % 5 % 7 % – 1 % 6 %
Estonie 48 % 59 % 74 % 77 % 11 % 65 %
diff F-H 12 % 19 % 11 % 11 % – 6 % 17 %
Pologne 40 % 55 % 63 % 81 % 9 % 58 %
diff F-H 3 % 13 % 7 % 8 % – 7 % 11 %
Royaume-Uni 29 % 36 % 47 % 63 % 16 % 66 %
diff F-H – 4 % 4 % – 3 % 4 % – 9 % 6 %
États-Unis 39 % 49 % 57 % 67 % 17 % 76 %
diff F-H 2 % – 1 % 0 % 5 % – 3 % 9 %
Russie 53 % 56 % 73 % 77 % 14 % 65 %
diff F-H 11 % 8 % 15 % 13 % – 3 % 11 %
Japon 27 % 45 % 34 % 32 % 17 % 42 %
diff F-H – 4 % 5 % – 1 % 3 % – 5 % 5 %
Lecture : chaque case indique l’écart entre les réponses 6 et 7 (sur une échelle de 1 à 7) des
femmes et celles des hommes.
69
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
Cette tendance est d’autant plus remarquable qu’elle se combine avec une vision féminine
plus sombre du marché du travail : davantage que leurs homologues masculins, les
femmes considèrent le chômage comme une menace (+ 10 points) et elles se déclarent
moins souvent qu’eux « certaines d’avoir un bon travail dans l’avenir » (- 6 points). Les
difficultés qu’elles pressentent – ou qu’elles ont déjà rencontrées sur le marché du travail
– ne semblent donc pas entacher leur détermination professionnelle, et elles associent
– plus souvent que les hommes – le fait de « travailler dur » à une bonne stratégie pour
réussir dans leur future carrière (+ 7 points).
b) Un attachement affirmé au salaire
Une étude sur les enquêtes « Valeurs » (Pina, 2005) a montré un rapport au travail différencié
entre les hommes et les femmes européens. Tandis que les premiers considéraient le
travail comme un lieu principal d’investissement, dans lequel le niveau de rémunération
serait directement lié à la qualité du travail et à son utilité sociale, les secondes auraient
un rapport plus distancié à l’argent et privilégieraient davantage la dimension sociale de
l’activité professionnelle. Quels que soient l’année et le pays étudiés, les hommes énonçaient
nettement plus que les femmes le fait de « bien gagner sa vie » comme un critère
important (Pina, 2005). Les données de l’enquête Kairos Future-Fondation pour l’innovation
politique permettent de nuancer quelque peu ces résultats.
D’un côté, il est vrai, les jeunes hommes semblent accorder plus d’importance au fait
de gagner de l’argent au cours de leur vie : beaucoup plus souvent que les jeunes femmes,
ils déclarent désirer « gagner beaucoup d’argent » à l’horizon des quinze prochaines
années (+ 9 points) ; plus souvent qu’elles également, ils définissent « une belle vie » par le
fait d’« avoir beaucoup d’argent » (+ 7 points) (voir tableau 3, ci-dessous). Mais de l’autre,
les jeunes femmes attribuent autant d’importance que leurs homologues masculins à la
valeur d’échange que représente l’emploi : lorsqu’on les interroge sur les aspects qu’elles
jugent cruciaux pour leur future carrière, les premières citent presque dans les mêmes
proportions que les seconds « un salaire élevé ». Tout semble se passer comme si, loin
de considérer – comme pouvaient le faire leurs aînées – le fruit de leur travail comme
un « salaire d’appoint », les femmes des jeunes générations attendaient, autant que les
hommes, une juste rétribution de leur activité professionnelle. Une étude effectuée sur des
données françaises tend à confirmer ce point : si les femmes sont traditionnellement moins
enclines à se plaindre de leur rémunération – pourtant inférieure en moyenne à celle des
hommes –, ce n’est plus systématiquement le cas pour les générations les plus récentes
(Mora et Sulzer, 2007).
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
70
Tableau 3 : opinions des 16-29 ans (et écarts hommes-femmes)
Vision du marché du travail Rapport à l’argent
Je suis certain
d’avoir un bon
travail dans
l’avenir
Menace pour
la société : le
chômage
Gagner
beaucoup
d’argent
dans
les quinze prochaines
années
Une belle vie :
avoir beaucoup
d’argent
Importance
future carrière :
un salaire élevé
Europe 33 % 43 % 58 % 29 % 56 %
diff F-H – 6 % 10 % – 9 % – 7 % – 2 %
Danemark 60 % 18 % 42 % 18 % 36 %
diff F-H – 5 % 1 % – 20 % – 9 % – 7 %
Finlande 38 % 23 % 48 % 20 % 58 %
diff F-H 2 % 12 % – 15 % – 6 % 1 %
Norvège 45 % 22 % 47 % 21 % 40 %
diff F-H – 4 % 5 % – 13 % – 7 % – 4 %
Suède 43 % 29 % 55 % 35 % 49 %
diff F-H – 2 % 12 % – 5 % – 1 % 5 %
France 27 % 44 % 55 % 30 % 57 %
diff F-H 0 % 8 % – 19 % – 8 % – 9 %
Allemagne 34 % 55 % 66 % 30 % 50 %
diff F-H – 12 % 17 % – 6 % – 8 % – 6 %
Espagne 36 % 45 % 53 % 25 % 60 %
diff F-H – 8 % 8 % – 5 % – 8 % 2 %
Italie 26 % 47 % 54 % 33 % 58 %
diff F-H – 5 % 4 % – 4 % – 2 % 4 %
Estonie 41 % 28 % 58 % 40 % 74 %
diff F-H 1 % 10 % – 14 % – 8 % 6 %
Pologne 25 % 51 % 63 % 26 % 72 %
diff F-H – 8 % 10 % – 7 % – 2 % 6 %
Royaume-Uni 39 % 29 % 60 % 26 % 47 %
diff F-H – 4 % 7 % – 13 % – 14 % – 5 %
États-Unis 60 % 36 % 64 % 29 % 56 %
diff F-H – 2 % 9 % – 13 % – 6 % – 2 %
Russie 42 % 33 % 67 % 47 % 85 %
diff F-H – 4 % 4 % – 8 % 9 % 9 %
Japon 9 % 32 % 28 % 23 % 37 %
diff F-H – 3 % 2 % – 7 % – 11 % – 5 %
Lecture : chaque case indique l’écart entre les réponses 6 et 7 (sur une échelle de 1 à 7) des
femmes et celles des hommes.
71
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
c) Quand travailler ne recouvre pas les mêmes ambitions
En revanche, jeunes hommes et jeunes femmes ne semblent pas avoir tout à fait les
mêmes priorités quand ils parlent de leur carrière professionnelle. Si les premiers sont
plus nombreux à envisager de créer leur propre entreprise ou d’obtenir un poste à responsabilité
dans les quinze années à venir (respectivement + 10 % et + 11 %), les secondes
privilégient beaucoup plus nettement le fait d’avoir un « travail intéressant et constructif »
(+ 9 points), « passionnant et qui a du sens » (+ 4 points), dans lequel elles « se trouveront
elles-mêmes » (+ 10 points) et dont elles « se sentiront fières » (+ 8 points) (voir tableau 4,
ci-dessous). Les jeunes femmes prêtent également beaucoup plus d’attention aux aspects
relationnels de leur activité professionnelle : « avoir des collègues sympathiques », « un
bon patron », « un environnement de travail sain » et « bien s’entendre avec les autres »
sont des modalités qu’elles citent nettement plus souvent que les jeunes hommes, et ce,
quel que soit le pays considéré (entre 7 et 9 points d’écart).
Comme chez leurs aînées (Pina, 2005), la dimension sociale de l’activité professionnelle
ou les phénomènes de sociabilité liés à l’emploi semblent demeurer deux des aspects auxquels
les jeunes femmes sont particulièrement attachées. Ces différences dans les attentes
professionnelles des unes et des autres ne sont pas à interpréter comme des « spécificités »
féminines, qui, parce qu’elles dépasseraient les frontières, seraient intrinsèquement liées
à un quelconque « rapport féminin » universel au travail et à l’emploi. Le fait d’être un
homme ou une femme, c’est avant tout appartenir à une catégorie sociale construite, et
c’est l’appartenance à cette catégorie qui amène chacun des deux sexes à « construire son
rapport au social dans un système de pratiques et, simultanément, de représentations »
(Le Feuvre et Andriocci, 2005).
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
72
Tableau 4 : opinions des 16-29 ans (et écarts hommes-femmes)
Ambitions
Au cours des quinze
prochaines années :
Importance future carrière :
Créer une
entreprise
Devenir directeur
ou responsable
Avoir un travail
intéressant et
constructif
Me trouver
moi-même
Me sentir fier(e)
de mon travail
Europe 21 % 27 % 77 % 44 % 71 %
diff F-H – 10 % – 11 % 9 % 10 % 8 %
Danemark 18 % 29 % 79 % 43 % 68 %
diff F-H – 9 % – 21 % 11 % 26 % 14 %
Finlande 20 % 25 % 85 % 39 % 60 %
diff F-H – 12 % – 13 % 11 % 10 % 18 %
Norvège 19 % 33 % 74 % 32 % 67 %
diff F-H – 11 % – 14 % 8 % 10 % 4 %
Suède 24 % 27 % 74 % 38 % 70 %
diff F-H – 11 % – 9 % 12 % 20 % 13 %
France 22 % 25 % 78 % 50 % 73 %
diff F-H – 12 % – 16 % 7 % 11 % 9 %
Allemagne 13 % 25 % 81 % 39 % 67 %
diff F-H – 7 % – 10 % 8 % 5 % 5 %
Espagne 24 % 23 % 66 % 49 % 76 %
diff F-H – 5 % – 11 % 10 % 11 % 9 %
Italie 16 % 31 % 83 % 49 % 77 %
diff F-H – 7 % – 9 % 10 % 12 % 7 %
Estonie 30 % 18 % 79 % 62 % 77 %
diff F-H – 20 % – 11 % 9 % 15 % 8 %
Pologne 35 % 30 % 82 % 54 % 70 %
diff F-H – 14 % – 7 % 11 % 12 % 7 %
Royaume-Uni 23 % 27 % 68 % 34 % 67 %
diff F-H – 15 % – 11 % 6 % 3 % 7 %
États-Unis 23 % 29 % 71 % 45 % 76 %
diff F-H – 11 % – 14 % 8 % 6 % 10 %
Russie 41 % 43 % 86 % 67 % 69 %
diff F-H – 14 % – 3 % 7 % 15 % 3 %
Japon 11 % 17 % 56 % 48 % 47 %
diff F-H – 9 % – 13 % 1 % – 2 % 3 %
Lecture : chaque case indique l’écart entre les réponses 6 et 7 (sur une échelle de 1 à 7), pour les
femmes et pour les hommes.
73
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
d) La sphère familiale : une préoccupation toujours féminine
Si, nous l’avons vu, les maternités des nouvelles générations n’entravent plus autant
qu’auparavant la participation des jeunes femmes au marché du travail, il n’en demeure
pas moins que l’articulation entre les fonctions de production et de reproduction est toujours
plus problématique pour les femmes que pour les hommes. Les différentes études
sur ce sujet montrent le caractère archaïque de l’implication des unes et des autres dans la
sphère domestique et familiale (Battagliola, 1984 ; Kempeneers et Lelièvre, 1991 ; Couppié
et Épiphane, 2007). Même si l’assignation prioritaire des femmes à cette sphère varie selon
les époques et selon les sociétés, « elle constitue néanmoins un des fils conducteurs qui
permet de constater une convergence des expériences féminines par-delà des variations
ou des spécificités nationales » (Le Feuvre et Andriocci, 2005).
Ainsi, lorsqu’on tente d’appréhender chez les jeunes l’importance de la dimension
familiale, il semble que celle-ci soit plus élevée chez les jeunes femmes que chez les jeunes
hommes. Les premières citent beaucoup plus fréquemment la famille comme facteur
constitutif de leur identité, et ce, dans tous les pays concernés par l’enquête (+ 13 points en
moyenne). Elles considèrent également plus souvent que les jeunes hommes que la famille
apporte du sens à leur vie (+ 12 points) et envisagent plus d’avoir des enfants au cours des
quinze prochaines années (+ 11 points). Mais, au-delà de cet engouement féminin pour
la sphère familiale, on sent bien que l’articulation de celle-ci avec la sphère productive
est très tôt appréhendée comme problématique. En témoignent le souhait, massivement
exprimé par les jeunes femmes, d’avoir droit à un congé parental au cours de leur carrière
professionnelle (+ 28 points) et la revendication que ce congé parental puisse être rémunéré
pendant une année (+ 20 points). On peut faire l’hypothèse, en suivant les analyses
de Danièle Kergoat à propos des formes atypiques du travail, comme le temps partiel, que
ce « choix » d’un congé parental constitue, pour de nombreuses jeunes femmes, la traduction
concrète sur le plan individuel d’une contradiction majeure d’ordre social et collectif
(Kergoat, 1984).
On observe en définitive que les jeunes femmes semblent avoir totalement intégré et
intériorisé (sans doute à des degrés différents selon leur origine sociale, leur niveau d’études,
le contexte sociétal dans lequel elles vivent…) leur droit à l’emploi (Le Feuvre et
Andriocci, 2005) et à la reconnaissance financière de celui-ci. Mais, dans le même temps,
il paraît n’y avoir que très peu d’évolution dans les différences entre les sexes en matière
d’attentes vis-à-vis de l’emploi, de perspectives professionnelles anticipées ou d’implication
dans la sphère domestique.
d’une génération à l’autre, de relatives convergences
Comme on vient de le constater, les clivages entre hommes et femmes sont, en ce qui
concerne le rapport au travail, constamment plus marqués et structurants que les clivages
nationaux. La relative permanence de ce constat incite à reposer la question du clivage intergénérationnel
: les jeunes aborderaient-ils cette question à la fois différemment des générations
précédentes et de manière plus homogène qu’auparavant d’un pays à l’autre ?
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
74
L’analyse comparative des données selon les classes d’âge montre que cette hypothèse
d’une convergence générationnelle doit être prise au sérieux. En effet, les écarts entre pays
sont globalement plus faibles pour le groupe des 16-29 ans (« jeunes ») que pour celui des
30-50 ans (« adultes »). Fait intéressant, c’est dans l’ensemble des pays scandinaves que les
écarts entre le groupe des jeunes et celui des adultes sont les plus marqués.
Cette tendance générale est apparemment difficile à interpréter, dans la mesure où
apparaissent des faits parfois contradictoires. Ainsi, les jeunes sont presque partout moins
nombreux que les adultes à souhaiter développer chez les enfants l’esprit d’entreprise et
le goût du travail (hard work), notamment en France et en Allemagne, alors qu’ils sont à
l’inverse plus nombreux à déclarer envisager une création d’entreprise dans l’avenir, ou
à considérer le fait de travailler dur comme une bonne stratégie de carrière. Sans doute
cela relève-t-il davantage d’un effet d’âge que d’un effet de génération, de sorte que la
contradiction ne serait qu’apparente : selon que l’on est jeune ou adulte, ces questions ne
renvoient pas aux mêmes temporalités (projection dans un avenir plus ou moins proche
pour les uns, étapes révolues pour les autres).
Parallèlement, certaines cohérences se dessinent : les jeunes mettent assez nettement
l’accent sur l’importance du travail en tant que tel ; ils sont en effet bien plus nombreux
que les adultes à déclarer qu’« une belle vie consiste à avoir un travail passionnant et
qui a du sens ». On peut sur ce point constater une convergence générationnelle, car non
seulement ce choix augmente lorsque l’âge diminue, mais surtout les écarts entre jeunes
et adultes sont plus nets dans les pays anglo-saxons, qui sont ceux où le choix de cet item
par le groupe des adultes est aussi le plus faible.
Les écarts générationnels s’observent également en matière de conditions de travail :
horaires, salaires, autonomie, vacances sont ainsi des dimensions qui prennent plus d’importance
pour les adultes que pour les jeunes, tandis que la tendance s’inverse lorsqu’on
s’intéresse aux dimensions de valorisation du travail, comme le statut de l’emploi et les
opportunités de carrière qu’il offre (plus souvent mentionnées par les jeunes).
Mais l’opposition la plus claire entre jeunes et adultes porte sur l’implication au travail
: les jeunes déclarent moins que les adultes non seulement que « chacun doit faire
de son mieux au travail indépendamment du salaire », mais aussi qu’ils souhaitent « un
travail stimulant mais duquel on ne peut jamais vraiment se détacher ». À l’inverse, ils
plébiscitent le droit au congé parental.
Ces résultats confirment ceux de Riffault et Tchernia (2002) : il existe un rapport au
travail plus « personnel » chez les jeunes, lesquels privilégieraient moins que les adultes
l’implication dans un travail quel qu’il soit, envisagé comme un « devoir social », au profit
d’un engagement personnel par lequel l’individu trouve son compte en se réalisant et en
progressant, tout en conciliant activité professionnelle et vie familiale.
On peut rapprocher ces divergences entre jeunes et adultes par leurs différents niveaux
de diplôme, l’effet de cette variable sur le rapport au travail étant également net dans les
enquêtes françaises (Cereq , 2007). Les jeunes mieux formés seraient plus enclins à rechercher
dans le monde du travail des gratifications personnelles, ce qui constituerait une
forme de continuité avec leur parcours scolaire. Ils sont d’ailleurs plus nombreux à déclarer
comme stratégie de carrière « une bonne formation et une qualification adéquate
»,
75
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
et considèrent de même qu’« une formation sert à obtenir un travail intéressant ». Ce
travail
se trouverait plutôt, aux yeux des jeunes, dans des secteurs tels que les médias ou
la recherche, plutôt que dans l’industrie ou dans l’administration, mais, sur ce point des
préférences sectorielles, les écarts entre générations demeurent faibles et moins marqués
que ceux entre hommes et femmes ou entre pays.
Comme le précisait Tchernia (2005), certains écarts d’opinion entre jeunes et adultes
s’expliquent aussi par un effet d’âge (de « cycle de vie », selon ses termes), c’est ce qu’a
montré l’analyse des écarts entre étudiants et salariés : si les jeunes peuvent élaborer certaines
aspirations et représentations concernant le travail au cours de leur formation initiale,
l’expérience professionnelle peut conduire à les faire évoluer, notamment en termes
d’importance accordée aux conditions de travail.
Pour l’heure, les jeunes semblent plus optimistes que leurs aînés et se déclarent beaucoup
plus « certain[s] d’avoir un bon travail dans l’avenir », considérant d’un meilleur oeil
la mondialisation.
conclusion : travailler, oui, mais pour soi aussi
Quels enseignements majeurs peut-on tirer à l’issue de ce rapide tour d’horizon international
du rapport des jeunes au travail ? Notons en premier lieu que si les modèles
sexués transcendent les clivages nationaux, ces derniers demeurent suffisamment vivaces
pour nuancer les effets de l’élévation globale du niveau de formation (Chauvel, 1998) et
d’une certaine convergence générationnelle.
Les clivages sont nets entre les pays émergents et les pays anciennement industrialisés dans
lesquels le rapport des jeunes au travail est sensiblement moins empreint de matérialisme,
et plus marqué par l’importance accordée à la formation initiale – moyen privilégié d’accéder
à des emplois intéressants.
Si les États-Unis appartiennent, de ce point de vue, à ce second groupe, ils se distinguent
cependant par la persistance d’un certain matérialisme qui les place dans une position
intermédiaire.
Des clivages existent entre les pays scandinaves, où dominent satisfaction et optimisme, et le
reste de l’Europe, qui tente de faire face, très différemment et avec des résultats variés, aux
transitions professionnelles des jeunes.
La forte cohérence des systèmes éducatifs nationaux et de leur articulation avec le
système productif, fruit d’une histoire politique et sociale longue, fait que l’accès aux
études et aux diplômes revêt toujours des sens bien différents d’un pays à l’autre. Qui plus est,
les spécificités des contextes économiques nationaux semblent conserver un pouvoir structurant
: particularités des secteurs porteurs, place de l’emploi public, tradition de relations
professionnelles… ne sont sans doute pas sans effets sur les anticipations des jeunes. À
plusieurs reprises on a ainsi pu pointer l’écart entre les pays d’ouverture économique
récente (Europe centrale et orientale) et l’Europe occidentale, dont l’économie est, historiquement,
davantage régulée – quoique à des degrés divers – par des acteurs institués
parfois de longue date.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
76
Un des principaux points de convergence entre pays concerne l’évolution des rapports
des jeunes hommes et des jeunes femmes au travail. Si les représentations des métiers
masculins et féminins, comme celles des rôles respectifs des hommes et des femmes,
demeurent partout marquées du sceau de la tradition, l’ancrage des femmes dans le monde du
travail semble bien constituer aujourd’hui une norme pour les jeunes générations. Le modèle du
« salaire d’appoint féminin » s’affaiblit partout, et les femmes salariées, en quête d’autonomie,
se montrent plus critiques vis-à-vis de leur rémunération.
Enfin, même si les spécificités nationales ne s’en trouvent pas dépassées, loin s’en faut,
certaines convergences se font jour au sein des jeunes générations lorsqu’on les compare
aux adultes de même nationalité. Force est ainsi de constater que les jeunes se distinguent de
leurs aînés en ce qu’ils semblent moins enclins à investir coûte que coûte n’importe quel emploi à
n’importe quel prix, et que la vie hors travail prend plus d’importance à leurs yeux. Il faut cependant
se garder d’y voir une « dévalorisation » du travail en tant que tel, dans la mesure
où les jeunes investissent le monde du travail avec des attentes fortes en matière de réalisation
de soi et de potentiel de progression. Signe de cette redéfinition de la place et
de la fonction du travail, ce dernier ne devra pas seulement permettre de construire une
famille (dimension toujours essentielle), mais plus fondamentalement il pourra y contribuer
directement en facilitant la conciliation avec le hors-travail.
77
Les jeunes et le travail : des aspirations fortes dans des modèles sociétaux différents
bibliographie
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> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
78
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Weber, M., L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964.
79
les jeunes et la famille : comprendre les liens entre
structure familiale et réussite individuelle
Vincenzo Cicchelli,
maître de conférences, Cerlis , Paris-Descartes-CNRS, France
Le croisement du thème de la famille avec celui de la jeunesse a produit une vaste
littérature, souvent comparative . Ces travaux abordent tout particulièrement l’une des
composantes majeures du report de l’entrée dans l’âge adulte : le prolongement de la
dépendance des jeunes à l’égard de leur famille d’origine (Cicchelli, 2001). On connaît ainsi
l’ampleur de la prise en charge familiale des jeunes Européens (Eurobaromètre 2001) .
Par ailleurs, la permanence des jeunes au domicile parental a augmenté un peu partout
(Maunaye, 2004). Certes, il existe de fortes différences entre pays (Chambaz, 2000 ; Van
de Velde, à paraître). Elles sont sans doute liées à des contextes sociaux très contrastés,
notamment au niveau des politiques publiques, de l’offre de formation, des marchés de
l’emploi et du logement, des modèles familiaux (IARD, 2001 ; Biggart, Bendit, Cairns,
Hein et Mörch, 2004 ; Leccardi et Ruspini, 2006). Pourtant, en dépit de ces disparités, la
famille semble toujours jouer un peu partout en Europe un rôle fort d’instance de socialisation
au cours du long passage à l’âge adulte (Cavalli et Galland, 1993 ; de Singly et
Cicchelli, 2003).
On ne s’étonnera pas, dès lors, de l’importance qu’a la famille aux yeux des jeunes
eux-mêmes. Déjà en 1993, les Européens classaient la famille au sommet de leur hiérarchie
des valeurs, en lui accordant leur préférence à 96 %. Elle était suivie par le travail (90 %),
les amis et les connaissances (88 %) (Malpas et Lambert, 1993). D’autres enquêtes européennes
sur les valeurs ont confirmé ce classement (Galland et Roudet, 2005 ; Galland
et Lemel, 2007). Dans l’enquête Kairos Future-Fondation pour l’innovation politique,
les jeunes interrogés placent encore la famille en tête de leurs préférences lorsqu’on leur
demande quelles sont les dimensions de leur identité (68 % des jeunes Européens ont
répondu 6 ou 7 sur une échelle de 1 à 7) – un peu avant les amis (66 %) et bien avant la
formation et la profession (respectivement 46 % et 42 %). Ce classement est le même pour
la quasi-totalité des douze pays européens pris en compte dans le sondage. En France, au
Royaume-Uni, au Danemark, en Pologne, en Estonie et en Russie, la différence entre ces
valeurs est même significative. En Allemagne seulement, les amis dépassent la famille
de 5 %. L’importance de la famille est confirmée lorsqu’on demande cette fois-ci aux jeunes
quels sont les domaines
qui donnent un sens à leur vie : elle dépasse une fois encore le
groupe des amis . Si la différence entre les deux réponses est faible au niveau européen (la
. Voir dans la bibliographie en fin de texte les numéros spéciaux de revues consacrés à ces deux thèmes.
. Voir http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/ebs/ebs_151_fr.pdf.
. À l’exception des jeunes Finlandais, pour qui le classement est significativement inversé.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
80
famille obtenant 77 %, les amis 74 %), en France, au Royaume-Uni, en Suède, en Pologne,
en Estonie et en Russie, les écarts sont bien plus marqués.
Ainsi, tout plaide pour une prise en compte de la famille en tant qu’instance de socialisation
et groupe de référence des jeunes Européens. Si cet article repose largement sur ces
éléments, considérés comme déterminants quant aux attitudes des jeunes à l’égard de leur
famille, il propose d’appréhender autrement la place de la vie privée dans l’identité des
personnes interrogées. En effet, les indicateurs de l’enquête Kairos Future-Fondation pour
l’innovation politique permettent de comprendre la façon dont la socialisation familiale
concourt à la formation d’un individu doté des qualités nécessaires à son intégration dans
la société. Nous nous sommes demandé, un peu à la façon d’un Weber ou d’un Sennett,
quel type humain serait en phase avec la société contemporaine telle que les jeunes se la
représentent. Ce questionnement est pertinent dans la mesure où l’échantillon des jeunes
interrogés comprend à la fois des Européens, des Américains et des Asiatiques (États-
Unis, Inde, Chine, Taïwan et Japon). On peut donc comparer des jeunesses et des familles
appartenant à des systèmes sociétaux très contrastés.
Nous partirons des préférences accordées par les jeunes à certaines qualités à développer
chez l’enfant dans le cadre domestique. Une fois déterminé le classement des vertus sociales
censées former l’individu, nous examinerons les grandes corrélations qui s’établissent entre
ces qualités et, successivement : les significations attribuées à la réussite individuelle ; la
définition de l’espace domestique ; les degrés d’intégration dans la société d’appartenance.
La confrontation de trois niveaux analytiques imbriqués (individu, famille, société) permet
d’appréhender les finalités attribuées à la socialisation familiale. Si l’on procède de cette
façon, la comparaison permettra d’élaborer quatre grandes configurations de la jeunesse
contemporaine (correspondant à autant d’aires géographiques et culturelles).
les valeurs à transmettre à l’enfant : souci d’autrui,
affirmation de soi et sens de l’effort
Les qualités à encourager chez les enfants, selon les jeunes, nous informent autant sur
la conception qu’ont ces derniers de ce qui est de l’ordre du privé que sur leur vision de
l’adéquation de l’individu à une forme de société dans laquelle ils vivent ou souhaiteraient
vivre. Est ainsi esquissée une sorte de personnalité type qui doterait l’individu des
qualités nécessaires à son intégration et à sa réussite dans la société.
On remarque une certaine cohérence dans les réponses fournies par les jeunes
Européens. Dans le tableau 1 (voir ci-dessous), on retrouve, en tête des préférences, des
qualités assez homogènes renvoyant tout d’abord à la conformité de l’individu à une
morale partagée, aux obligations contractées, à la tolérance et au respect d’autrui. Ce sont
des valeurs de probité censées être partagées avec les autres et possédées par un individu
responsable dans ses relations avec son environnement. Ensuite viennent des qualités
d’affirmation de sa propre personnalité, comme l’imagination, l’indépendance, mais également
le contrôle de soi, le devoir (autodiscipline et travail bien fait) et d’autres relevant
du souci d’autrui (la générosité) : chacune de ces qualités connaît des scores élevés. Puis
81
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
l’obéissance et la curiosité ouvrent la liste des qualités moins importantes aux yeux des
jeunes ; elles précèdent la persévérance, l’esprit d’économie et l’esprit d’entreprise. Enfin,
la dernière valeur, loin derrière les autres, est la foi religieuse : seulement 20 % des personnes
interrogées estiment qu’elle est une qualité à développer chez l’enfant.
Tableau 1 : les valeurs à transmettre à l’enfant
Valeurs
à développer
chez l’enfant
Europe
Italie
Espagne
France
Royaume-Uni
Allemagne
Danemark
Norvège
Suède
Finlande
Pologne
Estonie
Russie
États-Unis
Japon
Chine
Inde
Taïwan
1 Honnêteté 86 % 84 % 82 % 83 % 87 % 90 % 87 % 86 % 85 % 86 % 85 % 87 % 73 % 90 % 59 % 87 % 69 % 82 %
2 Tolérance
et respect 85 % 79 % 88 % 85 % 84 % 87 % 88 % 85 % 85 % 80 % 84 % 83 % 67 % 82 % 52 % 89 % 59 % 84 %
3 Responsabilité 81 % 79 % 86 % 73 % 81 % 83 % 87 % 73 % 79 % 84 % 85 % 87 % 83 % 89 % 64 % 91 % 64 % 87 %
4 Loyauté 67 % 81 % 70 % 59 % 70 % 62 % 69 % 65 % 59 % 66 % 65 % 64 % 53 % 76 % 19 % 77 % 69 % 63 %
5 Imagination 59 % 61 % 61 % 55 % 65 % 56 % 58 % 51 % 59 % 62 % 62 % 50 % 53 % 71 % 54 % 71 % 55 % 55 %
6 Indépendance 58 % 56 % 52 % 46 % 66 % 64 % 70 % 49 % 65 % 64 % 59 % 54 % 58 % 72 % 57 % 84 % 68 % 71 %
7 Autodiscipline 58 % 60 % 58 % 50 % 68 % 55 % 60 % 51 % 50 % 52 % 57 % 72 % 68 % 79 % 55 % 81 % 66 % 78 %
8 Travail
consciencieux 54 % 40 % 78 % 56 % 67 % 55 % 29 % 36 % 31 % 53 % 38 % 77 % 68 % 80 % 56 % 85 % 64 % 70 %
9 Générosité 51 % 62 % 70 % 57 % 64 % 21 % 41 % 43 % 50 % 46 % 52 % 36 % 35 % 71 % 31 % 53 % 58 % 47 %
10 Obéissance 47 % 46 % 50 % 55 % 54 % 38 % 38 % 44 % 36 % 53 % 41 % 60 % 36 % 65 % 19 % 23 % 61 % 36 %
11 Curiosité 46 % 56 % 44 % 51 % 42 % 42 % 50 % 58 % 52 % 33 % 45 % 31 % 58 % 52 % 57 % 50 % 55 % 41 %
12 Persévérance 39 % 33 % 53 % 19 % 40 % 47 % 33 % 32 % 32 % 43 % 47 % 59 % 52 % 54 % 53 % 87 % 48 % 75 %
13 Économie 36 % 32 % 51 % 27 % 27 % 40 % 18 % 21 % 30 % 42 % 45 % 48 % 47 % 35 % 30 % 60 % 45 % 53 %
14 Esprit
d’entreprise 33 % 22 % 57 % 21 % 23 % 38 % 24 % 35 % 16 % 31 % 50 % 66 % 58 % 35 % 39 % 89 % 53 % 42 %
15 Foi religieuse 16 % 25 % 10 % 6 % 13 % 9 % 6 % 9 % 6 % 10 % 46 % 23 % 14 % 44 % 8 % 11 % 57 % 12 %
Lecture : pourcentage d’accord (personnes ayant donné une réponse 6 ou 7 sur une échelle de
1 à 7) avec les valeurs à développer chez l’enfant à la maison. Par exemple, 84 % des Italiens affirment
souhaiter développer chez l’enfant l’honnêteté, contre 86 % pour l’ensemble des Européens.
Les pourcentages supérieurs de 5 points à la moyenne européenne sont indiqués en gris foncé, les
pourcentages inférieurs de 5 points en gris clair.
Malgré une certaine hétérogénéité des choix exprimés, émerge en filigrane une hiérarchie
assez précise des vertus sociales prêtées à l’individu contemporain : on enregistre
une forte estime pour des qualités renvoyant au souci d’autrui, à une personnalité bien
affirmée, ainsi qu’un rejet relatif du devoir, des contraintes non librement consenties, de
l’effort. Ces résultats confirment d’autres enquêtes européennes. Dans un sondage réalisé
au début des années 1990 par Eurobaromètre et qui concernait l’opinion des Européens
sur la famille, les qualités encouragées étaient tout d’abord liées à la reconnaissance de la
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
82
vie collective. « Responsable, tolérant et bien éduqué » : voilà l’enfant que les Européens
souhaitaient (Malpas et Lambert, 1993, p. 114).
Il existe de fortes variations nationales (ce qui est encore mis en évidence, dans le
tableau 1, par le jeu des différences positives et négatives en regard de la moyenne européenne).
On peut les regrouper dans des ensembles transnationaux plus larges. Certains
pays valorisent fortement la persévérance, le sens de l’économie, l’esprit d’initiative, le fait
de travailler dur et l’autodiscipline. Ce sont plutôt les pays d’Europe orientale (Pologne,
Estonie, Russie), d’Extrême-Orient (Inde, Chine, Taïwan), les États-Unis, le Royaume-Uni
(et l’Espagne dans une moindre mesure). C’est moins le cas pour les pays d’Europe du
Nord ou pour le Japon.
C’est essentiellement sur l’acceptation ou le rejet relatif de ces valeurs que les pays
s’opposent. En effet, les autres formes d’accomplissement de soi (il s’agit pour les individus
d’être reconnus dans leur relation avec les autres) sont valorisées par les jeunes un peu
partout en Europe ou aux États-Unis, sans qu’il y ait de pays qui s’en écarte significativement.
En revanche, ces qualités sont un peu plus rejetées en Inde, au Japon et en Russie.
Si ces premières considérations montrent déjà que des clivages internes existent en
Europe et en Asie, et qu’il serait vain, à ce stade de l’analyse, d’assimiler trop précipitamment
les différences nationales à des appartenances continentales plus larges, il est
nécessaire de recourir à un autre indicateur pour proposer des recoupements entre pays. Il
peut être alors intéressant de mesurer la « conformité » de chaque pays de l’échantillon au
classement européen. La figure 1 (voir ci-dessous) exprime l’écart global de chaque pays
par rapport à la moyenne européenne. On observe que l’Europe de l’Est se retrouve avec
les pays asiatiques, ce qui veut dire que les classements exprimés par les jeunes de tous
ces pays sont fort différents du classement de référence des Européens . Les États-Unis
se situent en position intermédiaire entre les pays nordiques, le Royaume-Uni (qui est
classé dans la moyenne européenne) et les pays d’Europe continentale (avec l’Italie et la
Norvège, qui s’en éloignent un peu plus). De ce point de vue, l’Espagne se singularise au
sein de ce continuum qui reproduit partiellement l’orientation géographique ouest-est. Le
classement des préférences des jeunes Espagnols est plus proche de celui de leurs homologues
d’autres pays, qui valorisent le sens de l’effort.
. Précisons toutefois que les jeunes Japonais rejettent plus souvent les qualités relatives au sens de l’effort et à l’affirmation
de la personnalité, alors que les jeunes des autres pays de ce groupe les valorisent fortement.
83
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
Figure 1 : écart des pays par rapport à la moyenne européenne quant aux valeurs à
développer chez l’enfant
0
2
4
6
8
10
12
14
16
18
20
Royaume-Uni
Finlande
Danemark
Suède
États-Unis
Italie
Norvège
Allemagne
France
Espagne
Pologne
Taïwan
Inde
Russie
Estonie
Japon
Chine
Lecture : en ordonnée figure l’écart moyen de chaque pays par rapport à la moyenne européenne
(lorsqu’on prend en compte toutes les valeurs à développer chez l’enfant). Il existe par exemple
un écart moyen de 8 points (54,4 % de réponses 6 et 7 sur une échelle de 1 à 7) entre Taïwan et la
moyenne des valeurs à transmettre selon les jeunes Européens.
des divergences nationales plutôt que générationnelles
De telles différences entre pays nécessitent d’être expliquées. On peut tout d’abord
se demander s’il s’agit de préférences exprimées plutôt par les jeunes ou si ces traits de
personnalité sont également valorisés par d’autres classes d’âge. Dans le premier cas,
on pourrait supposer qu’on est confronté à une diffusion de valeurs « nouvelles » dans
les sociétés prises en compte. Dans le second cas, il s’agirait plutôt d’une spécificité
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
84
nationale, dans la mesure où les traits de personnalité choisis recueillent aussi les suffrages
des adultes.
Figure 2 : valeurs à encourager chez l’enfant en fonction de l’âge des personnes
interrogées et de leur expérience parentale (pays européens)
Foi religieuse
Esprit d'entreprise
Sens de l'économie
Endurance
Curiosité
Générosité
Autodiscipline
Obéissance
Travail consciencieux
Indépendance
Imagination
Loyauté
Responsabilité
Tolérance et respect
Honnêteté
0 %
10 %
20 %
30 %
40 %
50 %
60 %
70 %
80 %
90 %
100 %
Adultes avec enfants Adultes sans enfants
Jeunes avec enfants Jeunes sans enfants
Lecture : en ordonnée figure le pourcentage d’accord (personnes ayant donné une réponse 6
ou 7 sur une échelle de 1 à 7) avec les différents items. Exemple : 58 % des adultes avec enfants
valorisent la curiosité chez l’enfant, contre 53 % pour les adultes sans enfants, 48 % pour les jeunes
avec enfants et 46 % pour les jeunes sans enfants.
Ce classement reste globalement le même quand on le soumet à l’épreuve de l’expérience
parentale et de l’âge. Le fait d’être père ou mère aurait pu modifier l’importance accordée
à certaines valeurs, et on aurait pu s’attendre à une modification dans l’ordre des qualités
85
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
retenues. Or, comme le montre la figure 2 (voir ci-dessus), il n’en est rien. La seule exception
est constituée par l’obéissance, plus souhaitée par les jeunes parents que par les autres.
Tableau 2 : les valeurs à transmettre aux enfants – écarts entre les générations
Qualités
Europe
Italie
Espagne
France
Royaume-Uni
Allemagne
Danemark
Norvège
Suède
Finlande
Pologne
Estonie
Russie
États-Unis
Japon
Chine
Inde
Taïwan
Moyenne des valeurs
Curiosité 10 7 14 11 4 8 22 15 13 13 12 9 16 7 4 15 3 4 12
Imagination 8 6 10 11 3 12 11 11 7 11 4 – 3 11 2 11 8 3 8 9
Indépendance 7 8 7 9 5 6 14 12 14 11 2 1 14 7 7 0 10 4 9
Persévérance 8 9 8 11 – 1 20 7 13 8 13 – 1 – 2 8 6 5 3 6 3 8
Économie 7 6 2 11 6 12 6 8 11 6 3 2 10 11 6 5 3 14 8
Honnêteté 6 3 7 8 3 4 9 8 7 11 9 8 12 7 12 2 1 7 8
Loyauté 8 3 7 15 4 12 1 9 10 9 6 4 9 9 – 1 4 1 8 7
Autodiscipline 6 3 7 6 5 9 – 3 7 3 12 7 4 12 7 8 5 8 6 7
Travail
consciencieux 7 5 1 18 – 1 16 0 1 – 2 13 – 2 8 14 5 4 4 5 7 7
Générosité 5 8 7 7 2 2 5 3 5 10 9 7 7 11 1 14 0 6 7
Responsabilité 4 4 1 3 1 6 5 14 11 8 6 2 8 5 9 0 11 3 6
Esprit
d’entreprise 7 3 7 12 0 13 9 16 4 1 6 0 2 4 6 2 7 5 6
Obéissance 4 3 5 10 – 1 5 – 4 3 5 3 2 – 7 4 3 – 1 7 – 3 11 5
Tolérance
et respect 2 1 0 3 1 1 3 7 4 13 2 – 2 12 8 – 1 – 1 6 – 1 4
Foi religieuse 3 4 7 1 3 1 – 1 – 2 – 2 2 5 – 1 4 9 0 9 6 8 4
Moyenne
de la somme
des valeurs
absolues
des écarts
4 5 8 2 8 5 7 6 8 4 2 8 6 5 5 4 6
Lecture : chaque case correspond au pourcentage des réponses des adultes moins le pourcentage
des réponses des jeunes. Un écart positif indique donc une plus grande importance accordée à l’item
en question par les adultes, tandis qu’un écart négatif signifie une plus grande importance accordée
par les jeunes. En gris clair sont représentés les écarts entre les générations inférieurs à 10 %, en
gris foncé les écarts égaux ou supérieurs à 10 %. La dernière ligne du tableau donne une indication
de l’« écart global moyen » séparant les pays. La dernière colonne donne une indication de l’« écart
global moyen » existant entre les différentes qualités.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
86
Si l’ordre des qualités ne varie guère, les adultes estiment plus que les jeunes qu’elles
sont importantes pour l’éducation d’un enfant – dans la majorité des cas, les écarts sont
même significatifs (voir tableau 2, ci-dessus). Si l’on regarde plutôt comment varie l’écart
global moyen selon les pays, on remarque qu’il est plus fort dans des pays comme la
France, l’Allemagne, la Norvège et la Finlande, avec un écart moyen de 8 %. Il est en revanche
plutôt
faible dans les pays d’Europe orientale et d’Asie, au Royaume-Uni et en Italie. Il
existe donc dans ces derniers pays un plus grand consensus entre les générations sur l’ensemble
des valeurs à transmettre. Or, les traits de personnalité que les adultes voudraient
développer chez l’enfant, davantage que leurs cadets, renvoient plutôt à l’ouverture d’esprit,
à l’affirmation de la personnalité, au sens de l’effort. Les valeurs de persévérance,
d’esprit d’entreprise et de sens de l’économie semblent un peu plus consensuelles dans les
pays qui émergent sur la scène de la compétition économique mondiale et qui ont récemment
connu une forte croissance (à l’exception remarquable de la Russie) .
Comment expliquer, d’une part, une relative valorisation de l’effort dans des pays
tellement différents par leur culture, leur religion, leur histoire, et, d’autre part, son rejet
dans d’autres pays tout aussi dissemblables ? Si la perspective de la conformité d’une personnalité
idéale à une société idéale est féconde, il est nécessaire de mieux comprendre
les caractéristiques des jeunesses et des pays pris en compte en se penchant sur la nature
des aspirations des jeunes, sur leur définition de la famille, sur leur intégration au sein de
chaque société.
premier niveau d’analyse : les aspirations à la réussite
À quoi servent ces traits de personnalité que sont la persévérance, le contrôle de soi,
l’apprentissage du sens de l’effort et de l’économie ? Et dans quelles situations se montrer
honnête, généreux, ouvert aux autres ? On peut supposer que derrière le choix de ces items
est visée leur influence bénéfique sur le comportement des individus. Il est possible de
tester cette hypothèse en sélectionnant tout d’abord des indicateurs qui permettraient de
voir si les jeunes associent ces qualités à des formes de devoir, indépendamment de toute
logique hédoniste ou instrumentale. Or, lorsqu’on demande aux personnes interrogées de
se prononcer sur une série d’obligations précises, on n’enregistre pas de corrélation entre
ces formes de devoir et les traits de personnalité souhaités. Les qualités à développer chez
l’enfant et la résolution de dilemmes éthiques sont perçues de manière très distincte et
indépendante. C’est ce que l’on constate dans le tableau 3 (voir ci-dessous), qui associe les
réponses des jeunes à trois obligations auxquelles les individus devraient se soumettre.
La réponse des jeunes à l’obligation « faire de son mieux au travail quel que soit le
niveau de rémunération perçu » est assez nette. Dans la quasi-totalité des pays pris en
. On aurait pu prendre un troisième indicateur du consensus générationnel. Quand on calcule la somme du carré des
écarts de classement chez les 30-50 ans et qu’on la compare au même indicateur chez les 16-29 ans, on trouve des résultats
fort similaires.
87
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
compte, ils semblent plutôt rejeter ce modèle du travail pour le travail. Cette obligation est
d’ailleurs écartée dans les pays qui font de l’effort la clé de voûte de l’éducation.
L’affirmation suivante pourrait traduire la concrétisation des valeurs de probité : « empêcher
un crime, même si cela représente un risque pour sa propre sécurité ». On s’attendrait
à ce que cet item reçoive proportionnellement plus les faveurs des jeunes appartenant à des
sociétés où le sens des responsabilités est davantage valorisé. Ce n’est pas le cas.
Tableau 3 : les jeunes et les obligations morales
Faire de son mieux au
travail indépendamment
du niveau de rémunération
Contribuer
à un monde meilleur
Prévenir un crime, même
si cela implique un risque
Europe 41 % 58 % 27 %
Russie 22 % 60 % 27 %
Pologne 27 % 55 % 26 %
Estonie 31 % 44 % 22 %
Japon 32 % 20 % 6 %
Chine 33 % 68 % 48 %
Danemark 35 % 59 % 18 %
France 36 % 59 % 35 %
Inde 39 % 41 % 36 %
Norvège 40 % 56 % 16 %
Royaume-Uni 40 % 49 % 18 %
Espagne 40 % 74 % 26 %
Taïwan 41 % 55 % 33 %
Suède 41 % 56 % 19 %
Allemagne 43 % 49 % 29 %
Finlande 49 % 44 % 12 %
États-Unis 56 % 66 % 27 %
Italie 58 % 72 % 32 %
Lecture : pourcentage d’accord (personnes ayant donné une réponse 6 ou 7 sur une échelle
de 1 à 7) avec trois obligations morales. En gris foncé, les pourcentages supérieurs de 5 points à
la moyenne européenne ; en gris clair, les pourcentages inférieurs de 5 points à la moyenne européenne.
Les pays sont classés par ordre croissant selon leur score dans la première colonne.
Une troisième affirmation (« contribuer à un monde meilleur ») vise à tester les qualités
de générosité, d’altruisme. Sa valorisation ou son rejet ne peuvent renvoyer à un
regroupement en fonction de traits éducatifs bien particuliers.
L’accomplissement de soi par la réalisation d’un impératif moral collectif étant
relativement éloigné du système éducatif familial que nous avons dégagé, il est alors
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
88
important
de voir si les valeurs à encourager permettent plutôt de comprendre la nature
de la réussite que les jeunes visent. Autrement dit, il s’agit de savoir si les traits de
personnalité souhaités chez l’enfant ont une utilité sur le plan pratique de la réussite
matérielle de l’individu.
Tableau 4 : la réussite individuelle et son inscription familiale
Raison pour suivre une
formation : gagner de l’argent
Être fier des gens riches
de son pays
Importance d’un salaire élevé
pour une future carrière
Importance d’avoir des avantages
pour une future carrière
Une belle vie, c’est avoir
beaucoup d’argent
Une belle vie,
c’est devenir célèbre
Objectif pour les quinze
prochaines années : gagner
beaucoup d’argent
Somme des écarts positifs
à la moyenne
Suivre une formation, c’est faire
la fierté de la famille
Europe 55 % 6 % 56 % 48 % 29 % 7 % 58 % 38 %
Norvège 48 % 10 % 40 % 50 % 21 % 4 % 47 % 0 21 %
Danemark 43 % 10 % 36 % 28 % 18 % 2 % 42 % 0 21 %
Finlande 52 % 9 % 58 % 40 % 20 % 4 % 48 % 0 23 %
France 55 % 5 % 57 % 52 % 30 % 5 % 55 % 0 29 %
Royaume-Uni 54 % 7 % 47 % 52 % 26 % 6 % 60 % 0 37 %
Espagne 51 % 3 % 60 % 49 % 25 % 9 % 53 % 0 41 %
Japon 29 % 10 % 37 % 47 % 23 % 13 % 28 % 1 14 %
Suède 49 % 9 % 49 % 42 % 35 % 10 % 55 % 1 19 %
Italie 40 % 8 % 58 % 48 % 33 % 12 % 54 % 1 47 %
Allemagne 63 % 4 % 50 % 38 % 30 % 5 % 65 % 2 43 %
Estonie 61 % 10 % 73 % 51 % 40 % 9 % 58 % 3 38 %
Pologne 68 % 10 % 72 % 62 % 26 % 9 % 63 % 4 45 %
États-Unis 69 % 11 % 56 % 76 % 29 % 10 % 64 % 4 52 %
Russie 71 % 20 % 85 % 49 % 47 % 15 % 67 % 6 42 %
Taïwan 61 % 14 % 69 % 77 % 48 % 45 % 72 % 7 45 %
Chine 67 % 24 % 77 % 77 % 48 % 22 % 79 % 7 59 %
Inde 67 % 38 % 60 % 63 % 56 % 46 % 77 % 7 71 %
Lecture : pourcentage d’accord (personnes ayant donné une réponse 6 ou 7 sur une échelle de 1
à 7) avec ces différentes affirmations. En gris foncé, les pourcentages supérieurs de 5 points à la
moyenne européenne ; en gris clair, les pourcentages inférieurs de 5 points à la moyenne européenne.
Les pays sont classés par ordre croissant selon leur score dans l’avant-dernière colonne.
89
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
Le tableau 4 (voir ci-dessus) croise les réponses des jeunes par pays avec une série
d’indicateurs renvoyant à une réussite individuelle sur le plan économique et financier.
Cette réussite a été étudiée à travers différents facteurs : l’importance d’un salaire
élevé et la présence d’avantages pour une future carrière, l’objectif de s’enrichir, le
fait de mesurer le sens d’une belle vie. Les jeunes Indiens, Chinois, Taïwanais, Russes
(et, un peu moins, leurs homologues américains) valorisent bien plus que les jeunes
des autres pays cette ascension sociale mesurée par le gain monétaire. Les jeunes
Norvégiens, Danois et Finlandais, en revanche, paraissent assez insensibles à cette exigence
d’enrichissement.
Il est clair que là où les jeunes prônent une éducation centrée sur l’effort individuel, la réussite
personnelle économique et financière, au moyen de carrières bien rémunérées qui mèneraient éventuellement
à la célébrité, est plus valorisée qu’ailleurs. L’éducation idéale révèle ici sa vocation
proprement pratique, consistant à forger un individu devant obtenir un franc succès dans
sa vie. La seule exception est constituée par l’Espagne, pays où les jeunes adhèrent à une
structure de valeurs éducatives proche de celle des pays d’Europe orientale et d’Asie, mais
où la réussite matérielle est dévalorisée.
Tous ces indicateurs tournés vers un avenir fortement souhaité par la personne
interrogée ne renvoient pas seulement à une définition individuelle de la réalisation
de soi. C’est le deuxième renseignement que nous fournit le tableau 4. En effet, les
jeunes des pays ayant totalisé les scores les plus élevés dans les différents domaines
du succès économique donnent plus d’importance au fait que la formation scolaire
(préalable dans les sociétés modernes à toute réussite professionnelle) devrait rendre
fière leur famille. En revanche, dans les pays où les jeunes rejettent cette forme de réussite
sociale, la formation est plutôt déconnectée de tout sentiment de reconnaissance à
l’égard des familles .
Le tableau 4 montre que le prestige social de nature économique et financière ne
saurait, dans certains pays, être dissocié de la fierté familiale. C’est encore aux États-
Unis et dans les pays qui ont une économie de marché émergente et dynamique que les jeunes
renvoient plus nettement qu’ailleurs leur réussite matérielle du côté de la réciprocité familiale.
Il est donc nécessaire de s’attarder sur la façon dont les jeunes interrogés définissent
la famille.
deuxième niveau d’analyse : les formes de « familialisme »
Nous avons sélectionné des indicateurs portant sur la réciprocité entre les générations,
d’autres approchant la qualité de la relation dans la sphère privée et enfin des indicateurs
traduisant la conception qu’on peut se faire de la contribution de la famille au maintien
du lien social.
. La seule exception remarquable est constituée par l’Estonie : les jeunes semblent donner une certaine importance au
succès dans le domaine économique, mais sans que cela traduise une quelconque réciprocité à l’égard de leur famille.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
90
On peut distinguer ainsi cinq grands groupes de pays (voir tableau 5, ci-dessous) :
Dans le premier groupe, les pays les plus différents du modèle européen sont sans
conteste les plus familialistes : c’est le cas de la Russie, de l’Inde, de la Chine, de l’Estonie et
de la Pologne. Les jeunes de ces pays considèrent que la famille est un élément fort de leur
identité individuelle et que cela va de pair avec une valorisation de son rôle social. Elle est
considérée également comme un point de repère pour juger leur statut et leur promotion
sociale. C’est la dimension statutaire et intergénérationnelle de la famille qui prime. De
nouveau, les jeunes des pays d’Europe orientale ont bien plus d’affinités avec leurs homologues
chinois et indiens qu’avec leurs voisins des autres sociétés européennes.
Les États-Unis composent un deuxième groupe : ils sont un pays familialiste, mais
proche de la moyenne européenne. Comme les jeunes du premier groupe, les Américains
estiment que leur famille joue un rôle important dans leur vie, pour la plupart des dimensions
sélectionnées. Pourtant, les écarts en pourcentage sont très éloignés des autres pays
familialistes orientaux.
Ces deux premiers groupes renvoient donc à des modèles où la famille sanctionne la
réussite des individus. L’importance de l’appartenance au groupe dans la définition de
soi, la valorisation de l’échange entre les générations sont manifestes.
L’Allemagne, la Suède, la Norvège, la France et surtout le Danemark constituent un
troisième grand ensemble : les jeunes de ces pays rejettent l’idée que la famille soit une
dimension forte de leur identité, ils ne lui attribuent pas le rôle de fondement de la société,
ils n’estiment pas devoir considérer leurs parents comme le point de repère de leur réussite.
En revanche, les jeunes en Norvège, en Finlande et au Danemark se déclarent prêts à
financer les solidarités publiques. Danois et Français considèrent qu’avoir des enfants fait
partie de leurs projets pour les quinze prochaines années (ce qui est en revanche rejeté par
les Indiens, les Chinois, les Taïwanais et les Japonais). C’est un autre modèle familial qui
apparaît, moins centré sur ses fonctions sociales.
Le quatrième groupe est constitué de pays proches de la moyenne européenne et qui
ne sont pas familialistes : l’Italie, le Royaume-Uni, l’Espagne, la Finlande. Peu de corrélations
significatives peuvent être signalées dans cette définition de la famille, à part le fait
que les jeunes Italiens, Britanniques et Espagnols ne pensent pas qu’il est important de ne
pas avoir un niveau de vie inférieur à celui de leurs parents.
Enfin, le Japon représente le cinquième groupe. Ce pays est aussi peu familialiste que
les quatre précédents, mais on ne saurait le classer dans le même groupe, tant il est différent
de la moyenne européenne. Les jeunes de ce pays semblent peu concernés par le rôle
que la famille devrait jouer tant dans leur vie qu’au niveau social. La jeunesse japonaise
semble là encore se démarquer de toutes les autres présentes dans notre échantillon.
. Classement des pays selon le nombre d’écarts positifs entre la moyenne européenne et la somme des carrés des
écarts. La première valeur permet de regrouper les pays selon l’ensemble des attitudes à l’égard de la famille choisies par
les jeunes. On a donc des jeunesses plus « familialistes » que d’autres. La seconde valeur mesure en revanche l’écart de
chaque pays par rapport au modèle européen.
91
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
Tableau 5 : la famille selon les jeunes
La famille, un facteur de l’identité
individuelle
La famille, fondement de la société
Satisfaction à l’égard de sa famille
La famille donne un sens à la vie
Une bonne vie, c’est avoir une famille
Dans les quinze prochaines années :
avoir un enfant
Importance de ne pas avoir un niveau
de vie inférieur à celui des parents
Importance d’avoir un niveau
de vie supérieur à celui des parents
Prêt à payer des impôts pour
les gens âgés
Somme des écarts positifs
à la moyenne
Somme du carré des écarts
Europe 68 % 47 % 63 % 77 % 65 % 67 % 31 % 21 % 23 %
Italie 70 % 50 % 63 % 77 % 64 % 67 % 26 % 24 % 25 % 0 60
Royaume-Uni 66 % 47 % 61 % 78 % 64 % 61 % 25 % 19 % 27 % 0 93
Japon 50 % 34 % 36 % 65 % 36 % 48 % 7 % 7 % 15 % 0 3 448
Espagne 69 % 44 % 69 % 79 % 60 % 66 % 22 % 20 % 21 % 1 172
Finlande 69 % 39 % 65 % 75 % 62 % 70 % 25 % 15 % 34 % 1 296
Suède 63 % 33 % 70 % 80 % 67 % 67 % 25 % 12 % 27 % 1 413
Norvège 59 % 35 % 66 % 76 % 69 % 70 % 17 % 7 % 41 % 1 983
Allemagne 70 % 54 % 60 % 78 % 60 % 65 % 43 % 16 % 25 % 2 259
France 60 % 35 % 61 % 72 % 72 % 72 % 23 % 16 % 11 % 2 562
Taïwan 50 % 65 % 46 % 76 % 48 % 40 % 42 % 35 % 27 % 3 2 322
Danemark 66 % 34 % 72 % 78 % 72 % 72 % 18 % 12 % 35 % 4 717
Pologne 79 % 54 % 62 % 81 % 72 % 70 % 54 % 44 % 24 % 5 1 295
Inde 80 % 52 % 73 % 78 % 57 % 23 % 51 % 48 % 50 % 6 4 100
Russie 73 % 59 % 64 % 81 % 71 % 63 % 68 % 66 % 56 % 6 4 645
États-Unis 75 % 62 % 66 % 83 % 72 % 63 % 37 % 31 % 32 % 7 621
Estonie 79 % 67 % 65 % 86 % 78 % 64 % 41 % 43 % 36 % 7 1 519
Chine 73 % 76 % 68 % 88 % 72 % 59 % 46 % 42 % 63 % 8 3 377
Lecture : pourcentage d’accord (personnes ayant donné une réponse 6 ou 7 sur une échelle de 1
à 7) avec ces affirmations relatives à la famille. Les pays sont classés par ordre croissant selon leur
score dans l’avant-dernière colonne. Les écarts supérieurs de 5 points à la moyenne européenne sont
en gris foncé, les écarts inférieurs de 5 points sont en gris clair.
Une deuxième grande corrélation a finalement été mise au jour. Les jeunes des pays qui
mettent en avant le sens de l’effort dans l’idéal d’éducation des enfants et qui valorisent la réussite
matérielle font plus souvent référence à des modèles familiaux centrés sur la logique de l’appartenance
statutaire, sur la réciprocité entre les générations. Il existe donc une forte cohérence,
dans cet ensemble de pays d’Europe de l’Est, en Chine et en Inde, entre les deux premiers
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
92
niveaux de l’analyse. Mais on remarque aussi que des pays méditerranéens (comme
l’Italie
et l’Espagne) où la famille joue un rôle d’intégration fort – ce qui est attesté par une
riche littérature – sont moins familialistes qu’on le croit communément (voir le texte de
Loredana Sciolla dans cet ouvrage).
Si ces cinq définitions de la famille renvoient au rapport entre l’individu et le lien de
filiation, on ne saurait réduire les relations de famille à cette dimension. Aussi est-il éclairant
de confronter ces résultats avec les réponses données par les jeunes aux questions
portant sur la différence des sexes dans une société idéale et sur la sexualité en dehors du
mariage. En croisant ces deux dimensions, la figure 3 (voir ci-dessous) montre qu’il existe
un fort consensus chez les jeunes Européens. Les différences constatées au niveau de la
définition de la famille ne se retrouvent pas lorsqu’on regarde exclusivement l’alliance.
Ainsi, les jeunes Européens interrogés valorisent dans des proportions équivalentes l’égalité
entre les hommes et les femmes, et ils estiment que la vie sexuelle ne saurait être réservée
exclusivement au mariage. S’opposant sur ce point aux sociétés européennes, l’Inde
et la Chine dévalorisent la dimension égalitaire du rapport entre les sexes et réservent à la
sexualité un cadre strictement institutionnel. Tout en se situant à une moindre distance du
modèle européen, les États-Unis et Taïwan valorisent la spécificité des rôles des hommes
et des femmes et admettent moins que les Européens les relations sexuelles en dehors du
mariage. Les jeunes Russes, Polonais et Estoniens, quant à eux, se soucient peu de l’encadrement
matrimonial de la sexualité, mais accentuent plus que leurs voisins d’Europe
occidentale la différence entre les sexes.
Ainsi, les pays familialistes du premier groupe sont plutôt traditionalistes, au
moins pour l’une des dimensions du rapport entre les genres (voir figure 3). Les jeunes
Américains continuent de se distinguer des jeunes Européens, alors que les Japonais partagent
le même modèle que ces derniers. Le type familial européen, qui dévalorise les
dimensions statutaires de la vie privée, valorise en revanche une conception égalitaire des
sexes et une conception non institutionnelle de la sexualité.
Si l’on se focalise dès lors sur la question de l’égalité entre les sexes, les pays les plus
attachés au sens de l’effort, à la réussite matérielle et à la famille statutaire ont une conception plus
traditionaliste des rapports entre hommes et femmes. D’où une séparation claire des jeunes en deux
groupes : traditionalistes et modernistes.
93
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
Figure 3 : attitude des jeunes à l’égard de l’égalité entre hommes et femmes et de
la place de la sexualité en dehors du mariage
0 % 5 % 10 % 15 % 20 % 25 % 30 % 35 % 40 % 45 %
0 %
10 %
20 %
30 %
40 %
50 %
60 %
Inde
Royaume-Uni
Chine
Estonie
Pologne
Taïwan
États-Unis
Japon
Norvège
Suède
Danemark
France
Italie
Finlande
Russie
Europe
Allemagne
Espagne
Égalité versus inégalité entre les sexes
Sexualité autorisée exclusivement dans le mariage
Lecture : on trouve en abscisse le pourcentage de jeunes qui valorisent nettement (réponses 6
et 7 sur une échelle de 1 à 7) l’égalité plutôt que l’inégalité entre les sexes ; et en ordonnée, le pourcentage
de jeunes qui valorisent nettement la sexualité exclusivement dans le cadre du mariage.
troisième niveau d’analyse : l’intégration aux sociétés nationales
Les définitions de la sphère domestique mises en évidence précédemment montrent
une certaine cohérence entre certains traits de la personnalité de l’enfant que l’on souhaite
valoriser, les aspirations individuelles à la réussite et l’identité familiale. Pourtant,
le tableau 5 (voir ci-dessus) montre également que les jeunes vivant dans des pays qui
s’opposent quant à l’adhésion aux valeurs relatives au sens de l’effort peuvent déclarer
une certaine satisfaction à l’égard de leur famille : c’est le cas des jeunes Danois, Suédois,
Espagnols, Chinois et Indiens, qui choisissent plus souvent que les autres cet item. La
satisfaction, élément qui a priori pourrait être considéré comme un indicateur de la qualité
du lien, traverse donc des types familiaux que tout semble opposer. Afin de mieux
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
94
comprendre
ce qui peut étonner à première vue, nous nous penchons sur le dernier niveau
analytique : le degré d’intégration des jeunes dans leur société. Ces nouvelles corrélations
permettent d’affiner les oppositions mises en évidence jusqu’ici. Il s’agit maintenant de
voir comment les jeunes caractérisent la société dans laquelle ils vivent, en fournissant
plus d’éléments sur les contextes sociétaux dans lesquels s’inscrivent les valeurs éducatives,
les aspirations matérielles à la réussite et les types familiaux.
Figure 4 : les jeunes et l’optimisme
Inde
Chine
Danemark
Norvège
Estonie
États-Unis
Suède
Finlande
Russie
Taïwan
Allemagne
Moyenne européenne
Espagne
Italie
Royaume-Uni
Pologne
France
Japon
0 %
10 %
20 %
30 %
40 %
50 %
60 %
70 %
L'avenir de la société est prometteur Liberté et contrôle total sur mon avenir
Certain d'avoir un bon travail à l'avenir
Lecture : pourcentage d’accord (personnes ayant donné une réponse 6 ou 7 sur une échelle de 1
à 7) des jeunes des différents pays avec ces trois affirmations. Les Danois sont, par exemple, 60 % à
être certains d’avoir un bon travail à l’avenir, 45 % à estimer avoir une liberté et un contrôle total
sur leur avenir et 26 % à considérer que l’avenir de la société est prometteur.
95
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
Nous entendons par le terme d’« intégration » trois formes d’attachement et de participation
proposées aux personnes interrogées : ont été pris en compte la façon dont
les jeunes envisagent leur avenir (en se déclarant optimistes ou pessimistes), la façon
dont ils considèrent les différents domaines de leur vie quotidienne et du monde qui
les entoure (en exprimant leur satisfaction ou leur insatisfaction à leur égard), le fait
qu’ils pensent appartenir à leur société ou être plutôt en décalage par rapport à elle.
Commençons par l’optimisme. Il peut être entendu à la fois : 1) comme l’emprise
qu’un individu peut avoir sur son destin envisagé de façon générale ; 2) comme une
forme d’assurance quant à la possibilité d’obtenir un emploi ; 3) comme l’ensemble
des attentes positives à l’égard de l’avenir de la société dans laquelle vit un individu.
On s’est ainsi demandé dans quelle mesure une certaine confiance dans la destinée
individuelle pouvait prolonger une confiance plus générale dans l’avenir de la collectivité.
La figure 4 montre bien que ces deux niveaux sont imbriqués. Si les jeunes se
montrent plus assurés sur le plan individuel que sur le plan collectif, les indicateurs
retenus évoluent globalement de façon parallèle. Pour l’Inde et le Japon, les scores
relatifs à ces trois dimensions de l’optimisme sont proches, à un niveau élevé pour
le premier pays, à un niveau très faible pour le second (figure 5, voir ci-dessous). Les
jeunes Russes se distinguent en revanche de tous leurs homologues par le fait que la
certitude de trouver un bon travail dépasse plus qu’ailleurs l’espoir d’être libre et de
contrôler son avenir.
On distingue alors les pays où les jeunes se montrent très pessimistes (Japon,
France, Pologne, Royaume-Uni, Italie) d’autres pays où, en revanche, l’optimisme
est très élevé (Inde, Chine, Danemark, États-Unis, Estonie, Suède, Finlande). Si l’emprise
sur l’avenir personnel et l’assurance d’avoir un bon travail sont indexées à une
vision positive de la société tout entière chez les jeunes d’Europe du Nord, d’Inde et
de Chine, il est tentant de se demander si, dans ces mêmes sociétés, cet optimisme est
lié à un sentiment d’appartenance.
Or, le sentiment d’appartenance à une société varie fortement selon les pays.
Les jeunes Danois, Norvégiens et Suédois choisissent par exemple plus souvent que
les autres Européens cet indicateur, tout comme les jeunes Chinois et Indiens. Les
Allemands et les Américains enregistrent des écarts un peu moins importants que
leurs homologues précités. Les jeunes Japonais rejettent plus fréquemment que les
autres toute idée d’appartenance à leur propre société, ils se distinguent ainsi de leurs
homologues interrogés.
Lorsqu’on croise ce sentiment d’appartenance avec, cette fois-ci, une question portant
directement sur l’évaluation de l’avenir personnel de la personne interrogée, on
constate que, dans les sociétés où les jeunes manifestent plus fortement une certaine
assurance, les scores d’appartenance sont plus élevés. C’est notamment le cas, encore
une fois, des jeunes Indiens, Chinois, Danois, Norvégiens et Suédois (voir le texte
d’Olivier Galland dans cet ouvrage).
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
96
Figure 5 : optimisme et appartenance à la société
0 % 10 % 20 % 30 % 40 % 50 % 60 %
0 %
10 %
20 %
30 %
40 %
50 %
60 %
70 %
Inde
Royaume-Uni
Chine
Estonie
Pologne
Taïwan
États-Unis
Japon
Norvège
Suède
Danemark
France
Italie
Finlande
Russie
Europe
Allemagne
Espagne
Sentiment d'appartenance à la société
Optimisme quant à son avenir
Lecture : en abscisse, le pourcentage de jeunes qui se sentent appartenir pleinement à la société
(réponses 6 et 7 sur une échelle de 1 à 7) ; en ordonnée, le pourcentage de jeunes qui se sentent résolument
optimistes par rapport à leur avenir (réponses 6 et 7 sur une échelle de 1 à 7).
Terminons notre examen des indicateurs relatifs à l’intégration des jeunes à leur société
par la prise en compte de leur satisfaction à l’égard de différents domaines : leur vie quotidienne,
leur famille, leur entourage proche, la situation de leur pays (voir tableau 6,
ci-dessous). Le classement des pays donne des scores de satisfaction globale. Ainsi, les
jeunes Indiens, Danois, Norvégiens, Espagnols, Finlandais et Chinois sont globalement
plus satisfaits que leurs homologues. À l’opposé, Polonais, Russes, Britanniques et surtout
Taïwanais et Japonais se distinguent par une forte insatisfaction.
97
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
Tableau 6 : scores de satisfaction dans différents domaines de la vie des jeunes
Domaines de satisfaction
Vie dans l’ensemble
Famille
Situation économique
Santé
Travail
Temps libre
Amis
Situation générale du pays
Total
1 Inde 1 3 1 1 1 1 1 3 12
2 Danemark 2 4 2 10 2 2 2 4 28
3 Norvège 3 1 3 11 3 4 8 1 34
4 Espagne 5 7 10 4 13 3 4 7 53
5 Finlande 6 2 15 6 12 8 5 2 56
6 Chine 14 5 6 5 9 6 11 5 61
7 Suède 7 6 7 14 7 13 12 6 72
8 Italie 8 14 4 2 8 7 16 14 73
9 France 12 12 14 3 6 9 6 12 74
10 Estonie 16 9 5 12 5 15 10 9 81
11 États-Unis 4 8 13 13 11 11 14 8 82
12 Europe 11 11 11 9 10 10 9 11 82
13 Allemagne 15 16 16 7 4 5 7 16 86
14 Pologne 9 18 8 8 14 12 3 18 90
15 Russie 10 13 12 15 15 16 13 13 107
16 Royaume-Uni 13 10 17 16 17 14 15 10 112
17 Taïwan 17 15 9 18 16 17 17 15 124
18 Japon 18 17 18 17 18 18 18 17 141
Lecture : chaque case du tableau correspond au rang d’un pays dans le classement par pourcentage
de satisfaction envers un domaine considéré : ainsi, les jeunes Indiens viennent en tête de
classement pour la satisfaction à l’égard de leur vie dans l’ensemble. La dernière colonne correspond
à la somme pour chaque pays de la totalité des places occupées dans le classement. Les pays sont
classés dans le tableau par ordre croissant de leur score total.
Comme on le voit, la satisfaction apparaît précisément dans les pays où les jeunes se
montrent optimistes quant à leur avenir et expriment un attachement fort à leur société.
L’insatisfaction est plus forte symétriquement chez les jeunes déclarant ressentir une faible
appartenance à leur société.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
98
Les jeunes d’Europe du Nord, d’Inde et de Chine paraissent plus intégrés, ce qui n’est
pas le cas de leurs homologues d’Europe orientale et du Japon. On voit ainsi que des jeunesses
eurasiatiques, qui semblaient appartenir à un même ensemble, se séparent, certaines d’entre
elles étant plus proches des jeunesses de l’Europe du Nord, et d’autres des jeunesses de l’Europe
orientale. Les pays où les jeunes se déclarent plus intégrés à leur société sont ceux où, globalement,
ils sont plus satisfaits de leur famille (quel que soit le type de famille).
La satisfaction à l’égard de la famille est donc une partie d’un tout social. D’une part,
elle ne s’exprime pas particulièrement dans des sociétés où la réalisation matérielle est
la moins importante ; d’autre part, elle n’est pas spécifiquement ressentie dans d’autres
sociétés où primerait l’épanouissement personnel. Ce sont les formes d’intégration qui
font varier ce sentiment. L’intégration semble ainsi être un élément d’une grande importance
pour classer les jeunesses. À l’examen de ces résultats, les recoupements des pays
changent quelque peu, car on ne saurait aussi facilement opposer les sociétés selon un
continuum géographique qui irait, de proche en proche, de l’Europe orientale à l’Extrême-
Orient, en passant par le sous-continent indien.
conclusion : quatre configurations de jeunesse
Nous disposons désormais de tous les éléments nécessaires pour proposer une
modélisation des jeunesses de notre échantillon. Pour ce faire, rappelons les étapes de la
démonstration.
– Il existe une interdépendance croissante entre des sociétés qui, ayant toutes épousé
l’économie de marché, participent à la compétition à l’échelle planétaire. Il nous a paru dès
lors intéressant de saisir de quelle manière les jeunes interrogés investissaient l’éducation
familiale d’une fonction d’adaptation aux exigences normatives des systèmes sociaux.
– Si les valeurs de probité sont les plus choisies par les jeunes, elles sont aussi les plus
consensuelles : peu de pays se distinguent par une plus ou moins grande approbation à
l’égard de l’honnêteté ou de la tolérance. En revanche, le sens de l’effort, l’affirmation de
la personnalité sont des variables discriminantes entre pays.
– À partir de cette première opposition fondamentale, et afin de comprendre la logique
des recoupements de pays qui s’ensuit, nous avons examiné les aspirations des jeunes à
la réussite matérielle. Les jeunes des différents pays s’opposent sur une conception utilitaire
de l’éducation. La réussite matérielle est un objectif plus important chez les jeunes
des pays qui font de l’effort la clé de voûte de l’éducation. En outre, elle renvoie autant à
l’individu qui l’ambitionne qu’à son groupe familial d’appartenance.
– On a pu dégager cinq façons de concevoir la famille. S’il est possible de mettre au jour
une forte cohérence entre une forme de personnalité type tournée vers le sens de l’effort,
des aspirations individuelles à la réussite et un modèle familial centré sur l’échange intergénérationnel,
c’est que ces éléments se retrouvent dans des sociétés bien particulières :
différentes par la religion, la culture et l’histoire, elles font néanmoins partie du groupe
des économies de marché émergentes, à forte croissance. Ce sont des sociétés qui, derrière
le dynamisme économique et le culte de la réussite matérielle, affichent des conceptions
99
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
plus traditionnelles de la répartition des rôles entre l’homme et la femme et qui assignent
à la famille un rôle dans la stabilité sociale. Dans ces sociétés coexistent ainsi des ambitions
de réussite sociale et de modernisation, et le maintien d’une définition de la vie privée renvoyant
à la stabilité du lien social plutôt qu’à la qualité de la relation et à l’épanouissement
de l’individu.
– Pourtant, ces considérations ne permettent pas de rendre compte du fait que la satisfaction
à l’égard de la famille est parfois associée à des types familiaux que tout oppose. En
réalité, les jeunesses des différents pays se distinguent aussi par leur degré d’intégration à
leur société nationale. La satisfaction familiale fait partie d’un tout social.
– La prise en compte de l’aspiration à la réussite et de l’intégration permet alors de
repérer quatre configurations distinctes de jeunesse dans les sociétés contemporaines.
Tableau 7 : configurations de jeunesse
Attitude à l’égard de la réussite matérielle
Fortement valorisée Fortement dévalorisée
Niveau d’intégration
Intégration forte
Chinois, Indiens
Groupe domestique
familialiste satisfaisant
Danois et autres Européens du Nord
Groupe domestique
non familialiste satisfaisant
Intégration faible
Russes, Polonais
Groupe domestique
familialiste insatisfaisant
Japonais
Groupe domestique
non familialiste insatisfaisant
Les jeunes intégrés à leur société, qui misent sur la réussite sociale et font des valeurs d’effort les
traits principaux de l’individu : il s’agit des Indiens et des Chinois, qui valorisent la réciprocité
entre les générations dans la famille, elle-même régie par des rapports traditionnels entre
hommes et femmes. Ils se considèrent satisfaits de ce modèle familial.
Les jeunes intégrés à leur société, qui refusent la réussite matérielle comme fondement du prestige
social de l’individu et accordent peu de crédit à l’effort : il s’agit des Danois et des jeunes
des autres pays du nord de l’Europe, pour qui la famille ne revêt pas de traits statutaires
et qui valorisent une égalité dans le traitement des sexes. Ils se considèrent également
satisfaits de leur famille. Ce serait un modèle familial plutôt relationnel et égalitaire (de
Singly, 1993).
Les jeunes non intégrés à leur société, pour qui l’effort personnel conduit à la réussite sociale,
considérée comme un objectif essentiel : il s’agit essentiellement des Polonais et des Russes.
Comme leurs homologues des pays asiatiques, ils privilégient des traits plus traditionnels
de la famille en l’inscrivant d’abord dans un échange entre les générations, et en se montrant
traditionalistes – quoique à un degré moindre – à l’égard des rapports entre hommes
et femmes. Toutefois, ils n’expriment pas, à la différence de leurs homologues indiens et
chinois, une satisfaction à l’égard de leur vie de famille.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
100
Les jeunes non intégrés, qui refusent d’adhérer aux valeurs de réussite et d’effort : il s’agit
uniquement des jeunes Japonais. Ils n’adhèrent pas à la réussite matérielle et dévalorisent
les traits de personnalité relatifs à l’effort. Ils ne sont pas favorables à une famille statutaire
et rejettent une conception traditionnelle des identités sexuées. Par ailleurs, ils ne sont pas
satisfaits de leur vie de famille.
Un dernier mot pour expliquer l’absence de toutes les autres jeunesses de cette modélisation.
Nous n’avons retenu que les pays dont les jeunes se distinguent substantiellement
de la moyenne européenne. Au terme des trois niveaux d’analyse, nous avons fait émerger
les pays qui réunissent le plus grand nombre d’écarts. Les données à notre disposition
n’ont finalement pas fait apparaître aussi systématiquement qu’on aurait pu le penser
des différences entre pays européens. À l’exception de celles des pays du nord de l’Europe,
qui se retrouvent souvent ensemble, les autres jeunesses se distinguent de façon plus
ponctuelle. On note une convergence croissante des attitudes des jeunes Européens, signe
que l’Europe n’est pas qu’un mot. Espérons cependant que ces représentations collectives
européennes ne demeurent pas aussi pessimistes qu’elles le sont aujourd’hui.
101
Les jeunes et la famille : comprendre les liens entre structure familiale et réussite individuelle
bibliographie
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partie ii
éclairages nationaux
105
une société bloquée,
mais des jeunes italiens qui ne sont pas résignés
Loredana Sciolla,
professeur à l’université de Turin, Italie
Lorsqu’on la compare à la jeunesse européenne, surtout à celle de l’Europe septentrionale,
la jeunesse italienne se caractérise par le phénomène d’« adulescence », qui s’est
manifesté en Italie à partir des années 1980. Il s’agit de l’allongement du temps de cohabitation
des enfants avec leur famille d’origine, passé l’âge de trente ans. Ce facteur contribue
à la transformation des relations interfamiliales et intrafamiliales, à la hausse de l’âge
du mariage, à la naissance tardive du premier enfant, à la baisse de la fécondité (laquelle
est parmi les plus basses d’Europe). En outre, plus grave encore, ce phénomène affaiblit
l’aptitude à acquérir une autonomie personnelle.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer les raisons pour lesquelles les jeunes Italiens (surtout
les garçons) optent pour une cohabitation prolongée avec leurs parents : allongement
de la durée de la formation, difficulté à trouver un emploi stable (ce qui entraîne un manque
d’indépendance économique), absence de politiques sociales et d’aide au logement
pour les jeunes et les jeunes familles.
Selon les explications classiques, l’adulescence découlerait du « familisme » italien
– et méditerranéen en général –, caractérisé par un lien très fort entre les membres d’une
même famille, notamment entre parents et enfants. Cette explication culturaliste nous
semble pourtant largement exagérée : les spécificités italiennes tiennent davantage à la
faiblesse des politiques publiques en matière d’accès à l’emploi, d’autonomie professionnelle
et personnelle. Nous verrons cependant que les jeunes Italiens sont encore confiants
dans leur possibilité de contribuer à un monde meilleur et qu’ils n’hésitent pas à s’investir
dans de nouvelles formes de participation politique, malgré une société perçue, à bien des
égards, comme bloquée.
la famille comme réponse à la faiblesse des politiques publiques
L’enquête Kairos Future-Fondation pour l’innovation politique permet de mettre en
évidence l’attitude très singulière des jeunes Italiens à l’égard de leur famille et le rôle
assigné à cette dernière. Pour ces jeunes, la famille est un élément fondamental de leur
identité ; elle contribue à donner un sens à leur vie bien plus que le travail, la formation,
les amis, les biens matériels, les ambitions (sur une échelle de 1 à 7, on constate que 77 %
des jeunes attribuent à la famille une valeur de 6 ou 7). En ce qui concerne le sens de la vie
et l’identité personnelle, les jeunes filles et les couples mariés ou avec enfants atteignent
un score moyen plus élevé. En outre, la composante qui procure le plus de satisfaction est
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
106
toujours la famille (5,67). À titre de comparaison, le score de satisfaction lié à son propre
pays n’est que de 3,22.
La propension à attribuer une si grande importance à la famille semble, à première
vue, découler du familisme italien, à savoir un lien très fort entre les membres d’une
même famille (notamment entre parents et enfants). Celui-ci est habituellement considéré
comme un facteur culturel typique de l’espace méditerranéen.
Cette hypothèse – très répandue dans la littérature sociale – n’est cependant pas confirmée.
Les jeunes Italiens ne présentent pas, en réalité, une moyenne différente de celles des
jeunes Européens pour ce qui est de l’opinion sur leur famille. Celle-ci est globalement
considérée comme un facteur de stabilité et de formation incontournable pour la vie individuelle.
Cette opinion ne fait pas l’objet de variations significatives en fonction de l’âge,
du sexe et de l’emploi des jeunes interrogés.
Les jeunes Italiens aspirent à construire une famille, à avoir des enfants et à devenir
propriétaires de leur logement. Un rapport récent de l’ISTAT (2006) montre que beaucoup
de jeunes ont le désir de fonder leur propre famille, mais que leur situation économique
ne le permet pas. Parmi les projets pour l’avenir, comme pour la majorité des jeunes
Européens, les jeunes Italiens désirent tout d’abord posséder leur propre logement (74,5 %
de réponses 6-7), puis avoir des enfants (67,4 %). Ce sont surtout les jeunes entre 20 et
24 ans, les jeunes engagés dans une relation affective stable et les jeunes sans enfants qui
expriment cette double ambition.
Le manque de politiques publiques et le problème des retraites, qui dans le système
italien concernent tout particulièrement les jeunes, sont le résultat d’un modèle inique
d’État providence, qui impute presque entièrement à la famille la charge d’aider les jeunes
en difficulté (Rosina, 2006).
Les parents continuent d’assister les jeunes grâce à un soutien financier et d’autres formes
d’aide, même lorsque ceux-ci ont fondé une famille. Si le nouveau foyer n’est pas aisé,
on recourt aux retraites des parents ou des grands-parents. Les formes de soutien familial
aux jeunes se prolongent ainsi pendant toute leur vie : tout d’abord, les parents aident
les jeunes à poursuivre leurs études supérieures ; puis ils les appuient dans la recherche
d’un emploi ; enfin, la famille contribue à l’achat d’un logement. La présence prolongée
chez leurs parents évite ainsi aux jeunes de connaître des difficultés économiques, que ce
soit au cours de leurs études ou dans leurs premiers pas professionnels. Cela leur permet
également de mettre de l’argent de côté pour réduire les risques financiers au moment de
leur départ en retraite.
Même lorsqu’ils ont quitté leur famille d’origine, les jeunes continuent de considérer
celle-ci comme essentielle pour faire face aux difficultés économiques, à tel point qu’un
pourcentage important d’entre eux finit par développer une dépendance chronique au
réseau de solidarité familiale.
. Institut de sondage officiel italien.
107
Une société bloquée, mais des jeunes Italiens qui ne sont pas résignés
en quête d’un travail ayant du sens
L’Italie présente également des caractéristiques particulières pour ce qui est du travail.
Plusieurs enquêtes italiennes et européennes (ISTAT, 2007 ; EUROSTAT, 2005) mettent en
évidence le fait que la situation de l’emploi des jeunes Italiens est moins favorable que
celle des adultes et des Européens. En Italie, le pourcentage de jeunes chômeurs est le plus
élevé d’Europe (presque 10 %), surtout parmi les jeunes filles et dans le Sud. Quant aux
salaires en début de carrière, ils sont parmi les plus bas d’Europe.
Les changements démographiques et du système de production, plus encore que l’entrée
dans le monde du travail, rendent difficiles la valorisation et la stabilité des formes
d’emploi. Si les récentes réformes du marché du travail ont facilité l’entrée des jeunes dans
la vie active (environ 6 points de plus pendant la période 1998-2005), elles ont en même
temps créé une sorte de marché « parallèle » du travail temporaire. Si l’on ne fait rien d’ici
à vingt ou trente ans, les premières générations de travailleurs temporaires atteindront
l’âge de la retraite sans avoir suffisamment cotisé pour toucher plus que la pension de
retraite minimale. Cela peut expliquer pourquoi les jeunes Italiens cohabitent longtemps
avec leurs parents et pourquoi ils considèrent, plus que les autres jeunes Européens, que
le travail est très important pour la construction de leur identité et pour donner un sens à
leur vie (après la famille).
Si l’on compare l’importance attribuée au travail et les choix concrets pour un futur
emploi, on obtient des résultats intéressants. Quels sont les aspects considérés comme les
plus importants pour une carrière future ? Les jeunes Italiens placent aux trois premières
places des aspects relatifs à la qualité et au contenu de leur travail : « un travail intéressant
et satisfaisant » (6,29) ; « se sentir fier de son travail » (6,13) ; « une ambiance de travail
saine » (6,02). La « sécurité de l’emploi » occupe la quatrième place (5,98).
Les aspects plus pratiques (« matérialistes », dirait Ronald Inglehart) ont un indice plus
bas : par exemple « un salaire plus élevé » (5,61) ou « une position sociale élevée » (4,98).
Ces préférences varient selon le sexe, l’âge, la formation, la situation familiale. Les jeunes
filles préfèrent les dimensions davantage liées au contenu du travail. Parmi celles-ci, l’intérêt
et la satisfaction du travail sont particulièrement privilégiés par celles qui ont une
formation supérieure, quand, à l’inverse, la sécurité de l’emploi leur semble moins importante.
Elle l’est plus pour les autres jeunes filles, les couples mariés ou avec enfants.
Les jeunes qui ont déjà un emploi accordent de l’importance à des aspects pratiques,
comme le fait d’avoir un salaire plus élevé, tandis que les couples mariés ou avec
enfants privilégient la flexibilité des horaires de travail ou le congé parental. Parmi les
différents secteurs d’activité, les jeunes Italiens préfèrent travailler dans la recherche,
le tourisme, les médias et l’administration publique. Au contraire, ils ne privilégient
ni l’agriculture ni l’industrie manufacturière, qui, en revanche, sont appréciées par les
autres jeunes Européens.
En ce qui concerne les stratégies jugées efficaces pour avoir du succès dans leur carrière
future, nous trouvons un résultat surprenant. Dans la hiérarchie de leurs choix, les
jeunes Italiens placent successivement les titres et la formation, les qualités et l’engagement
personnels (savoir profiter des opportunités, travailler dur) et, aux deux dernières
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
108
places,
les aspects les moins liés au mérite : connaître les personnes qui comptent et être
une personne de belle allure. Notre « surprise » vient de l’incohérence entre les stratégies
qui sont considérées comme efficaces et les modalités réellement mises en oeuvre pour
trouver un emploi. D’après l’enquête de l’Iard réalisée en 2002 (voir Buzzi, Cavalli et de
Lillo, 2002), qui confirme certaines recherches précédentes, le moyen le plus utilisé pour
trouver un emploi consiste à profiter de ses connaissances, des amis ou de la famille. Une
enquête de l’ISTAT (2003) montre également qu’un tiers des jeunes trouvent un emploi
grâce à leur famille (60 % par sa médiation, plus de 20 % directement dans l’entreprise
familiale). La réalité est donc moins « idyllique » que les jeunes ne le voudraient. Les jeunes
Italiens sont d’ailleurs moins « [sûrs] d’avoir un bon emploi dans l’avenir » (4,20) que
les autres jeunes Européens (4,51).
une forte participation politique malgré un manque de
confiance dans les institutions
Les sociologues s’accordent sur le fait que la confiance, dans les autres ou dans les
institutions, est un « ingrédient » important du sentiment de citoyenneté, et un lien
fondamental de la société humaine. Or, plusieurs recherches démontrent que dans la
plupart des démocraties occidentales les citoyens se méfient de plus en plus des institutions
(en particulier des institutions politiques), et que la confiance dans la société dans
son ensemble est en baisse. Les données de l’Eurobaromètre et de l’European Values
Survey montrent que, depuis au moins vingt ans, les adultes et les jeunes en Italie ont
un niveau de confiance dans les institutions parmi les plus bas d’Europe (à l’exception
de la confiance dans l’Église et de celle dans les institutions européennes). On peut dire
la même chose pour la confiance interpersonnelle, même si elle a augmenté au cours des
années (Sciolla, 2004).
Quelles sont dès lors les attitudes sociétales adoptées par les jeunes Italiens ? Ceux-ci
attestent d’un niveau moyen de confiance interpersonnelle assez faible (3,92), mais égal
à la moyenne européenne. Il en est de même pour la confiance dans les différentes institutions
: les Italiens ne diffèrent guère des Européens. Quelques différences cependant :
les Italiens placent aux trois premières places les organisations et les institutions internationales
: l’Union européenne (4), l’ONU (3,98), les ONG (3,62). Les Européens du même
âge, quant à eux, font figurer l’ONU en première place (3,83), ensuite la police et le système
judiciaire (3,65), et l’Union européenne seulement au troisième rang (3,61). Pour les
Italiens, c’est le gouvernement de leur propre pays qui arrive en dernière position (2,70).
Les médias occupent l’avant-dernière place (2,87) ; les institutions religieuses se situent
juste avant les médias avec une moyenne de 2,91. Au niveau européen, ce sont au contraire
les institutions religieuses qui atteignent le niveau de confiance le plus bas (2,52). Une
raison pour laquelle les Italiens placent l’Union européenne à la première place (donnée
confirmée par de nombreuses recherches) est sans doute que, déçus par leur gouvernement,
ils demandent à une entité plus abstraite de répondre à leurs attentes en matière de
bonne gouvernance.
109
Une société bloquée, mais des jeunes Italiens qui ne sont pas résignés
Notre travail a mis en évidence d’autres composantes importantes du sentiment de
citoyenneté : sentiment d’appartenance à la société, confiance dans son avenir propre,
confiance en soi en tant que personne capable d’influer sur la société. Pour ces différents
aspects, les jeunes Italiens montrent une attitude remarquablement moins optimiste que
celle des autres Européens. C’est surtout par rapport à leur avenir propre, et donc leur
capacité à exprimer pleinement leur individualité au sein de leur société, que les Italiens
montrent le moins d’optimisme. Par exemple, le fait d’« avoir une totale liberté » et d’« assurer
son avenir » atteint un niveau moyen de 4,25 (la moyenne européenne est de 4,55),
niveau un peu plus élevé chez les garçons, chez les moins âgés, chez ceux/celles qui ont
une formation de base, chez ceux/celles qui ont un travail et chez ceux/celles qui sont
seul(e)s et sans enfants.
Le sentiment de citoyenneté varie par ailleurs en fonction de la perception de l’avenir
de la société et des droits et des devoirs attachés à celle-ci. Quand on demande aux
Italiens de choisir entre deux représentations de la société idéale, ils préfèrent, comme
les jeunes Européens, une représentation « progressiste » à une représentation « traditionnelle
». En d’autres termes, ils imaginent une société citadine plutôt que paysanne, fondée
sur la science et la raison plutôt que sur les valeurs spirituelles ; une société qui valorise
les changements plutôt que la tradition et la stabilité, qui se fonde sur la parité des sexes
plutôt que sur la diversité des rôles sexuels. En matière de droits et de devoirs, les Italiens
privilégient par ordre décroissant d’importance : la gratuité de la formation universitaire,
le paiement du congé parental pendant les douze mois qui suivent la naissance de l’enfant
(dans ce cas aussi, moins que les autres jeunes Européens), la gratuité du service de santé,
l’acceptation du port des symboles religieux et, en dernier lieu, le droit à une allocation de
chômage, même s’il existe des possibilités d’emploi. Tous ces droits sociaux sont revendiqués
surtout par les femmes et par ceux/celles qui ont fondé une famille.
Les devoirs considérés comme essentiels sont : l’engagement et la participation à la
construction des biens publics (contribuer à un monde meilleur, avec une moyenne très
élevée de 6), participer au vote (être informé sur les sujets sociaux les plus importants).
Point particulièrement intéressant, l’absence presque totale de confiance institutionnelle
n’entraîne ni attitudes apathiques ni manque d’engagement, contrairement à ce que l’on
pourrait supposer. Bien au contraire, la morale civique demeure forte. Il existe parmi les
jeunes Italiens une prise de conscience remarquable de leurs droits et de leurs devoirs
en tant que citoyens, ainsi qu’une ouverture aux changements et à l’amélioration de la
société. D’autres études italiennes (Albano, 2005 ; Sciolla, à paraître) démontrent également
que le manque de confiance dans les institutions politiques n’aboutit pas à un
manque d’engagement. On peut au contraire observer que la participation associative des
Italiens (entre 16 et 29 ans) est considérable (environ 40 % des jeunes font partie d’une
association), de même que leur engagement politique. Il ne s’agit cependant pas de formes
traditionnelles d’engagement (seulement 3 % des jeunes militent dans un parti politique),
mais de formes de participation « non conventionnelles » : grèves, manifestations, formes
de financement éthique, etc.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
110
Nous pouvons, en conclusion, esquisser un « profil » du jeune Italien d’aujourd’hui :
– il donne beaucoup d’importance à la famille, non parce qu’il est « familiste » et qu’il
ressent un lien très fort avec ses parents, mais parce que, d’une manière générale, les politiques
publiques découragent les jeunes de quitter leurs parents et entravent le développement
de leur autonomie économique et professionnelle ;
– il connaît d’importantes difficultés pour trouver du travail, notamment un emploi
stable et cohérent avec sa formation ;
– il croit possible de trouver du travail grâce à ses seules compétences et à son seul
mérite, mais, dans les faits, il l’obtient avec l’aide de ses connaissances, de ses amis ou de
sa famille ;
– il a peu confiance dans sa capacité à assurer son avenir et à influer sur la société,
cependant il croit fermement dans sa contribution à un monde meilleur ;
– il est déçu par les institutions publiques, notamment politiques, mais il ne se replie
pas sur lui-même. Il cherche, au contraire, à développer de nouvelles formes de participation
active à la vie démocratique.
On découvre ainsi des attentes fortes et, simultanément, une incapacité des acteurs
politiques à proposer une vision, un projet et un soutien à ces jeunes. Ceux-ci cherchent
dès lors, seuls, via leur famille ou dans de nouvelles configurations électives, à se projeter
dans l’avenir.
111
Une société bloquée, mais des jeunes Italiens qui ne sont pas résignés
bibliographie
Albano, R., « I giovani e le nuove forme di partecipazione », Il Mulino, n° 2, 2005,
p. 320-330.
Buzzi, C., Cavalli, A. et Lillo (de), A., (dir.), « Giovani del nuovo secolo. Quinto rapporto IARD
sulla condizione giovanile in Italia, Bologne, Il Mulino, coll. « Studi e ricerche », 2002.
Eurostat , Labour Force Survey, 2004.
Istat , Indagine famiglia e soggetti sociali, 2003.
Istat , Strutture familiari e opinioni su famiglia e figli, 2006.
Istat , Forze di lavoro, 2007.
Rosina, A., « L’Italia che invecchia e la sindrome di Dorian Gray », Il Mulino, n° 2, 2006,
p. 293-300.
Sciolla, L., La sfida dei valori. Rispetto delle regole e rispetto dei diritti in Italia, Bologne, Il
Mulino, coll. « Studi e ricerche », 2004.
Sciolla, L., « Déception et participation politique des jeunes », in Cavalli, A., Cicchelli, V.
et Galland, O., (dir.), Deux pays, deux jeunesses, Rennes, Presses universitaires de
Rennes, à paraître en 2008.
113
des jeunes français isolés et pessimistes
face à une prise en charge publique limitée
Patricia Loncle,
chargée de recherche à l’École des hautes études en santé publique (EHESP), France
L’enquête de Kairos Future-Fondation pour l’innovation politique présente des résultats
à la fois classiques et originaux. Du côté des résultats classiques, on peut se référer aux
deux ouvrages pilotés par Olivier Galland et Bernard Roudet sur les valeurs des jeunes
Français et des jeunes Européens (2001 et 2005). On retrouve en effet, dans la présente
enquête, des tendances de fond déjà mises en évidence, notamment sur le pessimisme
des jeunes Français. Pour les résultats originaux, il semble que la présente enquête révèle
des positionnements des jeunes Français des plus surprenants, concernant, notamment, la
place accordée au travail, au salaire et aux groupes d’appartenance. En effet, alors que le
travail et le salaire se voient accorder une importance considérable, les groupes d’appartenance
(la famille et les amis) ne bénéficient pas d’autant de poids qu’auprès des jeunes
des autres pays. Afin de développer notre observation, après avoir examiné les références
identitaires des jeunes Français par rapport à celles des jeunes Européens, nous analyserons
successivement les rapports des jeunes Français à la société et au travail, puis leurs
sentiments d’appartenance.
des jeunes français davantage isolés
Notre analyse aura pour point de départ les éléments identitaires classés par les jeunes.
À la question : « Selon vous, quelle importance ont les facteurs suivants pour votre identité
? », les jeunes pouvaient répondre en choisissant un ordre d’importance entre la nationalité,
le groupe ethnique, la religion, la formation, la langue, la famille, le cercle d’amis,
l’âge, la situation de famille (célibataire, marié, etc.), la profession, l’orientation sexuelle,
la communauté locale, l’identité européenne (voir figure 1, ci-dessous).
Or, si nous comparons les réponses des jeunes Français avec celles de l’ensemble des
jeunes Européens, quelques tendances fécondes peuvent être mises en évidence.
Si les deux premiers marqueurs identitaires sont communs aux jeunes Français et aux
jeunes Européens (famille, puis amis), l’éducation (troisième facteur pour les Européens)
n’arrive qu’en cinquième rang pour les Français, derrière la situation de famille. Premier
résultat marquant, la crise de confiance des jeunes Français à l’égard des institutions
et notamment de celle capable de leur garantir un avenir sûr : le système éducatif. On
peut dire que cette désillusion semble s’être accentuée dans la mesure où les Français
de 30-50 ans interrogés placent l’éducation au quatrième rang (4,49 pour les 16-29 ans et
4,36 pour les 30-50 ans).
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
114
Figure 1 : marqueurs identitaires des jeunes Français et des jeunes Européens
0 1 2 3 4 5 6 7
Jeunes Français Jeunes Européens
Nationalité
Groupe
ethnique
Religion
Éducation
Langue
Famille
Cercle d'amis
Âge
Situation
de famille
Profession
Orientation
sexuelle
Communauté
locale
Identité
européenne
Lecture : échelle de 1 à 7, 1 étant le score le plus faible, 7 le score maximum.
Si l’on s’intéresse plus finement aux situations des jeunes interrogés, on peut dire que les
garçons sont plus distants que les filles vis-à-vis de l’éducation, de même que ceux qui ont
un niveau d’éducation primaire ou secondaire. Les jeunes ruraux et les habitants de villes
de moins de 100 000 habitants présentent la même défiance. Ces réponses font largement
écho aux difficultés d’insertion professionnelle que connaissent les jeunes (Dubet, 2007) et
montrent à quel point ceux-ci sont conscients des difficultés auxquelles ils ont affaire. Les
filles ont en effet de meilleurs résultats scolaires, même si cela ne leur garantit pas toujours
un parcours aisé vers l’emploi ; les jeunes ayant acquis un niveau d’éducation primaire
ou secondaire sont les plus largement touchés par le chômage (Lefresne, 2007). Enfin,
les jeunes ruraux, pour une partie d’entre eux, affrontent des formes d’exclusion importantes
dès lors qu’ils ne parviennent pas à utiliser le système scolaire comme un moyen
d’insertion (Renahy, 2005). On peut d’ailleurs souligner que cette crise de confiance des
jeunes Français a été largement mise en évidence par les manifestations anti-CPE du printemps
2006 (Lagrange et Oberti, 2006).
115
Des jeunes Français isolés et pessimistes face à une prise en charge publique limitée
Seconde tendance notable : les jeunes Français opèrent des classements moins nets
que ceux de leurs homologues européens vis-à-vis de presque tous les marqueurs identitaires.
Seuls l’âge et la situation familiale paraissent avoir plus d’importance pour
eux que pour les autres jeunes. S’agissant de l’âge, on peut probablement émettre deux
hypothèses : la première concerne sans doute l’ensemble des jeunesses en Europe, elle
renvoie à l’importance très grande accordée par les plus jeunes aux groupes de pairs et
à l’« entre-soi » (Pasquier, 2005) ; la seconde est plus spécifique à la France et consiste à
avancer que les catégorisations rigides, qui réglementent l’accès aux dispositifs et aux
autres mesures d’aides, renforcent l’importance des critères d’âge – pour les jeunes, mais
aussi pour les autres générations. On peut à cet égard citer : l’âge de 16 ans, qui ouvre
quelques droits sociaux (comme le CIVIS, contrat d’insertion dans la vie sociale, ou le
FIPJ, fonds pour l’insertion professionnelle des jeunes) ; l’âge de 18 ans, pour l’accès
au FAJ (fonds d’aide aux jeunes) ; la tranche d’âge des 18-21 ans, pour être considéré
comme un jeune majeur dans le secteur de l’enfance protégée ; enfin et surtout, l’âge
de 25 ans – âge crucial pour les jeunes les plus précaires –, pour pouvoir bénéficier du
revenu minimum d’insertion (RMI).
Les marqueurs sur lesquels la différence se creuse le plus avec les autres Européens
sont : la communauté locale (– 0,62 point), l’éducation (– 0,60), la religion (– 0,56) et les
amis (– 0,43). Ces résultats donnent une image des jeunes Français comme se percevant
plus isolés que leurs homologues par rapport à une série d’éléments qui constituent
généralement des marqueurs identitaires forts (en particulier le territoire, l’éducation
et le groupe de pairs) (Galland, 2005). Nous pouvons ajouter que, du point de vue du
genre, les marqueurs identitaires semblent assez traditionnels (Pina, 2005) : les garçons
privilégient la nationalité, le groupe ethnique, la langue, l’orientation sexuelle, la communauté
locale et l’Union européenne (valeurs territoriales et sexuelle), alors que les
filles mettent en avant la religion, l’éducation, la famille, les amis, l’âge, la situation
familiale (valeurs relationnelles) et, peut-être de manière plus surprenante – mais révélatrice
de la place du travail féminin dans la société française –, la profession. Les questions
de genre se retrouvent aussi fortement dans les valeurs accordées au travail (voir
paragraphe suivant).
Pour ces raisons, il nous semble important d’analyser plus avant la manière dont les
jeunes Français se positionnent dans leurs liens avec la société en général et avec le monde
du travail en particulier, puis dans leurs relations avec les communautés d’appartenance.
des jeunes français particulièrement pessimistes
Dans leurs liens avec la société, les jeunes Français se distinguent des jeunes Européens
par au moins trois points fondamentaux : le travail ; la liberté de pensée et la générosité ;
une vision pessimiste du futur et des institutions.
L’importance du travail est visible lorsqu’on leur demande ce qu’il est important de
transmettre aux enfants et qu’ils répondent, plus que leurs homologues européens : un
travail consciencieux. De même, interrogés sur ce que signifie une belle vie, ils mettent
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
116
l’accent sur le fait d’avoir un travail passionnant et qui a du sens, et d’avoir beaucoup
d’argent. Ce résultat avait déjà été révélé par les enquêtes « Valeurs » des jeunes
Européens (Tchernia, 2005).
Interrogés plus précisément sur leur carrière à venir, les jeunes Français se détachent
beaucoup plus nettement que sur les marqueurs identitaires. Ils témoignent d’un certain
élitisme, attachent une importance particulière à la position dans le travail et sélectionnent
: un emploi avec une position élevée, un travail intéressant et constructif, un salaire
élevé, de bonnes opportunités et le fait de se sentir fier de son travail. Il faut noter que
ces préférences ont tendance à être plus marquées chez les plus jeunes que chez les
plus vieux de la tranche d’âge. L’intérêt des garçons est plus focalisé sur la position et
le salaire élevés, alors que les filles se disent plus en faveur d’un travail intéressant et
constructif, et de bonnes opportunités. De ce point de vue, ces résultats ne viennent-ils
pas contredire les analyses d’Olivier Galland, qui affirme voir dans la France l’archétype
du modèle étatiste-égalitariste, lequel met en avant l’égalité plutôt que le mérite ? On
peut supposer que les explications sont de plusieurs ordres. Cet élitisme renvoie sans
doute à ce que souligne Cécile Van de Velde (2007), pour qui les jeunes Français ont une
représentation de l’avenir professionnel définitivement conditionnée par le niveau et
le domaine d’études. À propos des différences sexuées d’appréhension du travail, on
peut dire qu’elles répercutent des phénomènes bien connus : alors que les filles réussissent
globalement mieux à l’école, elles connaissent des trajectoires professionnelles
moins brillantes (Lefresne, 2007) et tentent, beaucoup plus que les garçons, de trouver
des emplois qui leur permettent de concilier vie familiale et vie professionnelle. Ce sont
aussi elles qui vont accepter plus facilement les temps de travail incomplets ou partiels
ainsi que les congés parentaux (Dares , 2003 et 2004 ; Fondation pour l’amélioration des
conditions de travail, 2003).
Les jeunes Français se distinguent fortement des autres Européens à propos des
conditions de travail qui leur paraissent secondaires (en particulier le fait de voyager
pour travailler, – 0,31 ; le fait d’avoir des horaires fixes, – 0,38 ; le fait d’avoir un travail
indépendant, – 0,42). Seul le droit à un congé parental paraît important (ce dernier
item étant bien plus valorisé par les filles que par les garçons, avec un score respectif
de 5,97 et de 4,98). Faut-il voir dans ces positionnements une conséquence de la montée
de l’individualisation ? S’agit-il plus encore d’une conscience aiguë de la précarisation
du monde du travail (Paugam, 2007) ? Ou bien sommes-nous, avec les jeunes Français,
face à une forme de grande lucidité vis-à-vis du système d’action publique, dont ils
savent ne pas avoir grand-chose à attendre (David, Loncle et Muniglia, 2007) ? On peut
en effet souligner à quel point les jeunes Français, si on les compare aux jeunes des pays
nordiques, ne trouvent guère d’occasions d’être soutenus par l’État dans leur parcours
vers l’emploi (Charret, 2001).
. Voir le texte d’Olivier Galland dans cet ouvrage.
. Si l’on excepte des dispositifs en faveur des plus exclus, comme le CIVIS, ou ponctuels, comme le FIPJ et le FAJ
(Loncle, Muniglia, Rivard et Rothé, 2007).
117
Des jeunes Français isolés et pessimistes face à une prise en charge publique limitée
Figure 2 : importance des éléments suivants pour votre future carrière, pour les
jeunes Français et les jeunes Européens
0 1 2 3 4 5 6 7
Jeunes Français Jeunes Européens
Avoir un emploi
avec une position élevée
Un travail intéressant
et qui a du sens
La sécurité de l'emploi
Pouvoir voyager et travailler
dans le monde entier
Un environnement
de travail sain
Beaucoup de vancances
et de temps libre
Un salaire élevé
Des collègues sympathiques
Pouvoir influer sur
mes conditions de travail
Me sentir fier de mon travail
Avoir un poste avec
beaucoup de responsabilités
De bonnes opportunités
de carrière
Des horaires de travail fixes
Un travail indépendant
Des horaires de
travail flexibles
Des avantages intéressants
Le droit au congé parental
Avoir un bon patron
Diriger les autres et favoriser
leur développement
Lecture : échelle de 1 à 7, 1 étant le score le plus faible, 7 le score maximum.
On observe par ailleurs que la liberté de pensée et la générosité font partie des
valeurs particulièrement promues par les jeunes Français. Ainsi, les valeurs à transmettre
aux enfants sont : la tolérance et le respect des autres, la générosité et la curiosité.
De même, ils jugent qu’il est acceptable d’enfreindre la loi pour défendre ses droits ou
pour combattre l’injustice dans la société. Ces résultats sont confirmés par l’enquête européenne
EUYOUPART (Political Participation of Young People in Europe. Development
of Indicators for Comparative Research in the European Union, 2005). Pour expliquer ce
phénomène, on peut probablement évoquer une culture française de la manifestation ou
de la protestation, qui renverrait à la Révolution française. On peut se référer aux travaux
d’Anne Muxel (2001 et 2002) ou de Jean-Charles Lagrée (2002) qui montrent que les jeunes
Français votent moins que les générations précédentes ; qu’ils sont moins engagés dans
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
118
les syndicats et autres lieux de représentation organisée (associations institutionnalisées
et fédérées, conseils de quartier) ; qu’ils sont peu représentés parmi les élus. De fait, ils
expriment une certaine inclination pour les formes de protestation collective.
Pourtant, ces valeurs, qui peuvent être considérées comme positives, sont contrebalancées
par le pessimisme des jeunes Français, tant à l’égard des institutions que de
l’avenir. Ils répondent ainsi moins souvent que leurs homologues européens que leur propre
avenir est prometteur ou que l’avenir de la société est prometteur. Si ce manque de
confiance dans l’avenir rejoint une réalité objective de moindres opportunités des jeunes
générations françaises d’aujourd’hui par rapport aux précédentes (Chauvel, 2002), cette
attitude est doublée d’une défiance généralisée vis-à-vis des institutions. De fait, ils manifestent
davantage de défiance que les autres Européens envers les organisations ou les
groupes suivants : le gouvernement, les médias, les sociétés multinationales, les ONG,
« les gens en général », la police et le système judiciaire, les Nations unies, l’Organisation
mondiale du commerce, l’Union européenne, les institutions religieuses (pour une
vision exhaustive des scores, voir le tableau 2 dans le texte d’Olivier Galland, p 36). Leurs
opinions les plus négatives se focalisent sur les institutions religieuses (– 0,33 point par
rapport à la moyenne européenne), « les gens en général » (– 0,31), les médias (– 0,27) et
les sociétés multinationales (– 0,24).
Ces trois groupes de positions (importance de la réussite personnelle dans le travail,
liberté de pensée/générosité, pessimisme/manque de confiance) renvoient, selon nous,
aux observations de Jean-Charles Lagrée (2002, p. 107) : « Les individus se façonnent des
niches, permettant l’épanouissement individuel, la valorisation de sa spécificité et préservant
son autonomie. Ce faisant, ils effectuent là implicitement une critique du politique
qui, au nom d’universaux, de la volonté générale, voire au nom d’idéologies, en vient à
rejeter les différences. »
Il existe donc une sorte de décalage entre les aspirations des jeunes, leurs conditions
de vie effectives et des modèles sociaux et politiques qui semblent ne plus leur correspondre.
Ces résultats sont confirmés lorsqu’on analyse les relations des jeunes Français
avec leurs groupes d’appartenance (famille, amis, territoire, associations, organisations
politiques, religion).
une forte aspiration à sortir de la dépendance familiale
L’un des résultats les plus surprenants de l’enquête réside dans l’attitude des jeunes
Français à l’égard des groupes d’appartenance traditionnels, comme la famille, les amis, le
territoire et même, d’une certaine manière, la religion. En effet, sur cet ensemble d’items,
ils apparaissent moins grégaires, moins collectifs, moins attachés.
Concernant la famille et les amis, cela se perçoit dans les valeurs à transmettre aux
enfants : la question de la loyauté est moins prisée que dans la moyenne européenne,
la famille et les amis sont moins considérés comme des facteurs apportant du sens à
la vie ou comme des facteurs identitaires, la perception d’une vie réussie est moins
liée au fait d’avoir une famille et des enfants, le fait de passer du temps avec ses
119
Des jeunes Français isolés et pessimistes face à une prise en charge publique limitée
amis apparaît moins souvent… Enfin, les jeunes Français considèrent moins la famille
comme la base de la société que ne le font leurs homologues. Ces attitudes semblent
renvoyer aux observations de Cécile Van de Velde (2007) quand elle souligne, d’une
part, les tensions qui se jouent entre parents et enfants autour des aides familiales
(un modèle d’indépendance précoce valorisé, mais une dépendance effective qui s’allonge)
et, d’autre part, la profonde inégalité de cette « familialisation » qui, malgré les
discours sur l’école de la République, fait dépendre l’avenir du jeune de la situation
financière de ses parents.
Il faut néanmoins distinguer ces attitudes en fonction du genre et de l’âge des jeunes.
Si les jeunes Français accordent un peu moins d’importance à la loyauté, cela est davantage
vrai pour les garçons que pour les filles, et pour les plus jeunes que pour les plus
âgées des personnes interrogées. De même, l’importance accordée à la famille est bien
plus nette chez les filles que chez les garçons, et cette importance croît pour les 25-29 ans
(quand il s’agit de fonder sa propre famille ou au moins d’en faire le projet). À l’inverse,
pour les amis, l’importance accordée est similaire chez les garçons et chez les filles et tend
à décroître avec l’âge. En cela, les résultats corroborent les enquêtes « Valeurs » (Galland et
Roudet, 2001 et 2005) ainsi que les analyses qualitatives (Pasquier, 2005).
À propos du territoire de vie et de l’engagement associatif et politique, on peut observer
les mêmes tendances : la communauté locale est moins souvent citée comme élément
identitaire, le sentiment d’appartenance à la société également, les ONG font l’objet d’une
certaine méfiance, la politique (sous sa forme traditionnelle : élections, système des partis…)
présente peu d’intérêt.
À propos des ONG, il nous semble nécessaire d’apporter une précision. Dans le questionnaire,
les associations sont comprises dans les ONG, or nous émettrions l’hypothèse
que les jeunes, lorsqu’ils s’expriment avec méfiance sur les ONG, évoquent les associations
d’adultes plus que celles de jeunes. En effet, les résultats des études sur la question
montrent que les jeunes Français ne sont pas moins membres d’associations que les autres
générations, ce qui distingue la France des autres pays d’Europe (Eurobaromètre, 2001 ;
Bréchon, 2005 ; Loncle et Muniglia, 2007 ; Loncle, 2007a). Cependant, ils s’associent de
manière différente en privilégiant les associations locales, à fonctionnement horizontal,
et ils développent parfois des modèles de relations sociales alternatives, rejetant la
société de consommation (Loncle, 2007b). Une remarque similaire peut être formulée à
propos de la politique : à notre sens, c’est plus le jeu politique institutionnalisé qui est
objet de méfiance que l’engagement politique au sens de la participation à la vie publique.
Là encore, un certain nombre de travaux apportent la preuve d’un intérêt fort des
jeunes pour la participation civique (Becquet et de Linares, 2005 ; Becquet, 2005 ; Loncle
et Muniglia, 2007 ; Loncle, à paraître).
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
120
Isolés, pessimistes et maintenus dans une dépendance familiale non voulue, les jeunes
Français sont-ils plus individualistes que les autres Européens ? Cet individualisme
est-il un effet du pessimisme évoqué plus haut ? On peut à cet égard se référer aux travaux
d’Olivier Galland, qui affirme que les jeunes Français pâtissent d’une des sociétés
les moins intégrées d’Europe, où le niveau de confiance interpersonnelle est le plus bas.
Ajoutons que ces attitudes sont sans doute le fait : 1) du retrait massif de l’État des questions
de jeunesse ; 2) de la décentralisation, qui conduit à des inégalités de traitement tout
à fait considérables, en particulier pour les jeunes les moins protégés par leur famille
(Loncle, 2007c ; Loncle, Muniglia, Rivard et Rothé, 2007) ; 3) de la familialisation de la prise
en charge des jeunes, qui les maintient dans une situation de dépendance difficile et qui
reproduit ainsi les inégalités familiales (Van de Velde, 2007).
121
Des jeunes Français isolés et pessimistes face à une prise en charge publique limitée
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123
les jeunesses en allemagne contemporaine :
entre confiance politique et clivages sociaux
Monika Salzbrunn,
chargée de recherche au CRIA (CNRS-EHESS), France
Parler des jeunesses en Allemagne et des politiques publiques qui les concernent
constitue un défi : les politiques allemandes, à la différence de celles menées en France,
n’ont pas contribué à fabriquer une catégorie sociologique spécifique, cible de mesures ou
de contrats qui lui sont réservés. Dans le domaine de l’emploi par exemple, des dispositifs
spécifiques existent, mais leur objectif est de remettre le plus rapidement possible le public
en difficulté sur le chemin de la formation professionnelle générale, afin que les jeunes
sans formation ou au chômage trouvent un emploi (Salzbrunn, 2007).
Qui sont les jeunes qui vivent en Allemagne aujourd’hui ? Quelle est leur place au
sein de la société, quel est leur rapport à la famille et au travail ? Comment les politiques
publiques s’adressent-elles à cette catégorie d’individus ? Les réponses apportées à l’enquête
Kairos Future-Fondation pour l’innovation politique vont souvent à rebours des
idées reçues.
Tout d’abord, il existe des clivages importants selon l’origine, la couche sociale et le
genre en matière d’accès réel à l’emploi, d’opinion par rapport au travail ou de valeurs
sociétales. Ensuite, les jeunes femmes considèrent leur carrière professionnelle comme un
objectif fondamental, objectif qui (doit) demeure(r) compatible avec leur attachement à
une vie de famille.
des jeunes fortement impliqués dans
la vie politique et sociétale
Les jeunes socialisés en Allemagne accordent une grande importance à l’entourage
proche et à la communauté locale . Celle-ci se révèle être bien plus déterminante dans leur
construction identitaire : ils sont presque deux fois plus nombreux (32 %) à mentionner cet
item que les autres jeunes Européens (19 %). Le système fédéral, qui comporte une autonomie
réelle des régions dans plusieurs domaines, notamment en matière d’éducation,
de recherche et d’enseignement supérieur, explique la persistance d’expressions symboliques
d’appartenance à une région ou à une localité . D’une manière générale, les identités
. Voir H. Uterwedde (2007) à propos des valeurs des jeunes Allemands.
. À titre d’exemple, mentionnons le fait que le manuel d’histoire franco-allemand paru en 2006 est l’unique livre d’histoire
homologué par les seize ministères de l’Éducation pour l’enseignement secondaire : Histoire / Geschichte. L’Europe
et le monde depuis 1945 / Die Welt und Europa seit 1945, Nathan-Klett, Paris-Stuttgart, 2006 (voir François, 2007).
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
124
locales fortes se manifestent au détriment d’un sentiment national : 19 % des jeunes
Allemands le mentionnent, contre 24 % dans le groupe de référence. Cet élément identitaire
national est discrédité par l’histoire du xxe siècle, avec en particulier la période du
national-socialisme (1933-1945), alors que le mouvement national libéral et démocratique
était issu d’un courant progressiste dans l’histoire de l’Allemagne.
D’une manière générale, les jeunes se sentent impliqués dans la vie politique et sociétale
et pensent, davantage que leurs homologues européens, pouvoir changer la société et
améliorer les conditions de vie du pays (50 % en Allemagne, 45 % en moyenne en Europe).
Il existe sur ce point une nette différence entre les jeunes femmes (46 %) et les jeunes hommes
(54 %). Cet écart peut peut-être s’expliquer par une plus grande lucidité des femmes
du fait de leur forte implication dans la vie politique et associative. L’Allemagne fait partie
des pays européens présentant le plus fort taux de féminisation des responsabilités et
mandats politiques : 31,6 % des députés du Bundestag sont des femmes ; au sein du parlement
régional de Brême, ce chiffre atteint 45 %. La plupart des partis et les syndicats ont
d’ailleurs mis en place un système de quotas pour assurer une représentation féminine
dans leurs instances dirigeantes.
Lorsqu’on croise la variable du niveau d’éducation avec la réponse à la question
concernant la possibilité d’un changement de la société, on note une attitude plus optimiste
chez les jeunes les plus diplômés (44 % pour l’enseignement primaire, 53 % pour
l’enseignement secondaire et 63 % pour l’enseignement supérieur). Ces fortes disparités
en fonction du niveau d’études sont dues à la reproduction sociale des élites allemandes,
laquelle s’explique par la répartition prématurée des élèves entre les trois types d’école
secondaire à l’issue de l’enseignement primaire. Les écoliers d’un établissement menant
au baccalauréat évoluent alors dans un univers marqué par la prise d’initiatives et des
activités culturelles de haut niveau. Les étudiants sont encore plus incités à s’engager
politiquement par l’intermédiaire de stages ou de groupes politiques qui sont très actifs
à l’université. En outre, l’engagement associatif ou politique est très bien perçu par les
employeurs comme par les organismes attribuant des bourses au mérite. Ces expériences
figurent en bonne place sur le CV, et il n’est pas rare que les candidats à une bourse, à un
prix ou à un emploi joignent à leur dossier des attestations concernant leur engagement
sociétal . On note au contraire une forte reproduction sociale parmi les couches sociales
les plus pauvres, ce qui se traduit chez elles par un pessimisme plus fort.
Observons que certaines régions, comme les villes-régions de Berlin et de Brême,
tiennent compte de cet intérêt manifesté par les plus jeunes pour la politique (54 % des
16-19 ans sont convaincus de la possibilité d’un changement de la société) en abaissant
provisoirement l’âge du droit de vote à 16 ans. L’étude de Baasen et Riedel (2006) montre
pour Berlin un taux de participation électorale de 45,6 % pour les 16-17 ans, qui est certes
. Par exemple par le patois.
. Les dossiers de candidature à une bourse au mérite auprès des fondations et institutions allemandes comme le
DAAD (Deuscher Akademischer Austausch Dienst, Office allemand d’échanges universitaires) comportent systématiquement
un paragraphe concernant l’engagement sociétal (bénévolat ou prise de responsabilités au sein d’une association,
d’un club de sport, d’un groupe politique, d’une paroisse, etc.). Un candidat n’ayant pas ce type d’expérience risque
fortement de voir son dossier refusé.
125
Les jeunesses en Allemagne contemporaine : entre confiance politique et clivages sociaux
plus bas que celui des 18-21 ans (49,5 %), mais plus haut que celui des 21-25 ans (43,5 %).
Dans les quartiers où certains partis ont mené une campagne ciblant les jeunes, le taux de
participation est plus élevé. Les résultats sont finalement nuancés : les jeunes Allemands
âgés de moins de 30 ans votent moins que leurs aînés, mais ils s’impliquent fortement
dans les partis politiques et les syndicats.
une bonne adéquation formation-emploi
Tandis que les diplômés de l’Université allemande se caractérisent par une entrée tardive
sur le marché du travail, les lauréats de la Hauptschule et de la Realschule (délivrant
l’équivalent du brevet français) débutent leur carrière professionnelle beaucoup plus tôt
que leurs homologues français. La part des jeunes ayant acquis un diplôme de l’enseignement
secondaire ouvrant sur des programmes tertiaires courts à vocation professionnalisante
(brevet/Mittlere Reife/Hauptschul-Abschluss) est de 11 % en France et de 61 % en
Allemagne. Cette configuration explique les différences exprimées par les jeunes sur les
questions liées au travail dans différents pays.
Tableau 1 : importance de certains aspects pour la future carrière
Jeunes en Europe
Jeunes
en Allemagne
Jeunes femmes
en Allemagne
Jeunes hommes
en Allemagne
Avoir un travail intéressant
et constructif
77 % 81 % 85 % 77 %
Avoir un environnement
professionnel sain
72 % 82 % 86 % 78 %
Avoir des collègues
sympathiques
68 % 77 % 82 % 72 %
Avoir un travail
indépendant
44 % 57 % 61 % 53 %
Avoir un emploi avec
une position élevée
37 % 31 % 30 % 32 %
Avoir un
salaire élevé
56 % 50 % 47 % 53 %
Avoir des avantages
intéressants
48 % 38 % 41 % 35 %
Lecture : pourcentage d’accord avec les items (réponses 6 et 7 sur une échelle de 1 à 7). En gris,
les pourcentages de réponses des jeunes femmes allemandes supérieurs de huit points à ceux de
leurs homologues masculins.
Globalement, les jeunes en Allemagne accordent plus d’importance à « avoir un travail
intéressant et constructif », à « avoir un environnement professionnel sain », à « avoir
des collègues sympathiques » et à « avoir un travail indépendant » que leurs homologues
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
126
européens (voir tableau 1, ci-dessus). Du fait de leur expérience pratique du travail, les
personnes ayant un emploi sont, en moyenne, encore plus attachées à ces qualités que ne
le sont les étudiants. Les femmes sont, elles, d’autant plus ambitieuses et attachées à leur
travail qu’elles font les frais d’une discrimination horizontale (différence de salaire pour le
même emploi occupé par un homme) et verticale (représentation moindre dans les instances
dirigeantes) sur le marché du travail. En outre, elles doivent surmonter de nombreux
obstacles institutionnels et structurels si elles désirent à la fois travailler et être mères.
Parmi les éléments auxquels les jeunes vivant en Allemagne accordent une importance
inférieure à la moyenne européenne figure l’objectif d’avoir un emploi avec une
position élevée, un salaire élevé ou des avantages intéressants . Pour ce dernier item, le
pourcentage d’accord est encore plus faible chez les diplômés de l’enseignement supérieur
(31 %). Ceci peut s’expliquer par la quasi-absence de périodes de chômage pour ce
groupe. Ce faible taux de chômage est dû, entre autres, au caractère réduit du nombre
de ces diplômés (20,6 % en Allemagne, pour une moyenne de 34,8 % dans les pays de
l’OCDE). En réalité, des mesures d’accompagnement des étudiants dans la recherche d’un
emploi existent depuis très longtemps en Allemagne : clubs Alumni ; entreprises juniors
(en particulier en sociologie et en économie) ; séminaires de conseil pour futurs créateurs
d’entreprise organisés par l’université en collaboration avec les chambres régionales ou
locales de commerce et d’industrie ; formations pratiques diplômantes accompagnant le
diplôme principal (comme Studierende und Wirtschaft [« Étudiants et économie »] à l’université
de Bielefeld) ouvertes à toutes les disciplines ; postes de vacataires à l’université
ouverts aux étudiants à partir du second cycle. Même si le délai pour trouver un emploi
est plus ou moins long selon la discipline choisie, les étudiants s’insèrent globalement
très bien sur le marché du travail grâce à ces mesures d’accompagnement, d’une part, et
grâce à une très grande flexibilité des employeurs et à une forte diversité des parcours
(souvent marqués par des formations complémentaires), d’autre part. Une étude récente
de l’institut Kienbaum confirme ces tendances et montre d’autres différences avec la
France : les employeurs allemands désignent comme critères de sélection les plus importants
les stages
accomplis pendant les études, les connaissances en langues étrangères et
les options et spécialités choisies dans le cursus universitaire. En revanche, l’âge des candidats
au moment de l’examen de fin d’études, l’image de leur université et le fait d’avoir
effectué un apprentissage avant d’entreprendre des études supérieures sont des critères
moins importants aux yeux des employeurs.
Le taux de chômage (relativement) faible (15,54 %) des jeunes résulte également d’une
coordination de plusieurs politiques visant à faciliter le choix professionnel, qui s’opère
dans une période de transition entre la vie scolaire et la vie professionnelle ou universitaire.
Dans l’histoire allemande, les politiques sociales sont étroitement liées aux politiques
de l’éducation, du travail et de la famille. Le work-life balance (l’équilibre entre la vie
. Obtenir des avantages intéressants tels que le droit au congé de maternité est toutefois prioritaire pour une majorité
des Européens (57 %), notamment pour les jeunes femmes en Allemagne (69 %). Même chez les jeunes hommes en
Allemagne cet intérêt est en hausse, puisque 38 % estiment que le congé de paternité est une priorité.
. Consultable sur www.kienbaum.de, cette étude est par ailleurs citée par le quotidien Kölner Stadt-Anzeiger,
20-21 octobre 2007.
127
Les jeunesses en Allemagne contemporaine : entre confiance politique et clivages sociaux
professionnelle
et la vie en dehors du travail) est ainsi au coeur des politiques publiques
et permet de mieux négocier la transition entre la vie scolaire et la formation professionnelle
(ou l’enseignement supérieur). Les effets de ces choix professionnels sur la vie privée
sont désormais pris en compte dans les mesures de soutien aux jeunes .
une tension extrême entre ambition professionnelle
et contraintes familiales
La relation entre les jeunes et leur famille se donne notamment à voir dans les valeurs
devant être inculquées aux enfants. Les trois valeurs les plus importantes sont communes
aux jeunes Européens et aux jeunes Allemands : l’honnêteté (90 %), la tolérance et le respect
des autres (87 %), la responsabilité (83 %). Ceux-ci présentent néanmoins des différences
significatives avec les autres Européens, et ce, à plusieurs niveaux : l’indépendance,
l’endurance, l’esprit d’entreprise sont davantage prisés (voir tableau 2, ci-dessous).
Tableau 2 : qualités que les enfants sont encouragés à développer à la maison
Jeunes
en Europe
Jeunes
en Allemagne
Jeunes femmes
en Allemagne
Jeunes hommes
en Allemagne
L’indépendance 58 % 64 % 65 % 63 %
L’endurance 39 % 47 % 44 % 50 %
L’esprit d’entreprise 33 % 38 % 39 % 37 %
La foi religieuse 16 % 9 % 10 % 8 %
La générosité 51 % 21 % 19 % 23 %
L’obéissance 47 % 38 % 40 % 36 %
Lecture : pourcentage d’accord (réponses 6 et 7 sur une échelle de 1 à 7).
La foi religieuse, la générosité et l’obéissance sont en revanche moins essentielles pour
les jeunes en Allemagne. L’expression d’un attachement à une certaine qualité de vie (y
compris professionnelle) et le moindre goût pour l’obéissance et la générosité traduisent
un esprit critique profond au sein de la société allemande : les individus sont plus exigeants
à l’égard d’eux-mêmes, mais aussi de leur environnement.
. Ce critère entre par exemple en jeu lors de l’évaluation des projets universitaires dans la compétition autour du label
« excellence » : l’école doctorale de l’université de Bielefeld, l’International Graduate School in Sociology and History, a
obtenu ce label en 2007 entre autres parce que le projet partait d’un bon concept d’équilibre entre les études et la vie
privée (study-life balance), qui est une clé du succès dans les études doctorales.
. Voir les travaux du Deutsches Jugendinstitut sur cette question de transition, notamment Jurczyk, Lange et Thiessen
(2007). Sur la relation entre choix de l’orientation professionnelle et genre, voir notamment Oechsle (à paraître), Müller
(2000), Geissler (2007), Born et Krüger (2001).
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
128
Tableau 3 : les aspects les plus importants dans la vie
Jeunes
en Europe
Jeunes
en Allemagne
Jeunes femmes
en Allemagne
Jeunes hommes
en Allemagne
Les amis 74 % 81 % 84 % 78 %
La famille 77 % 78 % 85 % 71 %
Le travail et les études 52 % 62 % 64 % 59 %
Les rêves et les ambitions 63 % 61 % 64 % 57 %
Les biens matériels 22 % 26 % 24 % 28 %
Lecture : pourcentage d’accord (réponses 6 et 7 sur une échelle de 1 à 7).
Le tableau 3 (ci-dessus) montre que les aspects les plus importants dans la vie sont
les amis, puis la famille, loin devant le travail et les études, les rêves et ambitions, et la
richesse matérielle. Notons que tous ces aspects sont encore plus importants pour les femmes,
à l’exception de la richesse matérielle. Ces réponses traduisent encore une fois l’attachement
à un bon work-life balance.
Enfin, les jeunes en Allemagne se distinguent en accordant une plus grande importance
au fait de bien vivre et de bien manger et d’avoir beaucoup d’options dans la vie. Ceci peut
s’expliquer par la diversité des carrières et la variété des trajectoires professionnelles.
Tableau 4 : ce que signifie une belle vie
Jeunes
en Europe
Jeunes
en Allemagne
Jeunes femmes
en Allemagne
Jeunes hommes
en Allemagne
Pouvoir me sentir libre 67 % 71 % 70 % 72 %
Pouvoir passer du temps
avec mes amis
64 % 69 % 73 % 65 %
Avoir un travail passionnant
et qui a du sens
63 % 66 % 68 % 64 %
Avoir une famille
et des enfants
65 % 60 % 67 % 53 %
Lecture : pourcentage d’accord (réponses 6 et 7 sur une échelle de 1 à 7).
À une exception près, on retrouve cette hiérarchie des valeurs dans les réponses apportées
à la question « une belle vie signifie » (voir tableau 4, ci-dessus) : après la santé, en tête
dans la moyenne générale de tous les pays européens, viennent la liberté, pouvoir passer
du temps avec des amis, puis avoir un travail passionnant et qui a du sens. La mention
par les jeunes en Allemagne de l’intérêt de passer du temps avec la famille est supérieure
à la moyenne en Europe, mais ceci est surtout valable pour ceux qui ont des enfants (87 %) ;
seuls 55 % de ceux qui n’en ont pas l’évoquent (score identique à la moyenne européenne).
129
Les jeunesses en Allemagne contemporaine : entre confiance politique et clivages sociaux
Ce chiffre élevé de 87 % chez les jeunes parents s’explique par le fait que l’éducation est
moins déléguée en dehors du foyer familial en Allemagne que dans d’autres pays. Cette
spécificité tend toutefois à évoluer grâce aux nouvelles modalités de garde qui permettront
à un tiers des familles de faire un véritable choix entre le foyer parental et une structure
de garde ; les deux tiers restants élèveront toujours leurs enfants à la maison, faute
d’alternative (Salzbrunn, 2007).
D’une manière générale, les femmes en Allemagne attribuent une valeur plus importante
à l’épanouissement professionnel, à l’indépendance et à l’esprit d’entreprise et ont
plus d’ambition. Simultanément, elles accordent une plus grande place à la famille (voir
tableau 4, ci-dessus). Ces écarts ont été visibles à l’occasion de débats publics, en 2007,
autour des modalités de garde des jeunes enfants. De nombreuses femmes, et ce, quels que
soient leur appartenance politique et leur milieu social, ont exprimé leur volonté de réconcilier
vie professionnelle et vie familiale. Ursula von der Leyen, ministre de la Famille dans
la grande coalition conduite par la chancelière Angela Merkel, a ainsi poursuivi la politique
familiale du gouvernement Schröder (von der Leyen et Christensen, 2007 ; Salles,
2006), offrant un congé de maternité et/ou de paternité avec une allocation conséquente
plafonnée à 1 500 euros par mois pendant douze mois, ou quatorze si cette tâche est partagée
et qu’un des deux parents prend au moins deux mois de congé. Par ailleurs, Mme von
der Leyen vise le triplement du nombre de crèches en Allemagne d’ici à 2013, afin qu’au
moins un enfant âgé de moins de trois ans sur trois puisse être accueilli par une structure
de garde.
Concernant les politiques intergénérationnelles, la prise de conscience croissante par
l’opinion publique des problèmes démographiques (Kaufmann, 2005) ouvre le débat sur
des réformes de fond. Alors que les enfants et les adolescents se trouvaient jusqu’alors
au coeur des politiques de la famille, ce sont désormais les grands-parents qui occupent
le devant de la scène, car les assurances publiques doivent faire face à un accroissement
des coûts des soins aux personnes âgées. Les politiques publiques cherchent dès lors à
impliquer davantage les familles dans les soins aux personnes dépendantes. Parmi les
mesures discutées récemment figure le droit à un congé et à une allocation afin de soigner
un parent en situation de dépendance médicale. Cette mesure permettrait, d’une part, de
répondre au désir des personnes âgées de pouvoir rester à leur domicile le plus longtemps
possible et, d’autre part, de faire face au manque de personnel soignant dans les structures
dédiées au troisième âge.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
130
La société allemande est extrêmement diverse et composite. Il faut donc plutôt parler
de « jeunes en Allemagne » que de « jeunes Allemands ». Dans certaines régions, comme
en Rhénanie-du-Nord – Westphalie, un enfant sur trois est issu de l’immigration, mais
ne dispose pas (encore) de la nationalité allemande . L’opinion publique et le législateur
ne s’adaptent que lentement à cette nouvelle réalité démographique qui modifie profondément
la sociologie du pays. Le premier enjeu majeur des politiques publiques consiste
ainsi à prendre acte des besoins sur le marché du travail, de l’enracinement des populations
immigrées, et à pallier ainsi les inégalités croissantes liées au milieu social, à l’origine
et au genre.
Par-delà cette diversité, on relève des tendances profondes qui singularisent la jeunesse
en Allemagne et qui lui permettent, globalement, de bien gérer les transitions entre
ses différentes phases de vie : une forte participation dans la vie sociétale et une confiance
dans l’avenir de la société ; une bonne articulation entre formation et emploi pour les
plus diplômés grâce aux nombreuses mesures d’accompagnement et à l’ouverture des
employeurs quant à la diversité des trajectoires ; la recherche d’un meilleur équilibre entre
vie professionnelle et vie privée.
Ce dernier point est particulièrement important pour les jeunes femmes, qui sont encore
plus attachées à leur carrière, à leur indépendance, à leur vie familiale et à leurs amis, et
ce, bien qu’elles fassent les frais d’inégalités structurelles (discrimination horizontale et
verticale sur le marché du travail ; manque de structures de garde pour la petite enfance
malgré les récentes politiques sociales). Résoudre cette tension extrême entre contraintes
professionnelles et contraintes familiales est le deuxième défi majeur qu’ont à résoudre
les politiques publiques afin de faire face aux problèmes démographiques d’aujourd’hui
et de demain.
. L’accès à la nationalité des enfants nés de parents étrangers sur le sol allemand vient seulement d’être ouvert par
la loi. Le caractère récent de cette évolution est dû au retard de l’Allemagne dans sa réforme du code de la nationalité qui
accorde depuis peu le passeport allemand aux enfants nés et socialisés sur son sol. La venue des Aussiedler, jeunes russophones
descendants d’Allemands (mais souvent non germanophones), complique encore la perception de l’appartenance
à l’espace national (sur la question de la nationalité, voir Weil, 2005 ; Gosewinkel, 2001).
131
Les jeunesses en Allemagne contemporaine : entre confiance politique et clivages sociaux
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133
le pessimisme et l’isolement des jeunes britanniques
Andy Furlong,
professeur à l’université de Glasgow, Royaume-Uni
Fred Cartmel,
maître de conférences à l’université de Glasgow, Royaume-Uni
Au Royaume-Uni, comme dans l’ensemble du monde développé, les trajectoires scolaires
et professionnelles des jeunes ont profondément changé, générant, selon de nombreux observateurs,
de nouveaux comportements et de nouvelles valeurs. On a ainsi parlé d’un « bouleversement
générationnel », en raison des conditions de vie de plus en plus imprévisibles
et précaires et du désir croissant d’accéder à des modes de vie mieux adaptés à des périodes
de transition désormais plus longues. Cette évolution aurait poussé la nouvelle génération à
porter
un regard différent sur la vie et le travail (Sennett, 1998 ; Beck, 2000 ; Trinca et Fox, 2004).
Ces nouvelles attitudes pourraient aussi contribuer à l’émergence de nouvelles valeurs familiales
et auraient des répercussions sur la cohésion sociale dans son ensemble. Le présent
article analyse comment certains changements sociétaux ont transformé les perceptions des
jeunes Britanniques, qui se sentent plus pessimistes et coupés de la société.
Les hypothèses sur l’évolution des aspirations des jeunes bénéficient de recherches
théoriques approfondies, même si les preuves empiriques font encore défaut. Des transitions
prolongées et complexes, conjuguées à l’émergence d’emplois non réglementés et
plus précaires, entraînent un processus d’individualisation exigeant plus de réflexivité et
de souplesse pour négocier la vie sociale et économique (Furlong et Cartmel, 2007). C’est
pour cette raison que, selon certains observateurs, les jeunes se focalisent moins sur le
travail et qu’ils adoptent des modes de vie hédonistes, où les loisirs et la consommation
sont prioritaires (Côté, 2000).
Ce court article sur les jeunes Britanniques se propose d’étudier la manière dont ceuxci
considèrent le travail et la vie en société, quelques comparaisons étant faites avec leurs
homologues européens. Afin de comprendre dans quelle mesure les changements économiques
et sociaux ont pu modifier les représentations des jeunes, nous comparerons
également ces dernières avec celles de groupes plus âgés.
sentiments pessimistes à propos du travail
comme activité gratifiante
À bien des égards, les évolutions dans l’organisation de l’emploi et l’émergence de
nouvelles opportunités structurelles sont considérées comme le point de départ de ces
nouvelles perceptions du monde du travail. Mais il en résulte des effets aussi bien négatifs
que positifs. D’un côté, il y a une demande croissante de travailleurs professionnels
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
134
et techniques, ce qui peut créer de fortes attentes de la part des jeunes ; de l’autre, ceux-ci
entrent dans un marché du travail où les changements de poste et les emplois non réglementés
sont devenus de plus en plus fréquents. La fin du sentiment de sécurité et de
prévisibilité oblige les jeunes travailleurs à actualiser régulièrement leurs compétences
afin de s’adapter aux évolutions du marché. Un monde professionnel perçu comme incertain
peut donner naissance à un certain pessimisme. Dans cette partie, nous évaluons les
preuves d’un tel changement subjectif en nous demandant si, en regard de la situation des
générations plus âgées, le travail et l’emploi continuent de jouer un rôle central dans la vie
des jeunes, et si le travail peut toujours être considéré comme essentiel à leur identité.
Les réponses relatives à l’implication dans le travail démontrent qu’une grande majorité
des jeunes aspirent à un métier intéressant et gratifiant, à des opportunités de carrière
prometteuse et à un poste qui les rende fiers. La plupart des personnes interrogées privilégient
également la sécurité de l’emploi, un bon patron et un environnement de travail sain.
Aucune de ces réponses ne donne lieu à d’importantes variations en fonction du groupe
d’âge, et toutes suggèrent que les jeunes Britanniques sont essentiellement orientés vers
le travail et qu’ils privilégient la sécurité de l’emploi, ainsi que de bonnes conditions de
travail. Par ailleurs, les priorités des jeunes au Royaume-Uni sont similaires à celles de
leurs homologues européens, à une exception près : ceux-ci ont davantage tendance à souligner
l’importance d’avoir un travail intéressant et valorisant (77 % des jeunes Européens
contre 68 % des jeunes Britanniques considèrent cet aspect comme très important). Cette
différence indique que les jeunes Britanniques ne croient guère à la possibilité de s’investir
dans un travail subjectivement valorisant.
La négociation et le contrôle personnels étant souvent présentés comme des atouts
importants dans les économies modernes, nous devrions constater que les jeunes mettent
l’accent sur les valeurs liées au contrôle et à l’indépendance. Cinq questions ont été proposées
pour juger de telles orientations (capacité d’influencer les conditions de travail ;
avoir un poste avec beaucoup de responsabilités ; travail autonome ; horaires souples ;
être capable de diriger autrui). Alors qu’environ un répondant sur deux apprécie la possibilité
d’influencer les conditions de travail et d’avoir des horaires souples, seulement
un tiers considère les autres aspects comme aussi importants. Peu de différences saillantes
liées à l’âge sont perceptibles, hormis la grande valeur accordée aux horaires souples
par les 30‑50 ans (peut-être du fait de leurs autres responsabilités) et la légère préférence,
parmi les moins de 24 ans, consistant à contribuer à l’épanouissement d’autrui (résultant
peut-être de leur niveau d’études plus élevé). À une exception près, les disparités entre les
personnes interrogées spécifiquement au Royaume-Uni et en Europe en général étaient
faibles : les Européens dans leur ensemble ont privilégié le travail autonome (44 % des jeunes
Européens pensent que le travail autonome est très important, contre 35 % des jeunes
au Royaume-Uni), ce qui indique à nouveau que les jeunes Britanniques ont une plus faible
confiance dans leur capacité d’obtenir un poste correspondant à de telles conditions.
Les fortes orientations instrumentales concernant le travail tendent à être associées à
des relations d’emploi traditionnelles où des récompenses concrètes compensent le manque
de satisfaction professionnelle. En principe, la transition vers une économie moderne
et de haut niveau devrait aller de pair avec une baisse de cette dimension instrumentale,
135
Le pessimisme et l’isolement des jeunes Britanniques
illustrée par les fortes différences, liées à l’âge, des regards portés sur le travail. L’enquête
réalisée au Royaume-Uni ne corrobore guère cette théorie. Les réponses sur les valeurs
instrumentales témoignent du désir d’avoir beaucoup de congés et de temps libre, un
salaire élevé et des avantages sociaux intéressants. Elles ne présentent pas de différences
en fonction de l’âge de la personne interrogée. Par ailleurs, les priorités des jeunes
Britanniques sont similaires à celles de leurs homologues européens, à une exception
près : les Européens accordent une plus grande valeur à un salaire élevé (56 % des jeunes
Européens considèrent qu’un salaire élevé est très important pour une future carrière,
contre 46 % des jeunes au Royaume-Uni).
En règle générale, les hommes et les femmes partagent des valeurs similaires concernant
le travail et la carrière. Néanmoins, les jeunes femmes accordent plus d’importance
aux éléments liés à l’environnement (collègues sympathiques, un bon patron, un environnement
sain) et à la sécurité (sécurité de l’emploi et droit au congé parental).
un sentiment général d’être coupé de la société
D’un point de vue théorique, de nombreux débats ont porté sur l’affaiblissement du
collectif et sur les approches plus individualistes de la vie socio-économique (Sennett, 1998 ;
Beck, 2000). L’idée implicite est qu’au fur et à mesure que les liens sociaux s’amenuisent,
que la vie économique se fragmente et que l’avenir devient moins prévisible, les jeunes
sont obligés de prendre encore plus leur vie en main. On pourrait s’attendre à ce qu’ils
s’adaptent subjectivement à ce nouveau contexte en repensant les liens qui les unissent à
la société dans son ensemble et anticipent de nouvelles restrictions entravant leur liberté
de choix. Le processus de modernisation peut avoir un impact sur les relations familiales,
et, à la suite des évolutions du monde du travail, nous pourrions nous attendre à des attitudes
pessimistes envers les changements socio-économiques, voire à une nouvelle vision
de la justice sociale.
Il existe parmi les Britanniques deux groupes d’importance équivalente : ceux qui perçoivent
la famille comme le fondement de la société et ceux qui ne partagent pas ce point
de vue. Alors que les femmes ont plus tendance à privilégier la première conception, les
différences entre les classes d’âge sont étonnamment faibles. Les relations familiales ayant
subi de profonds changements au cours des dernières décennies, on aurait pu s’attendre
à des écarts plus nets entre les générations. Aujourd’hui les jeunes comptent nettement
plus sur le soutien financier de leur famille et, dans l’ensemble, ne sont plus en mesure
d’être aussi rapidement indépendants que par le passé (Jones et Wallace, 1992). À partir
des années 1980, plusieurs textes de loi furent soumis, qui ont accru la dépendance
des jeunes à l’égard de leur famille. Les moins de 18 ans ont été privés d’allocations chômage,
tandis que ceux âgés de 18 à 25 ans ont vu leurs indemnités réduites. Les allocations
logement ont fait l’objet de restrictions, les bourses d’études ont été remplacées par des
prêts, et les études universitaires sont devenues payantes. L’accès restreint des étudiants
et des chômeurs aux aides de l’État augmente la dépendance vis-à-vis de leur famille, dont
ils attendent maintenant un soutien financier à long terme. Le rôle de la famille comme
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
136
mécanisme
reliant économiquement les jeunes adultes s’est objectivement accru, ceux-ci
déplorant cette situation de dépendance financière forcée. On pourrait convenir qu’en
l’absence d’un réel système d’aide sociale pour les jeunes, la famille est bien devenue le
socle de la société au Royaume-Uni.
Les chercheurs en sciences sociales se sont également beaucoup intéressés à la relation
entre processus d’individualisation et degré d’adhésion (social connectivity). Les données
empiriques étudiées ici suggèrent que les jeunes Britanniques, tout comme leurs homologues
européens, ont un sentiment d’appartenance sociétale extrêmement faible. Au
Royaume-Uni, la majorité des jeunes interrogés se sentent isolés, un sur cinq seulement
considérant appartenir à la société dans laquelle il vit. Dans le même sens, un tiers de ces
jeunes estiment nécessaire que la société poursuive plus d’objectifs communs. Cette opinion
est partagée également par les groupes plus âgés, en particulier par les plus de 40 ans
et par les hommes.
Alors qu’ils se sentent socialement peu intégrés, presque neuf jeunes sur dix rejettent
l’idée que ce qui se passe dans le monde n’a pas beaucoup d’impact sur leur vie. En
d’autres termes, les jeunes se sentent déconnectés de leur propre communauté, mais ils
sont fort conscients que leur vie est affectée, à un niveau global, par des événements qu’ils
ne peuvent guère contrôler. Leurs homologues européens partagent ces impressions. Au
Royaume-Uni, les classes d’âge plus jeunes ont tendance à se sentir davantage coupées
des événements mondiaux : alors qu’environ 10 % des plus de 25 ans pensent que les événements
mondiaux ont peu d’impact sur leur vie, ils sont 20 % parmi les 16‑24 ans à être
de cet avis.
Malgré tout cela, une minorité importante des personnes interrogées se sent capable,
à titre personnel, de promouvoir des changements et d’exercer des choix. Près de 40 %
pensent que les individus peuvent changer la société grâce à leurs choix et leurs actions.
Ce taux est légèrement plus faible que celui de leurs homologues européens, ce qui illustre
peut-être le manque évident d’influence politique des Britanniques sur des événements
tels que la guerre en Irak. Sur ce point, les opinions des hommes et des femmes sont très
semblables, tandis que les différences entre les classes d’âge sont, elles, complexes (les
moins de 20 ans et les plus de 40 ans se disant convaincus de pouvoir faire évoluer les
choses grâce à l’action individuelle). De même, environ 40 % des Britanniques interrogés
pensent que leur pays leur offre la possibilité d’effectuer des choix dans la vie – un ratio
bien plus élevé que dans l’ensemble des pays européens. Ici, les différences en fonction
du sexe et de l’âge des répondants sont minimes. Soulignant une profonde envie d’agir,
environ 30 % pensent, comme ailleurs en Europe, être totalement libres et en mesure de
contrôler leur avenir. Les femmes sont légèrement plus nombreuses à penser qu’elles peuvent
maîtriser leur avenir, et les moins de 25 ans ont plus de confiance dans leur capacité
à contrôler leur vie.
Bien que de nombreux jeunes pensent pouvoir effectuer des choix, leur regard sur leur
propre avenir et sur celui de leur société sont contradictoires. Tout comme dans d’autres
régions d’Europe, plus d’un tiers des personnes interrogées pensent que leur avenir est
prometteur, alors que moins d’une sur dix ressent le même optimisme concernant sa
société. Le niveau d’optimisme concernant l’avenir personnel est le plus élevé chez les
137
Le pessimisme et l’isolement des jeunes Britanniques
personnes de moins de 25 ans, tandis que, pour l’avenir de la société, on note peu d’écarts
d’opinion liés à l’âge. Le niveau d’optimisme concernant l’avenir personnel est étroitement
lié à la conviction d’avoir un bon travail dans le futur. Près de 40 % des personnes
interrogées s’attendent à pouvoir obtenir un bon emploi, alors que le ratio est d’environ
un tiers dans l’ensemble de l’Europe. Les hommes et les moins de 25 ans sont légèrement
plus confiants dans leur capacité à obtenir un bon emploi, ce qui, dans le cas des personnes
plus âgées interrogées, reflète probablement leur situation actuelle et leur faible optimisme
quant aux chances de voir leur vie professionnelle s’améliorer.
Ces résultats confirment le lien entre le pessimisme concernant l’avenir de la société
et les niveaux de défiance à l’égard du gouvernement, des organisations nationales et
internationales, des grandes entreprises, et même des compatriotes et des élus. Moins de
5 % des personnes interrogées disent faire confiance au gouvernement, aux médias ou
aux multinationales, ce qui souligne leur faible sentiment d’intégration sociale. Moins de
10 % disent faire confiance aux ONG telles que les syndicats, à l’Union européenne, aux
institutions religieuses ou à autrui en général. Le panorama est très similaire au Royaume-
Uni et dans l’ensemble de l’Europe. Quelques exceptions peuvent être soulignées : les
Britanniques font encore moins confiance aux ONG, à l’Union européenne ou à autrui en
général. Chez eux, les différences liées au sexe sont minimes, quoique les hommes expriment
plus de confiance envers les autres. Les différences liées à l’âge sont également faibles,
bien que les classes d’âge les plus jeunes fassent plus confiance aux ONG, à l’Union
européenne et à l’Organisation mondiale du commerce, et que les personnes interrogées
les plus âgées fassent davantage confiance aux autres en général.
En ce qui concerne le gouvernement et les politiques qu’il lui incombe de mettre prioritairement
en oeuvre, on observe un fossé non négligeable entre l’orientation actuelle de
ces politiques et les opinions politiques des personnes interrogées. C’est sans doute la
conséquence des faibles niveaux de confiance et de la conviction que les organes gouvernementaux
ne sont pas au diapason de la jeunesse et ne prennent pas en compte ses
priorités. On observe au Royaume-Uni comme en Europe une tentative de réduction des
dépenses publiques dans des domaines tels que l’éducation et une tendance à allouer
moins d’aides sociales. Au Royaume-Uni, bien que le nombre de bourses d’études soit en
baisse et que les universités imposent désormais des frais de scolarité, près de 60 % des
personnes interrogées se sont déclarées en faveur d’un enseignement universitaire gratuit
pour tous. Les femmes tendent davantage à penser ainsi, en particulier celles de plus de
40 ans (bien que les différences liées à l’âge soient globalement limitées). Le droit à un
congé parental rémunéré de douze mois est également très important, surtout chez les
femmes. Les Britanniques accordent un peu moins d’importance au congé parental que
leurs homologues européens et, comme on pouvait s’y attendre – puisqu’ils en sont les
principaux bénéficiaires –, les groupes les plus favorables à cet avantage social sont ceux
qui sont en âge de procréer.
Dans certains pays d’Europe, les politiques dites « de la troisième voie », qui prônent
le juste milieu entre droits et obligations, ont gagné du terrain durant la dernière décennie,
notamment au Royaume-Uni. Ces idées, préconisant l’autonomie des individus, semblent
avoir imprégné les mentalités. Au Royaume-Uni, pays doté d’une longue tradition de
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
138
services
de santé gratuits pour les usagers, moins de 30 % des personnes interrogées pensent
que l’accès aux soins devrait être gratuit, quelle que soit la façon dont les gens prennent
soin de leur santé : cette proposition est défendue par plus de 40 % des Européens. Dans un
contexte de politiques de la troisième voie fortement axées sur la nécessité de motiver les
demandeurs d’emploi, la grande majorité des Britanniques interrogés (plus de 90 %) rejette
l’idée que les allocations chômage devraient être payées même lorsqu’il existe des possibilités
d’emploi. Leurs opinions rejoignent celles de leurs homologues européens.
À bien des égards, les jeunes doivent aujourd’hui négocier un ensemble de conditions
bien différentes de celles qu’ont connues leurs parents : la vie sociale et économique a
changé et devient de moins en moins prévisible. Il semble dès lors logique d’envisager
un effet de ces transformations sociétales sur l’opinion de la population. À mesure que les
jeunes sont confrontés à de nouvelles situations, ils pourraient être contraints de repenser
les manières traditionnelles d’aborder des fonctions clés telles que le travail, interrogeant
ainsi à nouveau la nature de leurs liens avec la collectivité. Mais cela simplifie la réalité.
Indépendamment de l’ampleur des changements qui interviennent dans la vie des jeunes
Britanniques, leurs attitudes vis-à-vis du travail et de la société n’ont pas changé autant
qu’on aurait pu le craindre.
L’opinion des jeunes Britanniques à l’égard du travail est essentielle, tant en raison
des vastes mutations dans les pratiques du travail que parce que celui-ci est une activité
primordiale pour vivre sa citoyenneté et pour renforcer les relations sociales. Or, étonnamment,
les évolutions du travail et des contextes de l’emploi ont eu très peu d’influence sur
les perceptions des jeunes : les similitudes entre générations sont plus importantes que les
différences. De bonnes conditions de travail et le fait de se sentir satisfait de son travail
demeurent importants. Plusieurs éléments – pessimisme quant à la possibilité d’obtenir
un bon travail dans l’avenir, de diriger d’autres personnes, de travailler de manière indépendante
– indiquent cependant que le travail n’est plus perçu par les jeunes comme une
activité intrinsèquement gratifiante.
En dehors du travail, les données de l’enquête indiquent un sentiment de déconnexion,
suggérant de nouvelles relations entre l’individu et une société dans laquelle les
liens contractuels sont moins forts. Les jeunes adultes sont parfaitement conscients des
contraintes auxquelles ils doivent faire face, et ils ne sont guère optimistes quant à l’avenir
d’une société de plus en plus individualiste, caractérisée par la fragmentation et la
dislocation de la vie collective, le sentiment de ne pas appartenir à la société et le manque
de confiance. Ces processus se perçoivent dans le faible sentiment d’appartenance
et dans le manque de confiance global. Ces points de vue ne sont pas propres aux jeunes
Britanniques : ils sont, en règle générale, partagés par leurs homologues européens. Au
Royaume-Uni, l’explication tient peut-être à leur exclusion de la vie politique : on ne se
soucie guère de leur opinion et de leurs expériences, à moins qu’ils ne constituent une
gêne sur le plan social ou une charge économique.
Le principal message qui ressort des réponses collectées au Royaume-Uni est que les
jeunes sont assez pessimistes en ce qui concerne leurs chances d’obtenir un travail qui
ait du sens et qui soit gratifiant, et ce en dépit de leur profond désir d’avoir un métier
139
Le pessimisme et l’isolement des jeunes Britanniques
intéressant
et de bonnes opportunités de carrière. Ces jeunes adultes semblent par ailleurs
se désintéresser de la politique et avoir peu confiance dans leur gouvernement comme
dans l’ensemble de la population. Malgré leur degré de pessimisme plus élevé et leur sentiment
plus marqué de ne pas appartenir à la société, les jeunes Britanniques présentent,
dans l’ensemble, davantage de similarités que de différences lorsqu’on les compare à leurs
homologues européens. Cela indique qu’un vaste engagement européen est nécessaire
pour améliorer les perspectives de la jeunesse.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
140
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141
les jeunes en suède :
le pessimisme est-il derrière nous ?
Mats Trondman,
professeur de sociologie des cultures, université de Växjö, Suède
Nikidion a une vie matérielle, institutionnelle et relationnelle.
Et cette vie la constitue, pour le meilleur et pour le pire.
Elle est l’enfant de ses parents : leur amour et leurs soins, ou leur
absence, la façonnent. Elle est l’enfant de circonstances matérielles,
de besoins et d’opulence ; elle est en bonne santé ou malade,
affamée ou rassasiée : et cela, à nouveau, la façonne – façonne
non seulement sa santé, mais aussi ses espoirs, ses attentes et ses
peurs, sa capacité de raisonnement. Elle est l’enfant de sa ville
et de ses institutions : et ces institutions déterminent sa capacité
à faire preuve d’humilité ou d’estime de soi, de pingrerie ou
de générosité, d’avidité ou de modération. Cette imprégnation
atteint jusqu’à son âme, influençant profondément ce que celleci
peut devenir, même en prenant les choses avec philosophie.
Martha C. Nussbaum, The Therapy of Desire (1994, p. 99-100).
Une analyse de la jeunesse suédoise, fondée sur les résultats de l’étude Kairos Future-
Fondation pour l’innovation politique, montre des similitudes et de profondes différences,
tant entre les jeunes Suédois et ceux d’autres pays européens qu’entre différentes catégories
de jeunes en Suède. D’une manière générale, les jeunes Suédois, comme les autres
jeunes Européens, ont plus confiance dans leur avenir individuel que dans l’avenir de leur
société. La jeunesse suédoise considère par ailleurs assez largement la famille et le travail
comme des aspects très importants de sa vie.
Néanmoins, les différences sont également importantes. Le sexe, l’éducation, l’âge,
l’environnement urbain et le statut civil sont autant de variables qui distinguent les jeunes
Suédois quant à leur rapport à l’avenir, à la famille et au travail. Lorsqu’ils sont comparés
aux autres jeunes, nous observons que les jeunes Suédois croient plus fortement tant dans
leur propre futur que dans celui de leur pays. Il existe également des différences concernant
la satisfaction vis-à-vis de la famille, le rôle de celle-ci dans la société et l’importance
du travail, des carrières et des stratégies de carrière.
La conclusion de notre texte est une synthèse – ou, pour employer le vocabulaire du
philosophe Charles Taylor (2004), un imaginaire social – de la façon dont les différences
entre les jeunes Suédois et d’autres jeunes Européens peuvent être comprises. L’idée
défendue est que les jeunes des pays étudiés souffrent, plus profondément que les jeunes
Suédois, de trois tensions fondamentales (« performance gap », Trondman et Bunar, 1999).
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
142
Premièrement, il existe un décalage entre la vie réelle et les espoirs ; deuxièmement, entre
ce que les jeunes veulent avoir et ce qu’ils doivent faire pour l’obtenir ; troisièmement,
entre ce qu’ils croient être possible à titre individuel et ce qui l’est réellement dans la
société au sein de laquelle ils vivent.
Les jeunes Européens partagent des conceptions fondamentales (vital center,
Alexander et Smelser, 1999). Ils estiment important de limiter ces décalages. Ils veulent
que leur vécu se rapproche de leurs espoirs. Ils veulent que leurs actions se rapprochent
davantage de ce qu’ils désirent avoir, et par là même de ce qu’ils désirent faire. Ils veulent
être plus confiants tant dans leur propre avenir que dans l’avenir de leur société.
Les jeunes en Suède semblent ressentir plus fortement ce besoin de « rapprochement »
que les jeunes d’autres pays. Cela est probablement dû aux effets conjoints des réformes
de la protection sociale (telles que le congé parental, les programmes de développement
visant les zones de ségrégation urbaine, le soutien des organisations syndicales,
les prêts d’études pour tous les jeunes admis à l’université) et des politiques prioritaires
en faveur de la participation et de la contribution des jeunes à la société suédoise. Un
bureau gouvernemental spécifique – Ungdomsstyrelsen – gère à Stockholm ces politiques
pour et avec les jeunes.
Mais le pessimisme et le mécontentement des jeunes Suédois ne sont pas pour autant
derrière eux. Ceux-ci se sentent simplement un peu mieux. L’écart entre les jeunes gens
en Suède et leurs homologues européens se retrouve également parmi les jeunes Suédois
eux-mêmes (voir, par exemple, Vogel et Häll, 2005 ; Trondman et Bunar, 2001 ; Nyberg,
2007 ; Trondman, 2008), comme au sein des jeunesses d’autres pays (Wilkinson, 2005).
Nous avons tous besoin d’une adéquation permanente entre les représentations symboliques
– ce en quoi l’on croit (Alexander, 2006) – et les structures sociales et matérielles (les
conditions concrètes qui aident les jeunes à devenir plus productifs dans leur vie future).
Nous devons ainsi tenir compte, dans toute démarche de politique publique, de la vie
matérielle et sociale des jeunes afin de développer des institutions qui leur permettront
d’être autonomes, de conduire leur vie, mais aussi d’être soucieux des conditions d’épanouissement
des autres. Nous avons dès lors besoin de fortes structures symboliques – « le
coeur de la vie démocratique » (Alexander, p. ix, 2006) –, qui fournissent « un cadre dans
lequel s’inscrivent la solidarité et les obligations qui en découlent […] » (ibid., p. 3). Nous
ne comblerons pas les écarts si nous ne croyons pas à l’importance même de cette démarche.
une vision radieuse de l’avenir
L’avenir des jeunes adultes peut être compris à travers la façon dont chaque individu
conçoit son propre parcours. L’avenir peut aussi être compris comme celui de sa propre
société. La première perception de l’avenir sera nommée avenir individuel ; la deuxième,
avenir sociétal.
Cette étude donne lieu à d’importantes découvertes empiriques : les jeunes considèrent
que leur avenir individuel est plus prometteur que leur avenir sociétal ; plus de jeunes
Suédois que de jeunes Européens pensent que leur avenir individuel et l’avenir sociétal
143
Les jeunes en Suède : le pessimisme est-il derrière nous ?
sont prometteurs ; les jeunes Suédois vivant dans une grande ville et ayant une formation
universitaire considèrent plus positivement leur avenir individuel et leur avenir sociétal
que les jeunes habitant une petite ville, une commune ou un village. Les jeunes Suédoises
perçoivent plus fréquemment que leurs homologues masculins leur avenir individuel et
sociétal comme étant prometteur.
En ce qui concerne l’avenir individuel, presque un jeune Suédois sur deux (49 %) est
complètement d’accord avec la proposition « mon avenir est prometteur ». Dans quelle
mesure des facteurs comme la vie urbaine, l’éducation, le sexe, le fait d’être né à l’étranger
jouent-ils dans la croyance en un avenir prospère ?
– Vie urbaine. Au moins six jeunes Suédois sur dix (64 %) vivant dans une grande ville
pensent que leur avenir individuel est encourageant. Pour les jeunes habitant une ville
plus petite ou un village, le taux est respectivement de 45 % et de 42 %.
– Éducation. Les jeunes Suédois qui pensent que leur avenir individuel est prometteur
sont plus nombreux parmi ceux qui ont une éducation universitaire (61 %) que
parmi ceux qui n’ont suivi qu’une scolarité dans l’enseignement secondaire (42 %) ou
primaire (41 %).
– Sexe. En Suède, plus de jeunes femmes (53 %) que de jeunes hommes (46 %) trouvent
que leur avenir individuel est prometteur.
– Naissance à l’étranger. Il n’y a aucune différence dans le regard porté sur l’avenir individuel
entre les jeunes Suédois nés à l’étranger (49 %) et ceux qui sont nés en Suède (50 %).
En ce qui concerne l’avenir sociétal, presque un jeune Suédois sur cinq (18 %) est d’accord
avec la proposition selon laquelle l’avenir de leur société est prometteur. Les jeunes en
Suède sont donc nettement plus confiants dans leur propre avenir que dans l’avenir de
leur société. La confiance en soi est de toute évidence plus grande que la confiance en son
propre pays. Comme pour l’avenir individuel, la croyance en un avenir prospère de la
société est liée à la vie urbaine, à l’éducation, au sexe et au lieu de naissance.
– Vie urbaine. Les jeunes Suédois qui vivent dans une grande ville ont une croyance
légèrement plus forte dans l’avenir de leur société (21 %) que ceux qui vivent dans une
ville moyenne (17 %) ou un village (15 %).
– Éducation. Il est plus fréquent pour les jeunes ayant bénéficié d’une éducation universitaire
d’avoir confiance dans l’avenir sociétal (22 %) que pour ceux qui n’ont suivi qu’une
scolarité dans l’enseignement secondaire (15 %) ou primaire (16 %).
– Sexe. Une jeune femme sur cinq (20 %) croit réellement dans l’avenir de la Suède,
contre seulement 15 % des jeunes hommes.
– Naissance à l’étranger. L’avenir sociétal est prometteur pour 17 % des Suédois nés à
l’étranger, contre 18 % de ceux nés en Suède.
En comparant les jeunes Suédois aux autres jeunes Européens, il faut souligner deux
points importants. Tout d’abord, les jeunes, tant en Suède qu’en Europe, croient bien
plus dans leur propre avenir que dans l’avenir de leur société. Ensuite, les jeunes en
Suède sont, plus que les jeunes Européens, confiants dans leur avenir personnel comme
dans l’avenir de leur société. Près de la moitié des jeunes Suédois (49 %), contre seulement
un jeune Européen sur trois (32 %), pensent que leur avenir individuel est prometteur.
Presque un jeune Suédois sur cinq (18 %) est d’accord avec la proposition selon
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
144
laquelle l’avenir de la société semble prometteur. Parmi les jeunes Européens, le score
est de 8 %.
une grande satisfaction vis-à-vis de la famille
Dans quelle mesure la famille donne-t-elle du sens à la vie des jeunes ? La famille jouet-
elle un rôle important dans la construction de leur identité ? Est-ce que le fait d’avoir une
famille et des enfants améliore la qualité de vie ?
Cette étude fournit d’importants résultats empiriques : globalement, les jeunes estiment
que la famille donne du sens à la vie, contribue à leur identité comme à la qualité de leur
vie. En Suède, la famille est particulièrement valorisée par les jeunes femmes, par les jeunes
adultes (25-29 ans), par ceux qui sont instruits, mariés et par ceux qui ont des enfants. Une
grande majorité de jeunes Suédois sont très satisfaits de leur propre famille ; une majorité
exprime un grand intérêt à passer du temps avec leur famille ; et, dans l’ensemble, tant les
jeunes Suédois que les jeunes Européens accordent beaucoup d’importance à la famille.
Interrogés sur les aspects qui donnent du sens à la vie, huit jeunes Suédois sur dix
(80 %) répondent : « la famille ». Seuls les amis (74 %) présentent un score similaire. Les
loisirs (59 %), le travail (42 %) et les possessions matérielles (22 %) ont moins d’importance.
Même tendance par rapport aux facteurs qui forment leur identité. De nouveau, la famille
(63 %) et les amis (60 %) occupent les premières places. L’éducation (38 %), la profession
(34 %) et le statut marital (33 %) les suivent. Près de sept jeunes Suédois sur dix (67 %)
soutiennent pleinement la proposition selon laquelle la signification d’une belle vie est
d’avoir une famille et des enfants.
Les jeunes Suédois ayant des enfants sont ceux qui valorisent le plus la famille. Près de
neuf sur dix (93 %) pensent qu’elle est essentielle pour donner du sens à la vie. Par ailleurs,
près de neuf jeunes femmes sur dix (89 %) la considèrent comme étant très importante
pour donner du sens à la vie, contre sept sur dix (71 %) pour leurs homologues masculins.
Les jeunes Suédois sont également très satisfaits de leur famille (70 %).
Comparés à d’autres jeunes Européens, les jeunes en Suède sont généralement plus
satisfaits de leur famille, bien qu’ils semblent moins convaincus que la famille soit le socle
de la société :
– Du sens à la vie. Huit jeunes Suédois sur dix (80 %) et 77 % des autres jeunes Européens
ayant participé à cette étude s’accordent pleinement sur le fait que la famille donne du
sens à la vie.
– Un facteur d’identité. Au moins six jeunes Suédois sur dix (63 %) et près de sept jeunes
Européens sur dix (68 %) pensent que la famille est très importante dans la construction
de l’identité de chacun.
– Une belle vie. À bien des égards, les jeunes Suédois (67 %) comme les jeunes
Européens (65 %) soutiennent fortement l’idée qu’une belle vie implique d’avoir une
famille et des enfants.
– Satisfaction familiale. La proportion de jeunes Suédois très satisfaits de leur famille
(70 %) est un peu plus importante que celle des jeunes Européens (63 %).
145
Les jeunes en Suède : le pessimisme est-il derrière nous ?
– La famille comme socle de la société. Un jeune Suédois sur trois (33 %) pense que la
famille est le fondement de la société, contre 47 % des jeunes Européens.
Dans tous ces cas de figure, une grande majorité de Suédois et d’Européens considèrent
que la famille a une grande importance. Il est donc logique de souligner leurs fortes
similitudes plutôt que de pointer leurs divergences limitées. Ces similitudes se perçoivent
également dans l’intérêt manifesté par les jeunes à passer du temps avec leur famille.
Deux différences familiales apparaissent cependant : tout d’abord, les jeunes Suédois sont
plus souvent pleinement satisfaits de leur famille ; ensuite, ce qui est plus saisissant encore,
les jeunes Suédois sont moins convaincus que la famille est le fondement de la société.
la carrière et le statut de l’emploi sont moins importants
Dans quelle mesure le travail donne-t-il du sens à la vie ? Le travail joue-t-il un rôle
important dans la construction identitaire ? Le travail est-il un élément clé d’une belle vie ?
Cette étude permet à nouveau d’importants constats empiriques : les jeunes Suédois
accordent plus d’importance à la famille qu’au travail ; les jeunes Européens considèrent
davantage que leurs homologues suédois que le travail est important pour donner du sens
à sa vie et à son identité. Évoquant leur future carrière, un plus grand nombre de jeunes
gens en Europe mettent l’accent sur le fait d’avoir un salaire élevé et un poste important.
Enfin, par rapport aux stratégies de carrière – ce qui doit être entrepris pour réussir dans
sa vie professionnelle –, les jeunes Européens se focalisent plus souvent sur le paraître, sur
l’importance de saisir toutes les opportunités qui se présentent et sur le fait de se renouveler
constamment.
Au moins quatre jeunes Suédois sur dix (42 %) pensent que le travail est un aspect
essentiel pour saisir le sens de la vie. Lorsqu’on leur demande quels facteurs clés contribuent
à leur identité, au moins une personne interrogée sur trois (34 %) met le travail en
première position. Une majorité (65 %) considère qu’obtenir un emploi stimulant et valorisant
est décisif pour avoir une bonne vie.
Si nous comparons ces témoignages sur le travail à ceux sur la famille, nous constatons
que le consensus est, chez les jeunes, plus large concernant la famille puisque, nous l’avons
vu, 80 % pensent qu’elle est très importante pour donner du sens à la vie. La famille, en
particulier, mais également le travail sont des dimensions essentielles pour comprendre
l’identité, la qualité et la signification de la vie.
Ceux qui croient particulièrement dans la signification du travail sont les jeunes femmes
: près d’une jeune Suédoise sur deux (48 %), contre 37 % des jeunes hommes, pense
que le travail est très important pour donner du sens à sa vie. Au moins une jeune femme
sur trois (36 %) estime que le travail contribue de manière significative à son identité
(contre 31 % des jeunes hommes), et sept jeunes femmes sur dix (72 %) pensent qu’avoir
un travail passionnant et valorisant est fondamental pour avoir une bonne vie (60 % pour
les jeunes hommes).
Par rapport aux autres jeunes Européens, les Suédois sont moins convaincus que le
travail est très important pour donner du sens à la vie (42 % des jeunes Suédois contre
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
146
52 % des autres jeunes Européens). Par ailleurs, le pourcentage de jeunes Européens
(42 %) qui voient le travail comme un élément constitutif de l’identité est plus élevé
que celui des Suédois (34 %). Le statut de l’emploi est également plus important pour
les jeunes Européens : près de quatre sur dix (37 %) pensent qu’il est important d’avoir
un poste à statut élevé. Le ratio tombe à un sur cinq (20 %) parmi les Suédois. Une plus
grande proportion des jeunes Européens (56 % contre 49 %) considère aussi qu’un salaire
élevé est essentiel.
L’analyse de ce que les jeunes pensent devoir faire pour réussir dans leur vie professionnelle
montre d’intéressantes différences entre les jeunes Suédois et leurs homologues
européens. Près d’un jeune Européen sur quatre (23 %, contre seulement 15 % des jeunes
Suédois) est d’accord avec l’idée selon laquelle on doit avoir une bonne apparence pour
réussir dans sa vie professionnelle future. Environ six jeunes Européens sur dix (59 %,
contre 46 % des Suédois) considèrent qu’il faut saisir toutes les opportunités qui se présentent
pour réussir dans sa carrière professionnelle. Près de quatre jeunes Européens sur dix
(38 % contre 28 % des Suédois) estiment qu’il faut se montrer à la hauteur des attentes des
autres pour réussir dans sa vie professionnelle. Pour saisir l’importance d’autrui dans la
vie des jeunes, on peut par ailleurs analyser les raisons invoquées pour suivre des études :
près de quatre jeunes Européens sur dix (38 %, contre seulement 19 % des jeunes Suédois)
avouent que c’est pour rendre leur famille fière d’eux.
On note donc deux différences intéressantes concernant le travail. La première porte
sur les disparités au sein même de la catégorie des jeunes Suédois. Comme nous l’avons
souligné ci-dessus, le sexe, l’éducation et la vie urbaine sont déterminants pour distinguer
les manières dont le travail est perçu. La seconde différence distingue les jeunes Suédois
des autres jeunes Européens quant au rôle central du travail pour donner du sens à la vie
et à l’identité, à l’importance de faire carrière (salaire et statut) et à l’évolution de carrière
(apparence, opportunités et capacité à se renouveler). Les jeunes Européens ont tendance
à plus valoriser tous ces aspects que les jeunes Suédois.
une relative harmonie entre autonomie personnelle et
confiance dans la société
Notre analyse nous a permis de déceler de nombreux points communs entre les jeunes
Suédois et leurs homologues européens quant à l’importance du travail, de la famille ou
du sentiment de confiance – aussi bien en soi que dans sa société – pour aller de l’avant
dans sa vie.
Pour synthétiser, j’aimerais défendre l’idée que les jeunes Européens ressentent et
expriment, plus que les jeunes Suédois, une situation de vie intermédiaire. Ils sont dans un
entre-deux, entre ce en quoi ils croient et ce qu’ils doivent vivre. Ils semblent prêts, pour
réduire ce fossé, à faire ce qu’ils pensent être nécessaire pour leur carrière professionnelle
(apparence, travailler dur, etc.). Mais apparemment sans grand résultat. Ils se méfient de
leur avenir. Autrement dit, ils ressentent trois tensions fondamentales (performance gap) : un
décalage entre leur vie réelle et leurs aspirations, un décalage entre ce qu’ils veulent avoir
147
Les jeunes en Suède : le pessimisme est-il derrière nous ?
et ce qu’ils doivent faire pour l’obtenir, un décalage entre ce qui peut être réalisable à titre
individuel et ce qui leur est possible de faire dans leur société. Ces décalages existent également
en Suède, mais de manière moins aiguë.
Comment comprendre ces décalages ? Trois brèves réponses sont possibles. La première
est empirique, la deuxième philosophique, et la troisième relève des politiques
publiques en faveur de l’autonomie et de la réalisation de soi. Bien que distinctes, ces
dimensions sont interdépendantes.
La comparaison entre jeunes Suédois et jeunes Européens permet de mettre en évidence
plusieurs traits. Les premiers sont plus des citoyens :
– qui sont membres d’organisations syndicales et politiques ;
– qui sont lecteurs de journaux et de magazines nationaux ;
– qui ont fortement confiance dans leur gouvernement, dans les gens en général et,
notamment, dans le système policier et judiciaire ;
– qui, par rapport à l’avenir dans un monde globalisé, ont moins peur de menaces
telles que le chômage, la pauvreté, le terrorisme ou la guerre ;
– qui croient que la mondialisation offre plus d’opportunités aux entreprises
nationales ;
– qui sont plus optimistes quant au fait d’avoir un bon emploi à l’avenir ;
– qui n’estiment pas nécessaire d’avoir un meilleur niveau de vie que leurs parents ;
– qui pensent avoir beaucoup en commun avec leurs compatriotes ;
– qui sont très satisfaits de la situation générale du pays dans lequel ils vivent ;
– qui croient nécessaire d’éduquer les enfants pour qu’ils deviennent des êtres
indépendants ;
– qui pensent que les gens ont, dans leur pays, la possibilité de choisir leur propre vie.
D’un point de vue plus théorique, on peut dire que les jeunes Suédois ressentent et croient
plus que les jeunes Européens que les structures matérielles, politiques et symboliques oeuvrent en
faveur de l’autonomie personnelle (et non pas contre elle). Ils pensent qu’il est possible d’être éduqué
comme un individu indépendant et de choisir sa propre vie. Autrement dit, les tensions
fondamentales sont moins fortes lorsque les jeunes citoyens peuvent grandir dans de bonnes
conditions socio-économiques et quand ils font confiance aux institutions de leur société. La
confiance sociétale n’oeuvre pas contre l’autonomie personnelle ou la liberté, mais, bien au
contraire, rend possible – ou du moins contribue à – l’autonomie des individus.
Martha C. Nussbaum a particulièrement étudié les relations entre les conditions
d’existence et l’autonomie personnelle. « L’objectif, écrit-elle dans Sex and Social Justice,
devrait toujours être de donner aux gens la capacité d’agir et de choisir » (1999, p. 11). Ou
encore : « Cela va de soi qu’il faut libérer les gens pour qu’ils puissent agir de manière
socialement productive. Chaque société doit ainsi définir les situations dans lesquelles les
individus doivent pouvoir compter sur un soutien des pouvoirs publics » (ibid., p. 20). Par
conséquent, il est essentiel de prendre en compte « l’importance égale de chaque vie » et
« les conditions qui rendent cela possible » (ibid., p. 10). La vision des individus, leurs préférences
et leurs désirs tendent à être « liés à leur perception de la justice sociale et de leurs
propres possibilités d’évolution » (ibid.). Autrement dit, si les jeunes gens « sont anxieux et
dépendants, […] c’est en partie parce qu’ils ont été formés ainsi » (ibid., p. 12). Du point de
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
148
vue de M. C. Nussbaum, la question la plus importante doit être : « Qu’est-ce que les gens
d’un groupe ou d’un pays vont être en mesure de faire et de devenir ? » (Ibid., p. 33.) Pour
y répondre, il nous faut examiner la distribution des ressources et des opportunités accessibles
à la jeune génération. Nous devons aussi comprendre ce que signifie faire confiance
aux institutions sociétales et aux services de protection sociale (Rothstein et Stolle, 2003 ;
Rothstein, 2003). Tel est, me semble-t-il, l’apport de l’étude Kairos Future-Fondation pour
l’innovation politique.
Comment peut-on croire dans son propre avenir et ne pas croire dans l’avenir de sa
société, et inversement ? Ce paradoxe apparent a une explication : si une large majorité
de jeunes personnes ont confiance dans leur avenir, c’est parce qu’elles font aussi confiance
à la société dans laquelle elles vivent. Et si la plupart des jeunes ont un avenir riche, alors,
naturellement, la société prospérera. Je suis convaincu que nous devons avoir confiance
dans l’avenir de notre société pour avoir confiance en nous-mêmes. Bien entendu, si l’on ne
fait pas confiance à la société, on essaie au moins de croire en son propre avenir. Ce
dernier ne s’inscrit que dans une perspective individuelle. Mais, comme le montre cette
enquête, la méfiance et le mécontentement transparaissent malgré tout. Il est difficile
d’être un individu satisfait si l’on ne sent pas satisfait de sa société et si les possibilités de
changement sont inexistantes. Nous avons tous besoin de travailler sur ces opportunités,
qui bénéficient aussi bien à l’autonomie individuelle qu’à la société ; ce sont en effet
des dimensions liées. En définitive, l’autonomie
ne peut venir des seuls individus ni
découler de nulle part.
Si l’on se fonde sur les données empiriques de l’enquête et sur la philosophie de
Nussbaum – qui met l’accent sur l’importance d’avoir de bonnes conditions de vie afin de
libérer les gens, de leur donner la capacité d’agir et de se préoccuper d’autrui –, la Suède
ne s’en sort pas trop mal, comparée à d’autres pays européens. On peut penser qu’une
protection sociale pas trop « top-down » dans son approche et ses stratégies (notamment
avec des réformes telles que le congé parental, les programmes de développement visant
les zones de ségrégation urbaine, les fortes traditions de participation dans des organisations
syndicales, les prêts étudiants pour tous les jeunes admis à l’université, etc.) permettent
de créer des conditions satisfaisantes pour les jeunes et contribuent à développer les
structures symboliques nécessaires à la confiance dans les institutions, dans la société et
en soi-même.
Observons également que la Suède mène des politiques en faveur des jeunes très développées
(ungdomspolitik). Elles mettent l’accent sur ce que signifie « être jeune » – la période
entre l’enfance et la vie adulte – à une époque postindustrielle et dans une société suédoise
de plus en plus multiculturelle. Ces politiques ont ainsi trois objectifs principaux :
– offrir aux jeunes de réelles possibilités de vivre la vie qu’ils ont choisie ;
– offrir aux jeunes des opportunités de participer véritablement à la société et de
l’influencer ;
– considérer l’engagement, la créativité et l’esprit critique des jeunes comme une ressource
concrète et utile à la société (Regeringens proposition 1998/1999 : 115).
Un bureau consacré aux politiques pour les jeunes (Ungdomsstyrelsen) est par ailleurs
chargé de suivre et d’évaluer l’impact réel de ces politiques.
149
Les jeunes en Suède : le pessimisme est-il derrière nous ?
Mais tous les progrès accomplis en Suède peuvent facilement être oubliés et mis de côté.
Nous ne sommes pas immunisés contre toute forme de pessimisme et de mécontentement.
C’est pourquoi nous devons inlassablement recréer ce dont les jeunes ont légitimement besoin et
ce qu’ils désirent. Mais ce désir ne persistera que si la croyance dans l’imaginaire social est
entretenue – notamment au sein de la société suédoise où, à bien des égards, des écarts semblent
grandir (Vogel et Häll, 2005). Constatons qu’au moins la croyance existe aujourd’hui
non seulement en Suède, mais aussi dans les pays proches. Pour la maintenir et pour la
faire devenir réalité, nous devons garder à l’esprit, comme l’a écrit Michael Waltzer, qu’« il
ne pourrait y avoir de société d’individus libres sans un processus de socialisation, sans
une culture de l’individualité et sans un régime politique soucieux de ses citoyens, lesquels
seraient prêts à le soutenir en retour. Autrement dit, la société d’individus libres serait, pour
la plupart de ses membres, une association involontaire » (2004, p. 17). Cette association est à
mon sens le fondement même des politiques novatrices articulant structures matérielles et
symboliques, et autonomie individuelle.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
150
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151
l’optimisme des jeunes américains
Emily E. Messersmith,
post-doctorante au Center for Developmental Science,
université de Caroline du Nord, États-Unis
Jerald G. Bachman,
chercheur émérite à l’université du Michigan, États-Unis
John E. Schulenberg,
professeur de psychologie à l’université du Michigan, États-Unis
Les adolescents et les jeunes adultes sont à un moment de leur vie où leurs rapports
au travail et à leur famille sont déterminants pour construire leur avenir. Quel regard portent
les jeunes Américains, en tant que groupe social spécifique, sur la société, le travail
et la famille ? Quels liens existe-t-il entre les perceptions de ces différentes thématiques ?
Dans cet article, nous analysons les réponses apportées par les jeunes Américains à l’étude
Kairos Future-Fondation pour l’innovation politique afin de mieux comprendre comment
ils perçoivent leur place dans la société. Malgré la diversité socio-économique, ethnique et
culturelle qui caractérise la jeunesse américaine, nous observons plusieurs convergences.
D’une manière générale, ils regardent l’avenir avec optimisme, tant pour eux-mêmes en
ce qui concerne l’emploi que pour la société, et considèrent la famille et le travail comme
des valeurs essentielles.
une confiance dans la société
Comment les jeunes Américains perçoivent-ils le rôle de l’individu dans la société ?
Ils répondent en utilisant une échelle de 1 à 7, où 1 est le niveau d’accord le plus faible
(c’est-à-dire : « pas d’accord ») et 7 le plus élevé (c’est-à-dire : « d’accord »). Les jeunes
Américains soutiennent fortement l’idée selon laquelle les gens peuvent changer la société
par leurs choix et leurs actions (avec une moyenne de 5,69, contre 5,03 pour les jeunes
Européens ; 63 % des jeunes Américains choisissent la réponse 6 ou 7, convaincus que les
gens peuvent changer la société, contre 45 % pour les jeunes Européens). Ils pensent également
que les gens, aux États-Unis, ont la possibilité de choisir leur propre vie (5,66, contre
4,45 en Europe ; 61 % des jeunes Américains croient profondément que les gens peuvent
changer leur propre vie, contre 31 % des jeunes Européens). Ces déclarations indiquent
que les jeunes Américains ressentent une forte capacité d’agir. Ils pensent que leurs propres
actions peuvent non seulement orienter leurs vies, mais aussi permettre de vastes
changements dans la société. Nous y voyons un signe qu’ils grandissent dans une société
marquée par des idéaux démocratiques et qu’ils sont optimistes quant à leur place dans
la société et à leur avenir.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
152
Quels sont les traits d’une société idéale ? Une partie de l’étude demande aux participants
de choisir entre deux déclarations contradictoires concernant leurs préférences en la
matière. Les réponses se situent sur une échelle de 7 points, et le choix portait seulement
sur l’une ou l’autre des propositions (1 ou 7 sur l’échelle). Il n’était pas possible de choisir
4 : cela aurait constitué une réponse neutre. Malgré cette contrainte, les interviewés ont
globalement donné des réponses proches de 4 (situées entre 3,28 et 4,49).
Néanmoins, certaines différences entre les préférences sociétales des jeunes Américains
et celles des jeunes Européens sont nettes. Les premiers préfèrent une société dans laquelle
la performance individuelle est récompensée (7 sur l’échelle) plutôt qu’une société où la
richesse est distribuée équitablement (1 sur l’échelle), avec une moyenne de 4,49 aux États-
Unis, contre 3,88 en Europe. Ils soutiennent moins que les jeunes Européens (3,28, contre
3,98) l’État providence et sont favorables à une société où les taux d’imposition sont faibles.
Cette préférence est encore plus marquée parmi les Américains adultes, âgés de 30 à
50 ans, que parmi les jeunes, alors que cette différence liée à l’âge n’est pas manifeste en
Europe. Nous estimons ainsi que les Américains – surtout les trentenaires et quadragénaires
– valorisent davantage un système méritocratique où les individus peuvent améliorer
leur sort grâce à la maîtrise de leur vie (« travailler dur »). L’inclination des jeunes pour
les idéaux méritocratiques est peut-être le fruit de la rhétorique politique et du discours
médiatique qui la relaie, et de l’héritage culturel qui valorise l’épanouissement personnel
à travers la responsabilité individuelle et le sens de l’effort.
Une dimension importante de toute société réside dans les droits accordés à chacun
de ses membres. Les participants ont eu à exprimer leur accord ou leur désaccord avec les
droits universels suivants : des études universitaires gratuites, des allocations chômage
même lorsque des emplois existent, l’exhibition de symboles religieux, douze mois de
congé parental, et l’accès gratuit aux soins médicaux. Aucun de ces droits n’est fortement
soutenu par les Américains. Les jeunes Européens, quant à eux, se déclarent plus nettement
en faveur des droits à l’éducation (5,56), au congé parental (5, 37) et aux soins médicaux
(4,77), contre respectivement 4,99, 4,82 et 4,19 pour les jeunes Américains. L’absence
de soutien à ces droits universels est cohérente avec l’attrait des jeunes Américains pour
la méritocratie où l’éducation, les avantages sociaux et les soins médicaux constituent des
récompenses accordées aux individus qui travaillent dur.
Or, curieusement, malgré un faible soutien aux droits universels, les jeunes Américains
croient en plusieurs devoirs universels. Ils estiment que tout un chacun devrait contribuer
à améliorer le monde (5,84) et faire de son mieux au travail, quel que soit le montant de
sa rémunération (5,50). Dans la mesure où les individus peuvent provoquer des changements
dans la société, ils sont capables de – et devraient – contribuer à un monde meilleur.
Le choix de la seconde proposition suggère que les jeunes Américains croient profondément
en une éthique du travail, sans doute parce qu’ils sont convaincus non seulement
que la société devrait les récompenser de travailler dur (comme le ferait un système méritocratique),
mais aussi qu’un travail consciencieux (hard work) est bon en tant que tel. Les
différences liées au sexe ou au niveau d’études sont ici faibles. Signalons toutefois que les
héritages culturels des divers groupes ethniques conduisent à des perceptions différentes
de la responsabilité individuelle à l’égard de la société (Cokley et al., 2007).
153
L’optimisme des jeunes Américains
Quelles sont les menaces les plus pressantes aux yeux des jeunes Américains ? Ceux-ci
mettent fortement en avant deux des neuf menaces évoquées dans le questionnaire. Le
risque le plus important, ou du moins celui qui reçoit la note moyenne la plus élevée, est
le risque de guerre (5,73). Cela n’est guère surprenant au regard des conflits militaires
dans lesquels sont engagés les États-Unis en Irak et en Afghanistan, et des tensions avec la
Corée du Nord, l’Iran et d’autres régions du monde. L’autre menace majeure est le terrorisme
(5,55). La couverture médiatique d’actions supposées être terroristes et militaires au
Moyen-Orient semble plus importante (et peut-être était-ce encore plus le cas à l’époque
où cette étude a été menée) que celle d’autres menaces sociétales, telles que la toxicomanie,
le chômage ou le crime organisé.
L’examen des perceptions des jeunes Américains vis-à-vis de la société serait incomplet si
l’on n’évoquait pas l’importance de la religion, dimension discriminante par rapport aux jeunes
Européens. Les premiers croient davantage en Dieu (5,70) ou dans une force supérieure (5,83)
que les seconds (respectivement, 3,61 et 3,88). Non seulement la religion est importante à leurs
yeux, mais ils pensent aussi qu’elle devrait être importante pour tous. Les jeunes Américains
estiment par exemple qu’il est essentiel d’enseigner la croyance religieuse aux enfants (4,70),
bien plus que ne le pensent les jeunes Européens (2,95). Ceux-ci valorisent moins une société
fondée sur des valeurs religieuses (7 sur une échelle de 1 à 7) et préfèrent une société établie sur
les sciences et la rationalité (1 sur la même échelle) : 2,97 en Europe, contre 4,04 aux États-Unis.
Tous les jeunes Américains ne sont pas croyants, mais la religion semble exercer, globalement,
une influence plus grande sur eux que sur les jeunes Européens.
de fortes attentes concernant le travail
Dans cette partie, nous examinons le regard porté par les jeunes sur leur carrière, sur
ce qu’ils recherchent dans un emploi et sur ce qu’ils entreprennent pour atteindre leurs
objectifs de carrière. Précisons que la majorité des adolescents américains a déjà une expérience
professionnelle, occupant des emplois temporaires (comme le baby-sitting), travaillant
à mi-temps pendant l’année scolaire ou l’été (Bachman, Safron, Sy et Schulenberg,
2003 ; Staff, Mortimer et Uggen, 2004). Peut-être parce que bon nombre des interviewés ont
déjà travaillé, on note peu de différences entre les opinions des travailleurs et celles des
étudiants, tout comme entre celles de travailleurs et celles d’individus qui n’étaient ni en
emploi ni en cours d’études.
Dans l’ensemble, les jeunes semblent attendre beaucoup de leur future carrière. Parmi
les dix-neuf items concernant les aspects importants d’un emploi, onze reçoivent une adhésion
forte. Le fait de pouvoir se sentir fier de son travail arrive en tête (6,10). Concernant les
gratifications concrètes, les jeunes Américains espèrent la sécurité de l’emploi (6,08), de bons
avantages sociaux (6,07), un salaire élevé (5,55) et des horaires souples (5,53). Il est intéressant
de noter qu’ils recherchent davantage la sécurité de l’emploi que les jeunes d’autres
pays, comme le Danemark (5,38) où elle n’existe pas plus qu’aux États-Unis. Ce fort désir de
sécurité exprimé par les Américains est peut-être le reflet d’une norme culturelle valorisant
l’emploi relativement stable, ou un souhait d’éviter les stigmates du chômage.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
154
Les jeunes Américains pensent par ailleurs que les gratifications moins concrètes comptent
aussi beaucoup : avoir un travail intéressant et valorisant (5,96), de bonnes perspectives
de carrière (5,93) et pouvoir influencer ses conditions de travail (5,62). Ils trouvent également
important de connaître une ambiance positive sur le lieu de travail, d’avoir un bon
patron (5,93) et des collègues sympathiques (5,64). Enfin, ils sont nombreux à souhaiter un
environnement de travail sain (6,05). Ils semblent attendre beaucoup de leur future carrière,
et sont également confiants dans le fait qu’ils auront un bon travail à l’avenir (5,58).
Du fait de l’âge des individus interrogés (de 16 à 29 ans), on observe chez eux une
vision à long terme de leur future carrière. Il se peut qu’ils ne s’attendent pas à recevoir
toutes ces récompenses et gratifications dès leurs premiers emplois, mais ils anticipent
une carrière qui, une fois qu’ils seront plus établis, offrira ces opportunités. Par ailleurs,
les jeunes semblent moduler leurs attentes professionnelles en fonction de l’âge. Les plus
jeunes, de 16 à 19 ans, estiment qu’il est plus important d’avoir un emploi qui offre un
statut élevé (5,13) que ne le pensent les jeunes adultes âgés de 25 à 29 ans (4,50). Ils sont
aussi plus susceptibles de vouloir un travail qui permette de voyager à l’étranger (4,50,
contre 3,66 pour les jeunes adultes). Ainsi, au fur et à mesure que les jeunes deviennent
plus réalistes et plus précis dans leurs choix de carrière et qu’ils entrent sur le marché du
travail à plein temps, il se peut qu’ils prennent conscience du fait que certains aspects de
leur activité professionnelle sont plus importants que d’autres et acceptent dès lors de se
contenter d’un emploi imparfait.
Que pensent-ils pouvoir faire pour réussir dans leur future carrière ? Comme pour
d’autres questions, toutes les stratégies de carrière énumérées sont valorisées – tous les
items se voient attribuer une note moyenne supérieure ou égale à 4,59. La proposition
selon laquelle la réussite exige de travailler dur est celle qui reçoit le plus de suffrages
(6,12). La deuxième stratégie la plus choisie consiste à obtenir une formation et des qualifications
appropriées (5,81) : il est d’ailleurs important d’y être attentif avant même de
s’engager dans une carrière professionnelle. Ces choix indiquent que les jeunes estiment
avoir une forte capacité à agir sur leur carrière et pensent pouvoir réaliser leurs objectifs
grâce à leurs propres apprentissages et expériences professionnelles.
L’autre stratégie fortement plébiscitée est celle consistant à bien s’entendre avec autrui
(5,74). Cela correspond peut-être à la nature de nombreux emplois dans une société
moderne : contrairement au début du siècle dernier, peu d’individus travaillent dans des
usines ou exercent des professions manuelles ; ils sont plus nombreux à travailler dans des
secteurs où la coopération avec les clients prime.
la famille reste primordiale
L’importance de la famille dans la vie des jeunes Américains ressort très clairement de
cette étude. Les paragraphes qui suivent l’illustrent en examinant les différents aspects de
la vie des jeunes dans lesquels la famille joue un rôle.
Malheureusement, il est difficile de savoir à quels membres de la famille se réfèrent les
jeunes dans leurs réponses. Les plus jeunes, surtout ceux âgés de moins de 18 ans, vivent
155
L’optimisme des jeunes Américains
encore probablement avec leurs parents et sont moins susceptibles que ceux qui sont plus
âgés d’être mariés ou d’avoir des enfants. Ainsi, les premiers pensent probablement à leur
famille d’origine. Néanmoins, aux abords de la trentaine, bon nombre d’individus pensent
sans doute à leur famille comme constituée de leurs parents, leurs frères et soeurs, leur
époux ou épouse et leurs enfants, ou même uniquement de leur famille de procréation.
Par conséquent, nous nous attachons surtout aux différences apparentes entre les jeunes
qui sont mariés et/ou sont parents, et les autres.
Un point à souligner est l’idée selon laquelle la famille est le socle de la société (5,67,
contre 5,08 en Europe). En 1996, promouvoir le mariage était l’une des composantes de la
réforme de l’assistance sociale aux États-Unis. Sous la présidence de George W. Bush, cela
s’est traduit par le financement de l’éducation maritale et de recherches sur le mariage dans
le cadre du programme « Healthy Marriage Initiative ». En augmentant le taux de mariages
et en réduisant le taux de divorces, cette politique vise à aider autant les enfants que
la société dans son ensemble. Dans l’enquête Kairos Future-Fondation pour l’innovation
politique, l’idée de la famille comme fondement de la société est fortement exprimée par
les jeunes Américains issus de diverses sensibilités politiques. L’emploi d’une rhétorique
similaire par les acteurs politiques conservateurs et chrétiens aux États-Unis peut expliquer
pourquoi cette proposition y est mieux accueillie que chez les jeunes Européens.
Pour les jeunes Américains, la famille leur permet d’avoir confiance en soi-même.
Lorsqu’on leur demande quel élément, parmi six propositions, donne du sens à leur vie, ils
répondent majoritairement : leur famille (6,37). Elle est également un facteur décisif dans
la construction de leur identité (identity shaper) (6,08). Dans ces deux types de question, les
amis sont fortement plébiscités, mais la famille reste considérée comme plus essentielle.
En ce qui concerne leur satisfaction par rapport aux différents aspects de leur vie (tels
que les finances, la santé et le travail), c’est encore la famille qui arrive en tête pour les
jeunes Américains (5,79). Le taux de satisfaction semble varier suivant le type de famille
auquel les jeunes se réfèrent – les jeunes qui sont mariés sont plus satisfaits de leur famille
(6,21) que les jeunes qui vivent une relation durable (5,69) ou qui sont célibataires (5,64).
On note qu’ils se disent plus intéressés à passer du temps avec leur famille (6,03) que les
jeunes Européens (5,45). Dans la mesure où le taux de satisfaction est plus élevé dans
les familles de procréation, de telles différences culturelles peuvent s’expliquer par l’âge
moyen – moindre que dans certains pays européens – auquel les jeunes Américains se
marient et deviennent parents. Il est difficile d’expliquer pourquoi, ces dernières années,
ces derniers tendent à se marier plus tôt que les jeunes en Europe ; la religiosité peut être
un facteur déterminant. La cohabitation hors mariage a augmenté en Amérique, mais elle
demeure inacceptable ou non désirable aux yeux de nombreux jeunes et parents.
Les jeunes femmes semblent porter sur la famille un regard différent de celui des jeunes
hommes. Elles expriment en particulier la difficulté de trouver un équilibre entre carrière
professionnelle et vie familiale. Elles pensent par exemple, plus que les jeunes hommes,
qu’il est important d’avoir une carrière permettant un congé parental (5,85, contre 4,97).
De même, les hommes pensent plus que les femmes que voyager est important dans leur
. Voir http://www.acf.hhs.gov/healthymarriage/.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
156
future carrière (4,29, contre 3,79) – peut-être parce que voyager pourrait perturber la stabilité
des familles ayant des enfants en bas âge. On note en effet que les jeunes parents estiment
qu’une carrière qui permet de voyager est moins désirable (3,54) que ne le pensent
les jeunes qui n’ont pas d’enfants (4,19).
Les jeunes femmes considèrent plus que les hommes la famille comme constitutive de
leur identité (respectivement 6,31 et 5,85) et préfèrent lui consacrer du temps (6,30, contre
5,76). Ces différences s’expliquent par le fait que les femmes se marient et deviennent
mères plus jeunes que les hommes ; on observe dans cette enquête davantage de jeunes
femmes ayant fondé leur propre famille que de jeunes hommes. Or les perceptions sont
bien différentes selon que l’on est marié ou célibataire.
La jeunesse américaine est diverse de par ses héritages culturels, ses expériences, ses
perspectives et ses aspirations. Malgré cette diversité, on observe des convergences en ce
qui concerne la perception de la société, du travail ou de la famille. Aux États-Unis, les
jeunes croient en leur capacité d’agir, de mener leur carrière professionnelle, d’influer sur
leur vie et sur le monde qui les entoure. Ils valorisent le sens de l’effort et estiment que
celui-ci doit être récompensé. La famille est, quant à elle, particulièrement importante dans
la construction de soi et influence très clairement leur vision de la société et du travail.
Bien qu’il soit impossible de mettre au jour l’ensemble des origines de ces tendances
culturelles, nous avons identifié un certain nombre de caractéristiques de la jeunesse
contemporaine. Tout d’abord, ces jeunes ont été élevés dans des institutions religieuses
qui prônent les valeurs familiales et la générosité. Ensuite, cette génération a été éduquée à
une époque où l’estime de soi était considérée comme un aspect de plus en plus important
de la réussite scolaire ; les enseignants et les parents faisaient l’éloge de chaque enfant en
tant qu’individu singulier, doté de talents uniques. Une telle attention au « soi » aboutit à
une jeunesse optimiste qui a confiance en elle-même, bien qu’à l’inverse cela encourage
aussi l’égoïsme et le sentiment que tout lui est dû (McMillan, Singh et Simonetta, 2001).
Enfin, les jeunes Américains sont inondés d’idéologies politiques et d’héritages culturels
promouvant l’idée selon laquelle chacun peut progresser et s’élever par lui-même (c’està-
dire travailler dur pour s’aider soi-même) et réaliser le « rêve américain ». Nous présentons
bien sûr ici une image très générale, alors que la diversité des expériences et des
perceptions demeure la caractéristique première de la jeunesse américaine. En résumé, le
portrait du jeune Américain type que nous avons dessiné ici est celui d’un individu qui a
confiance en lui-même, qui est heureux avec sa famille et qui est relativement optimiste
quant à son propre avenir et à celui de la société.
157
L’optimisme des jeunes Américains
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159
conclusion
quel projet politique pour la jeunesse ?
Anna Stellinger,
directeur de recherche à la Fondation pour l’innovation politique, France
Raphaël Wintrebert,
chargé de recherche à la Fondation pour l’innovation politique, France
Les chercheurs en sciences sociales se heurtent depuis toujours à cette épineuse question
: de quelles « jeunesses » parle-t-on ? La définition des « âges de la vie » est en effet
extrêmement variable suivant les lieux et les époques. Pierre Bourdieu a bien souligné que
la jeunesse constitue « une catégorie de gens qui posent des problèmes de catégorisation,
une catégorie dont le statisticien ne sait pas quoi faire, parce que la société ne sait pas quoi
en faire, n’a pas de nom à leur donner » (cité par Thierry Blöss, 1994, p. 266).
Les transformations économiques et sociales des dernières décennies ont modifié la
cartographie des âges dans nos sociétés. La fragilisation du salariat a désorganisé les carrières
professionnelles, l’allongement des études a repoussé l’entrée dans la vie active, les
parcours conjugaux et familiaux sont souvent rythmés par des crises… Les phases qui
marquaient auparavant le passage à l’âge adulte (accès au travail, autonomie résidentielle,
autonomie financière, mariage ou naissance d’un enfant) sont ainsi de moins en moins
nettes, de moins en moins partagées par l’ensemble du corps social et de moins en moins
définitives. Le concept de « cycle de vie » n’est dès lors plus en mesure d’expliquer la
diversité des modes et des trajectoires de vie. D’où un processus apparemment contradictoire
de recatégorisation et de décatégorisation : « Par certains côtés, l’imprécision, le flou
des frontières des anciennes catégories d’âge ont stimulé un processus de recatégorisation :
des logiques de fractionnement introduisent des distinctions de plus en plus fines entre
les âges. Ainsi en va-t-il de la séquence préadolescence, adolescence, post-adolescence, qui
est soutenue non seulement par d’indéniables pratiques distinctives (en termes de sociabilité
entre pairs et de ciblage marketing de produits), mais également par le regard de
la psychologie du développement. Par d’autres côtés, les difficultés de bornage des âges
ont conduit à pointer ce qu’ils ont en commun, à rendre sensible aux traits, aux situations,
aux expériences qu’ils peuvent partager : des logiques d’indistinction semblent relativiser
l’opposition entre les classes d’âge » (CEMS, 2005). Les âges sont alors appréhendés en
termes de processus : adulescence, maturescence.
Précisément en raison de ces logiques complexes et contradictoires, la question mérite
selon nous d’être à nouveau posée : l’âge est-il un facteur déterminant en soi ? Explique-t-il
les différences de représentation, d’attente, de projection vers l’avenir ? Tel est le fil conducteur
de tous les textes rassemblés dans cet ouvrage. Leurs auteurs ont ainsi montré que, si les
structures nationales jouent un rôle déterminant dans les croyances et les perceptions, l’âge
demeure également une variable fondamentale. Il nous semble nécessaire de nous attarder
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
160
davantage encore sur ce point, et même d’interroger les catégories qui ont déterminé
l’élaboration
de notre échantillon statistique. L’enquête Kairos Future-Fondation pour l’innovation
politique se fonde sur une comparaison entre deux grandes catégories d’âge : les
16-29 ans d’un côté, les 30-50 ans de l’autre. Est-ce à dire que les résultats obtenus permettent
de comparer les « jeunes » et les « adultes » ? Le groupe des 16-29 ans est-il réellement
homogène ? Pour le dire autrement, la tranche d’âge 16-29 ans définit-elle la jeunesse ?
Par-delà ces deux grandes catégories, nous disposons des données relatives aux classes
intermédiaires : les 16-19 ans, les 20-24 ans, les 25-29 ans, les 30-40 ans et les 40-50 ans.
Il est possible de se demander s’il existe de fortes disparités entre ces sous-groupes d’âge.
Intéressons-nous donc aux deux bornes de notre classe d’âge : les 25-29 ans sont-ils plus
proches du sous-groupe plus jeune (20-24 ans) ou du plus âgé (30-40 ans) ? Les 16-19 ans,
quant à eux, se distinguent-ils nettement des 20-24 ans ?
Si l’on observe les six pays – Allemagne, États-Unis, France, Italie, Royaume-Uni,
Suède – plus spécifiquement étudiés dans la seconde partie de ce livre, on remarque une
distribution assez disparate : la France et le Royaume-Uni (et dans une moindre mesure
l’Italie) semblent être les pays où l’écart avec la tranche d’âge supérieure est le plus fort.
Dans ces pays, l’âge de 30 ans serait bien un seuil qui caractérise la jeunesse. C’est moins
le cas en Suède et aux États-Unis. L’Allemagne se singularise encore davantage, puisque
pour environ un tiers des questions les jeunes de 25-29 ans se rapprochent des plus jeunes
(20-24 ans), pour un deuxième tiers ils se rapprochent des plus âgés (30-39 ans), et pour un
dernier tiers les réponses des 25-29 ans sont à peu près similaires à celles des 20-24 ans et
à celles des 30-39 ans. L’âge de 30 ans semble donc moins marquer un clivage générationnel.
Précisons que ces écarts diffèrent également en fonction des thématiques étudiées :
en ce qui concerne, par exemple, le thème « signification de la vie », les Français de 25-
29 ans sont systématiquement plus proches des 20-24 ans, tandis que c’est l’inverse en
Allemagne (plus proches des 30-40 ans) ; c’est très partagé en Italie, et très peu différencié
en Suède et au Royaume-Uni.
Les seuils de « jeunesse » ne sont donc pas identiques dans tous les pays (même au
sein des pays européens) et sont variables en fonction des domaines considérés (famille,
emploi, loisirs, consommation, confiance, droits et obligations morales, etc.). S’il est possible
de mettre en évidence, globalement, des proximités par âges, il faut se garder de toute
interprétation rigide et substantialisante qui ferait des 16-29 ans une classe en rupture
avec ses aînés.
161
Conclusion : quel projet politique pour la jeunesse ?
Le tableau ci-dessous indique le nombre de questions de notre sondage pour
lesquelles les 25-29 ans se rapprochent de la classe d’âge tantôt inférieure,
tantôt supérieure.
0 %
5 %
10 %
15 %
20 %
25 %
30%
35 %
40 %
45 %
50 %
Allemagne États-Unis Suède Italie France Royaume-Uni
Plus proches des 30-40 ans Plus proches des 20-25 ans Aussi proches des uns
que des autres
Lecture : pour 43 % des questions, les jeunes Français de 25-29 ans sont plus proches des 20-
25 ans que des 30-40 ans. Pour 17,5 % des questions, les jeunes Britanniques de 25-29 ans sont
plus proches des 30-40 ans que des 20-25 ans.
Lorsque l’on étudie cette fois les 16-19 ans, c’est-à-dire l’autre borne de notre classe
d’âge, les réponses présentent là encore des résultats différents suivant les pays et suivant
les thématiques considérées. Trois configurations apparaissent : un écart faible entre les
16-19 ans et les 20-25 ans (Allemagne et Royaume-Uni) ; un écart moyen (États-Unis) ; un
écart fort (France, Italie, Suède) . Remarquons là encore que ce découpage général peut
varier en fonction des thèmes étudiés. Olivier Galland note par exemple dans son texte
. Un écart est jugé fort lorsqu’un pays compte plus de 20 items pour lesquels le taux de réponse 6-7 des 16-19 ans
est supérieur ou inférieur de 10 points à celui des 20-25 ans. L’écart est jugé moyen lorsqu’un pays compte entre 11 et
20 items, et faible lorsqu’il compte moins de 10 items.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
162
que, en ce qui concerne les critères de définition de soi, « certaines sociétés européennes
– espagnole, russe, française, allemande, italienne – sont très ou relativement homogènes
d’un point de vue générationnel […], d’autres au contraire – la société polonaise et celles
des pays nordiques – sont très hétérogènes ». Pour ne prendre que le cas français, on voit
par exemple que les 16-19 ans ne se distinguent pas des plus âgés en ce qui concerne les
pratiques de consommation ou les droits et obligations des citoyens, alors que, à l’inverse,
des écarts sont significatifs dès lors que l’on parle du « sens de la vie ». Le travail-études,
les amis, la possession d’objets matériels ou même les rêves et les ambitions sont nettement
plus valorisés.
Le croisement de nos deux grilles d’analyse, malgré leur aspect schématique, permet
de faire émerger des types idéaux de « trajectoires de jeunesse » (et simultanément de
« devenir adulte ») :
Clivage 25-29 ans/30-40 ans
Marqué Moyen Faible
Clivage
16-19 ans/20-24 ans
Marqué France, Italie Suède
Moyen États-Unis
Faible Royaume-Uni Allemagne
En France et en Italie semble se distinguer la tranche d’âge des jeunes de 20-30 ans
qui ont des difficultés à entrer sur le marché du travail, à être autonomes financièrement
et qui vivent de plus en plus difficilement leur dépendance familiale. En Suède, on
observe une forte spécificité des 16-19 ans, comme si une fois leur formation achevée le
« devenir adulte » devenait relativement aisé. Les jeunes Britanniques paraissent faire
durer la jeunesse jusqu’à 30 ans, âge auquel une stabilisation professionnelle et familiale
commence à transformer les perceptions et les attentes. L’Allemagne, et dans une
moindre mesure les États-Unis, présente le schéma le plus « continuiste », dans le sens
où on ne perçoit pas de nettes distinctions entre classes d’âge. C’est également ce que
note Olivier Galland dans son texte : « Dans certaines sociétés, les jeunes se démarquent
plus nettement des adultes, alors que dans d’autres la continuité entre générations est
plus marquée. »
Une des principales conclusions de cette étude concerne l’importance des contextes
nationaux. Olivier Galland note ainsi que « dans chaque pays, les jeunes se regroupent
d’abord avec les adultes de même nationalité. Les spécificités nationales sont donc plus
fortes que l’identité de classe d’âge : un jeune Français ressemble plus à Français adulte
qu’à un jeune Italien ou un jeune Anglais ». Les « jeunes » de 16-29 ans ne doivent donc
pas être entendus comme un groupe social organisé, mais davantage comme une cohorte,
un « grain du sablier social », comme l’écrit Louis Chauvel (1998). D’où notre souhait de
préciser, dans la seconde partie de cette étude, les spécificités des jeunesses dans six pays
et leur prise en charge par les pouvoirs publics.
Ces hypothèses de travail nécessitent d’être affinées en fonction de différentes thématiques.
C’est pourquoi la première partie de cet ouvrage traite des relations qu’entretiennent
les jeunes avec l’emploi, la famille et la société.
163
Conclusion : quel projet politique pour la jeunesse ?
les jeunes et le travail
Aussi bien dans les sociétés développées que dans les sociétés en développement, le
travail et les contextes d’emploi connaissent depuis près de trente ans des bouleversements
majeurs liés à la tertiarisation de l’économie. Observe-t-on de façon corollaire un
changement de perception (du travail, de ce que l’on attend d’un emploi…) chez les plus
jeunes générations ? Pas réellement. Comme l’ont noté tous les auteurs, le travail demeure
fondamental, aussi bien comme moyen d’accéder à des conditions de vie matérielles satisfaisantes
que pour donner un sens à sa vie. Être satisfait et fier de son travail, entretenir
des bonnes relations avec ses collègues et ses supérieurs, obtenir un bon emploi dans
l’avenir sont toujours des objectifs essentiels pour les jeunes, et ce, quelle que soit la tranche
d’âge considérée.
Ceux-ci – le découpage 16-29 ans est ici globalement pertinent – ne partagent cependant
pas exactement les mêmes conceptions que leurs aînés. « Travailler, oui, mais pour
soi aussi », comme l’écrivent Dominique Épiphane et Emmanuel Sulzer. Pour les jeunes,
l’enjeu est double : le travail doit procurer du sens pour soi et pas seulement assurer des
conditions de vie décentes ; le travail, c’est-à-dire les conditions d’emploi, doit permettre
de mieux articuler vie privée et vie professionnelle. Les jeunes, et tout particulièrement les
16-19 ans, valorisent par exemple un travail indépendant, des horaires de travail flexibles
ou des congés parentaux.
On observe finalement la diffusion des valeurs « féminines » relatives au travail.
« L’ancrage des femmes dans le monde du travail semble bien constituer aujourd’hui
une norme pour les jeunes générations », nous disent Dominique Épiphane et Emmanuel
Sulzer. Les analyses par pays confortent clairement ce point : aux États-Unis, en Allemagne,
en Suède ou en France, le travail change de sens et de fonction pour les jeunes femmes,
mais aussi, progressivement, pour les jeunes hommes. Même si ceux-ci sont toujours plus
focalisés sur la position sociale et le salaire élevés, et les jeunes femmes plus en faveur d’un
travail intéressant, la vie hors travail prend pour tous une plus grande importance.
Précisons toutefois que cette évolution s’opère dans un contexte sociétal particulier :
celui des pays développés (ici les États-Unis et les pays d’Europe occidentale). En effet, si
ceux-ci mettent l’accent sur les dimensions sociale et symbolique du travail, les pays émergents,
eux, valorisent davantage ses dimensions matérielle et statutaire. Même parmi les
sociétés développées, on découvre des situations disparates en fonction des agencements
historico-politiques nationaux. « La forte cohérence des systèmes éducatifs nationaux et
de leur articulation avec le système productif, fruit d’une histoire politique et sociale longue,
fait que l’accès aux études et aux diplômes revêt toujours des sens bien différents
d’un pays à l’autre. Qui plus est, les spécificités des contextes économiques nationaux
semblent conserver un pouvoir structurant : particularités des secteurs porteurs, place de
l’emploi public, tradition de relations professionnelles… ne sont sans doute pas sans effets
sur les anticipations des jeunes », concluent Dominique Épiphane et Emmanuel Sulzer.
Notre enquête fournit ainsi des résultats assez surprenants. Pour Andy Furlong et Fred
Cartmel, une grande majorité des jeunes Britanniques aspire à un métier intéressant et
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
164
gratifiant, à des opportunités de carrière prometteuses et à un poste dont ils peuvent être
fiers. Mais ils semblent n’être guère optimistes quant à la possibilité d’obtenir ce type de
travail à l’avenir. Par conséquent, « le travail n’est plus, selon nos auteurs, perçu comme
une activité intrinsèquement gratifiante ». Un marché du travail dynamique, autorisant
une certaine mobilité professionnelle, ne suffit donc pas à rassurer ou à donner confiance
aux jeunes qui vont accéder – ou viennent d’accéder – à l’emploi.
De façon corollaire, on observe un fort besoin de sécurité. Les jeunes Britanniques
redoutent peu le chômage (28 %, contre 43 % pour la moyenne européenne), mais ils espèrent
tout de même à l’avenir une sécurité de l’emploi (65 %, contre 71 % pour les jeunes
Européens). Ce besoin de sécurité dans le travail est extrêmement fort dans tous les pays,
y compris dans ceux où le taux d’emploi est élevé et le taux de chômage faible : 74 % des
jeunes Américains, 77 % des jeunes Suédois, 78 % des jeunes Allemands réclament davantage
de sécurité.
Cette attente de sécurité professionnelle n’est, étonnamment, pas liée à la peur du chômage.
On note en effet de grands écarts (dans les pays scandinaves, au Royaume-Uni, aux
États-Unis, mais aussi en Italie ou en France) entre crainte du chômage et désir de sécurité.
S’ils ne sont que 29 % à considérer que le chômage est une menace pour la société, les jeunes
Suédois, par exemple, sont 64 % à souhaiter un emploi sûr. Même écart au Royaume-Uni
(28 % et 65 %) ou aux États-Unis (36 % et 74 %). Il ne semble donc pas y avoir de lien évident
entre taux d’emploi et sentiment de sécurité dans les trajectoires professionnelles .
Ce décalage entre opportunités économiques objectives et perceptions subjectives
témoigne selon nous d’un besoin d’accompagnement des jeunes dans un contexte qui leur
paraît toujours plus incertain. L’autonomie dont ils ont besoin pour « devenir adulte » ne
s’oppose pas à la demande d’un réel soutien, comme le montrent également les relations
que les jeunes entretiennent avec leur famille.
les jeunes et la famille
Comme pour le travail, qui a connu des changements profonds, on aurait pu s’attendre à
des transformations majeures des rapports familiaux et de la perception qu’en ont les jeunes
aujourd’hui. Dans les pays occidentaux, les structures familiales se sont modifiées en raison,
notamment, de la coexistence de trois – parfois quatre – générations, de la multiplication
des
modes d’alliance, de ruptures familiales plus fréquentes, etc. Les résultats de notre enquête
vont, là encore, à l’encontre de bien des idées reçues. Comme le remarque Vincenzo Cicchelli
dans son texte, la famille demeure pour les 16-29 ans une institution majeure. Si l’on observe
les facteurs qui donnent du sens à la vie, les dimensions identitaires fondamentales, la satisfaction
par rapport à différents groupes ou situations, la famille arrive systématiquement en
première position, pour les adultes comme pour les jeunes.
. Notons qu’inversement l’Italie et la France, qui se caractérisent par les taux de chômage les plus élevés d’Europe, ne
se démarquent guère sur ces questions : les jeunes des deux pays sont là encore proches. Environ 45 % craignent fortement
le chômage (identique à la moyenne européenne) et entre 66 % (pour la France) et 72 % (pour l’Italie) souhaitent un
emploi sûr.
165
Conclusion : quel projet politique pour la jeunesse ?
Des différences importantes apparaissent cependant. Tous les auteurs ont souligné
que les femmes sont toujours plus tournées vers la famille que les hommes. Cela s’explique
aussi bien par la persistance d’une division traditionnelle des rôles sociaux que
par des politiques publiques qui permettent ou non une conciliation entre vie privée et
vie professionnelle. Monika Salzbrunn a par exemple souligné que les jeunes Allemandes
« sont encore plus attachées à leur carrière, à leur indépendance, à leur vie familiale et à
leurs amis, et ce, bien qu’elles fassent les frais d’inégalités structurelles (discrimination
horizontale et verticale sur le marché du travail ; manque de structures de garde pour la
petite enfance malgré les récentes politiques sociales) ».
Les différences générationnelles sont, elles, plus délicates à mesurer, car on ne sait
pas clairement si les personnes interrogées font référence à leur famille d’origine ou à
celle qu’ils ont, le cas échéant, fondée. On note néanmoins, dans tous les pays européens,
une satisfaction moindre des jeunes, et tout particulièrement des 16-19 ans, à l’égard de
la famille. Mais plus que l’intensité des liens, c’est leur nature qui évolue. On observe
ainsi des situations apparemment paradoxales : 80 % des jeunes Suédois considèrent que
la famille apporte du sens à leur vie, mais seulement 33 % d’entre eux estiment qu’elle est
le fondement de la société. La famille devient une valeur et une ressource personnelles, et
non un modèle social. « Dans tous les milieux, la famille cesse d’être un lieu d’exercice de
l’autorité et d’apprentissage de la discipline pour devenir l’espace privilégié de la vie privée,
définie comme la ‘‘vraie vie’’ parce que les individualités s’y accomplissent dans leur
dimension essentielle : l’affectivité » (Baudelot et Establet, 2000, p. 76). La famille revêt
donc d’autres significations, car les jeunes, et surtout les 16-19 ans, lui attribuent d’autres
fonctions. Pour François de Singly, cela participe de l’avènement d’une deuxième phase
de la modernité : celle-ci ne serait plus caractérisée par un processus d’émancipation
(par rapport aux anciennes communautés hiérarchisées telles que la famille, le village, la
royauté ou l’Église), mais par un processus de différenciation personnelle. Non seulement
« les individus ne sont plus d’abord définis par leur appartenance originelle », mais ils
« souhaitent pouvoir faire connaître d’autres traits distinctifs » (de Singly, 2004, p. 235),
faire reconnaître leur individualité et leurs choix.
Cela n’implique aucunement une rupture par rapport aux générations précédentes
(parents ou grands-parents), mais manifeste plutôt un souci de singularisation et de reconnaissance.
Les solidarités restent fortes, comme en témoignent toutes les enquêtes récentes
(Arrondel et Masson, 2007 ; Wolff et Attias-Donfut, 2007). « Le passage d’une conjoncture
de croissance à une période de récession dominée par le chômage et le sous-emploi n’a
rien altéré de la confiance et de la solidarité que se portent mutuellement enfants, parents
et grands-parents » (Baudelot et Establet, op. cit., p. 70). Le souci de l’autonomie s’accompagne
chez les jeunes du désir de demeurer solidaires. Et, inversement, l’objectif des transferts
(financiers ou d’aides non monétaires) est pour les parents de « favoriser l’autonomie
des bénéficiaires, qui devient une valeur centrale de la morale familiale » (ibid., p. 80).
Les solidarités familiales sont cependant ambiguës : si elles permettent une autonomie
financière et éventuellement physique (possibilité de vivre hors du domicile familial),
elles créent simultanément une dépendance symbolique. Le cas des jeunes Italiens est de
ce point de vue emblématique. Loredana Sciolla montre bien dans son texte que la famille
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
166
est un élément fondamental de leur identité, un facteur de stabilité et de formation. Mais
ce lien devient problématique dès lors qu’il est excessif : le manque de politiques publiques
en faveur de la jeunesse « impute presque entièrement à la famille la charge d’aider
les jeunes en difficulté » et pose problème aussi bien pour ces derniers (autonomie limitée)
que pour la collectivité (problèmes de natalité, de financement des retraites, de santé
publique lié à l’âge avancé de la première maternité, etc.). Les relations familiales n’en
sortent pas pour autant renforcées. Les jeunes Italiens ne se distinguent aucunement de
leurs homologues européens dans leurs jugements sur la famille et sont plus distanciés
que ne le sont leurs aînés.
Le « familisme » italien n’est donc pas, écrit Loredana Sciolla, la conséquence d’une
culture propre à ce pays, mais bien davantage l’effet d’un État providence démissionnaire.
Cette situation n’est pas spécifique à l’Italie. Au Royaume-Uni, par exemple, plusieurs
textes de loi ont, depuis les années 1980, accru la dépendance des jeunes à l’égard de
leur famille. « Le rôle de la famille comme mécanisme reliant économiquement les jeunes
adultes, écrivent Andy Furlong et Fred Cartmel, s’est objectivement accru, ces derniers
déplorant cette situation de dépendance financière forcée. » En France, les tensions entre
parents et enfants autour des aides familiales sont fortes : un modèle d’indépendance précoce
est valorisé, mais la dépendance effective s’allonge (Van de Velde, 2007). Patricia
Loncle, dans son texte, y voit la conséquence « 1) du retrait massif de l’État des questions
de jeunesse ; 2) de la décentralisation, qui conduit à des inégalités de traitement tout à fait
considérables, en particulier pour les jeunes les moins protégés par leur famille ; 3) de la
familialisation de la prise en charge des jeunes, qui les maintient dans une situation de
dépendance difficile et reproduit ainsi les inégalités familiales ».
Deux pays de notre échantillon se distinguent particulièrement et mettent en évidence
des modèles opposés. Aux États-Unis, comme le montre Vincenzo Cicchelli dans
son texte, « les jeunes renvoient plus nettement qu’ailleurs leur réussite matérielle
du côté de la réciprocité familiale ». Aussi différents des pays orientaux que des pays
européens, les États-Unis demeurent un pays « familialiste », « où la famille sanctionne
la réussite des individus. L’importance de l’appartenance au groupe dans la définition
de soi, la valorisation de l’échange entre les générations sont manifestes ». Emily
Messersmith, Jerald Bachman et John Schulenberg confirment cette spécificité américaine
: 62 % des jeunes Américains jugent que la famille est le fondement de la société,
contre 47 % des jeunes Européens. « L’emploi d’une rhétorique similaire par les acteurs
politiques conservateurs et chrétiens aux États-Unis peut expliquer pourquoi cette proposition
y est mieux accueillie que chez les jeunes Européens. » Le rôle de l’État est, là
encore, crucial, comme en témoigne le programme Healthy Marriage, initié par le président
George W. Bush, visant à promouvoir le mariage et à réduire le taux de divorce.
Le message semble plutôt bien passer auprès des jeunes, puisque les États-Unis sont le
seul pays de l’échantillon où les 16-19 ans affichent plus d’attachement à la famille que
les catégories plus âgées.
Les Suédois constituent en quelque sorte le cas opposé. Plutôt que de valoriser la
famille en tant que telle, les politiques publiques mettent l’individu au coeur de leur philosophie
et de leurs dispositifs. La satisfaction des jeunes Suédois est d’autant plus grande
167
Conclusion : quel projet politique pour la jeunesse ?
qu’ils ne se sentent pas en situation de dépendance à l’égard de leur famille (70 % des
16-29 ans, soit plus que dans les autres pays européens analysés, sont satisfaits de leur
famille ; 80 % considèrent qu’elle donne du sens à leur vie). L’autonomie ne signifie donc
pas coupure et désaffiliation, bien au contraire. La famille est une instance de socialisation
qui valorise les individus et leur donne confiance.
les jeunes et la société
La question du rapport entre les jeunes et la société surplombe en quelque sorte les
thèmes étudiés précédemment. Elle permet en effet d’appréhender le sentiment général
de satisfaction, d’intégration et de confiance, et, in fine, la manière dont les individus s’inscrivent
dans le présent et se projettent dans l’avenir. Les jeunes adhèrent-ils à la société
dans laquelle ils vivent ? Ont-ils le sentiment d’être membre d’un « ensemble commun »,
de partager des valeurs communes ? Peuvent-ils s’identifier à leur société, faire confiance
à ses institutions, participer à son développement ?
Le niveau d’intégration sociale – autrement dit, le sentiment d’appartenance et de
confiance (dans les individus comme dans les institutions) – diffère considérablement
selon les pays étudiés. La crise de confiance dans la société et dans ses élites, fortement
ressentie dans plusieurs pays d’Europe (France, Allemagne, Royaume-Uni) conduit, selon
Olivier Galland, à une forme de résignation, « comme si leur sort était écrit à l’avance, sans
qu’ils puissent orienter le cours de leur vie dans un sens favorable ». La vision de l’avenir
est ainsi sombre, en particulier chez les jeunes Français, qui sont « les moins nombreux à
penser qu’ils ont une liberté et un contrôle sur leur avenir ou à estimer que les ‘‘gens de
leur pays’’ peuvent choisir leur propre vie ».
Olivier Galland met en avant des différences notables entre les sociétés dans lesquelles
les jeunes se sentent optimistes quant à leur avenir personnel (pays du nord de l’Europe
et États-Unis) et celles dans lesquelles ils ont une vision plus négative (France, Italie
et pays de l’est de l’Europe). Il propose plusieurs niveaux d’analyse pour expliquer ce
décalage. D’une part, les jeunes sont soumis à des contraintes objectives : un taux de chômage
faible donne naturellement plus de perspectives d’avenir. À l’inverse, la difficulté,
comme en France ou en Italie, d’accéder au marché du travail nourrit les inquiétudes.
D’autre part, les jeunes souffrent, à des degrés divers, d’une crise de confiance généralisée
dans les institutions et dans les élites, ce qui les pousse à une forme de fatalisme. Les
jeunesses
allemande, britannique et française figurent ainsi en queue de peloton, tant pour
la confiance dans les institutions nationales, européennes et internationales, que pour celle
dans les médias ou même dans les ONG. « Le noyau central de l’Europe, affirme Olivier
Galland, semble atteint d’une crise de confiance institutionnelle que ne justifie pas a priori
son niveau de prospérité. » À l’opposé, les pays nordiques et les États-Unis sont en tête
de classement.
Cette toile de fond permet de mieux comprendre quelques particularités nationales.
Andy Furlong et Fred Cartmel constatent une position extrême des jeunes Britanniques,
qui souffrent d’une déconnexion de la société et des instances qui la dirigent. Bien loin d’un
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
168
sentiment de révolte, c’est une certaine apathie qu’exprime cette jeunesse britannique
particulièrement
pessimiste. C’est en grande partie le résultat des restrictions notables qu’elle
a subies à partir des années 1980 : suppression d’allocations de chômage pour les moins
de 18 ans, réduction des allocations logement, des bourses et plus globalement des aides
de l’État. Outre ces suppressions et l’absence d’un réel système d’aide sociale pour les
jeunes, Andy Furlong et Fred Cartmel observent un « fossé non négligeable entre l’orientation
actuelle de ces politiques et les opinions politiques des personnes interrogées ». Si
les jeunes Britanniques ne croient plus dans l’avenir, c’est parce qu’ils ont l’impression
d’avoir été délaissés par les pouvoirs publics.
Observons cependant qu’une faible confiance dans les institutions n’aboutit pas
systématiquement
à un désengagement des jeunes. Le cas italien indique par exemple
que le désir de participation peut s’exprimer de différentes manières. Loredana Sciolla
observe que « la participation associative des Italiens (entre 16 et 29 ans) est considérable
(environ 40 % des jeunes font partie d’une association), de même que leur engagement
politique ». Il ne s’agit « pas de formes traditionnelles d’engagement (seulement 3 % des
jeunes militent dans un parti politique), mais de formes de participation ‘‘non conventionnelles’’
: grèves, manifestations, formes de financement éthique, etc. ». Dans le cas
des jeunes Français, Patricia Loncle note qu’ils sont, contrairement à leurs homologues
européens, aussi souvent membres d’une association que leurs aînés. « [Ils] s’associent de
manière différente en privilégiant les associations locales, à fonctionnement horizontal, et
ils développent parfois des modèles
de relations sociales alternatives, rejetant la société
de consommation. » L’interprétation avancée par Patricia Loncle est que « c’est plus le jeu
politique institutionnalisé qui est objet de méfiance que l’engagement politique au sens
de la participation à la vie publique ». Dans les deux cas – italien et français –, les auteurs
soulignent finalement un fort intérêt des jeunes pour la participation civique, quoique
sous des formes renouvelées.
Monika Salzbrunn note, elle aussi, une forte participation de la jeunesse allemande à
la vie sociétale et politique, participation qui peut également prendre des formes variées.
Sensibilisés très tôt à la prise d’initiative et à des activités culturelles, les étudiants allemands,
lorsqu’ils arrivent à l’université, sont « incités à s’engager politiquement par l’intermédiaire
de stages ou de groupes politiques qui sont très actifs à l’université ». Un
engagement que les employeurs voient d’un bon oeil : « Il n’est pas rare que les candidats
à une bourse, à un prix ou à un emploi joignent à leur dossier des attestations concernant
leur engagement sociétal. » Les pouvoirs publics prennent également en compte ce désir
d’implication : certains Länder ont ainsi abaissé l’âge du droit de vote à 16 ans. Monika
Salzbrunn souligne que dans les « quartiers où certains partis ont mené une campagne
ciblant les jeunes, le taux de participation est plus élevé ».
Les jeunes Scandinaves expriment une plus grande confiance dans les institutions que
les jeunesses britannique, française, italienne ou allemande. Mats Trondman met en avant
plusieurs explications, dont une d’ordre proprement politique : en Suède, les politiques
publiques de jeunesse mises en oeuvre peuvent être qualifiées de « bottom-up », partant des
aspirations et des besoins de la jeunesse, et non pas de « top-down », à travers une politique
qui traite a priori les jeunes comme des victimes.
169
Conclusion : quel projet politique pour la jeunesse ?
Les jeunes Américains sont également nettement plus optimistes que la moyenne
européenne. Il est intéressant de les comparer aux jeunes Scandinaves, puisqu’ils sont
tous optimistes quant à leur propre avenir, comme pour celui de la société, et expriment
une grande satisfaction à l’égard de leur vie. Les analyses de Mats Trondman, d’un côté, et
d’Emily Messersmith, Jerald Bachman et John Schulenberg, de l’autre, permettent d’identifier
un même élément explicatif. Cet optimisme semble s’expliquer par l’efficacité de
leurs mythes collectifs respectifs, en constant renouvellement : mythe du projet commun
développé par les pouvoirs publics en Scandinavie, mythe de la réussite individuelle lié
aux grassroot movements aux États-Unis.
La genèse et la réélaboration de ces mythes diffèrent profondément dans la mesure où
elles découlent des histoires nationales. Dans le cas de la Suède, le mythe est fortement
ancré dans le socialisme libéral scandinave et s’est trouvé renforcé par le projet de Per
Albin Hansson, homme politique suédois et défenseur de l’État providence, qui a posé la
première pierre, il y a plus d’un demi-siècle, du projet commun : folkhemmet (littéralement
la « maison commune »). Parce qu’il est renouvelé en permanence, grâce à la création d’un
ungdomsstyrelse (un Conseil de la jeunesse qui remplace, en 1994, le Conseil de l’État de la
jeunesse, créé en 1959) et plus globalement grâce à des politiques valorisant la jeunesse,
le mythe est toujours extrêmement vivace chez les jeunes Suédois. De leur côté, Emily
Messersmith, Jerald Bachman et John Schulenberg expliquent que la jeunesse américaine
a été conditionnée par le rêve américain du self-made-man : les 16-29 ans ont été éduqués
et socialisés à une époque où, aux États-Unis, les parents d’élèves et les enseignants répétaient
sans cesse que chaque individu, chaque enfant était unique et possédait des talents
uniques. Ce discours d’empowerment des individus, de la possible et nécessaire réussite
personnelle à force de volonté et de travail, a tout à la fois renforcé et renouvelé l’héritage
culturel et l’idéologie politique à l’origine du mythe collectif.
Ces mythes ont en commun d’avoir été repensés et reformulés en permanence et, par
conséquent, ils n’ont rien perdu de leur force. Non seulement ils font sens comme idéal collectif,
mais ils structurent et orientent les comportements individuels. On sait depuis longtemps
que les mythes sont essentiels. Il est peut-être plus surprenant d’observer que les jeunes, dont
on aurait pu penser que, précisément, ils se distinguaient de leurs aînés par la prise de distance
avec les histoires et les mythes fondateurs, expriment au contraire un besoin de croire
dans un projet et un idéal collectifs. Mats Trondman affirme, au sujet de la Suède, qu’il est
difficile de croire en soi et en son avenir personnel si on ne croit pas dans l’avenir de la société
dans laquelle on vit. La confiance en son avenir et en sa réussite personnelle dépend donc de
l’existence d’un projet commun, qui est lui-même dépendant d’un mythe collectif.
quatre impératifs pour une politique publique de jeunesse
Dans la plupart des pays, on observe un effort financier croissant en direction des
jeunes.
Mais, paradoxalement, ceux-ci sont peu reconnus comme une ressource d’avenir.
En réalité, la société les perçoit le plus souvent soit comme des victimes (qu’il faut protéger),
soit comme une menace (dont il faut se protéger). En construisant ces deux figures
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
170
opposées de la jeunesse, les politiques publiques risquent de devenir de plus en plus spécifiques
et catégorielles. D’où un flou quant à leurs principaux objectifs, leurs orientations
ou leurs moyens. À quoi bon déplorer le manque de repères des jeunes si les pouvoirs
publics sont incapables de leur fournir une direction, un cadre, des objectifs clairs ? Plutôt
que de contribuer, par leurs arbitrages et leurs limites, à allonger la jeunesse, les politiques
publiques devraient faire de celle-ci le levier de la réforme (Labadie, 2001).
Il faut pour cela des politiques appropriées à cette tranche de vie spécifique qu’est la
jeunesse. Lorsque ce n’est pas le cas, comme par exemple au Royaume-Uni, les jeunes
sont clairement en demande de politiques qui prennent en compte leurs attentes et leurs
besoins. Lorsque l’État se défausse sur les familles, comme en Italie, le déséquilibre entre
générations est croissant. Mais, le cas français en témoigne, il ne suffit pas de consacrer
d’importants moyens financiers et de créer des institutions ad hoc pour que les jeunes se
sentent compris, intégrés et confiants dans l’avenir. Des politiques de jeunesse, oui, mais
lesquelles ? Il semble préférable, au vu des résultats de notre enquête, de privilégier des
politiques en termes d’objectifs (accès à l’emploi, au logement, à la santé, etc.) plutôt qu’en
termes de catégories de bénéficiaires. Patricia Loncle par exemple montre le caractère cloisonnant
et stigmatisant des dispositifs de soutien en France.
Plus fondamentalement encore, il faut construire de nouvelles représentations de la
jeunesse. Cette dernière est rarement considérée pour ce qu’elle est en premier lieu : une
période de la vie marquée simultanément par une grande fragilité et par un non moins
grand dynamisme. Le cas de la Suède est, sur ce point, instructif. Comme le montre Mats
Trondman, ce pays a clairement inscrit les jeunes au coeur de ses objectifs et considère
« l’engagement, la créativité et l’esprit critique des jeunes comme une ressource concrète et
utile à la société ». Les jeunes nous importent aujourd’hui pour ce qu’ils sont aujourd’hui,
et pas seulement parce qu’ils sont la condition du renouvellement des générations, qu’ils
seront les adultes de demain, ou, plus prosaïquement, que nos retraites dépendent de leur
activité future. Les jeunes, dans toute leur diversité, ont des choses à dire sur le monde qui
se construit actuellement. Encore faut-il vouloir – et pouvoir – les entendre. Pour cela, il
nous paraît nécessaire de prendre en compte quatre impératifs : autonomie, participation,
équilibre, projet commun.
Autonomie
Au fil du xxe siècle, l’individu s’est émancipé de ses relations de dépendance personnelle
(paternalisme dans l’entreprise, paternalisme familial). Notre enquête le montre : les
jeunes du début du xxie siècle expriment encore un fort besoin d’autonomie. Les tensions
sur le marché du travail (chômage, emplois à temps partiel) pénalisent particulièrement
les jeunes qui se trouvent soit isolés (comme au Royaume-Uni), soit enfermés dans le
cercle
familial (comme en Italie). Même dans les pays où le taux d’emploi croît, la demande
d’autonomie est fondamentale.
Favoriser l’autonomie ne signifie pas pour autant laisser les jeunes naviguer seuls dans
leurs choix d’orientation (scolaire et professionnelle), de formation ou d’habitation, quand
bien même on leur donnerait un capital financier individuel. « Responsabiliser » les jeunes
171
Conclusion : quel projet politique pour la jeunesse ?
ne veut pas dire qu’il faille les considérer comme des adultes avec une stabilité financière,
professionnelle ou même affective. Ils ont au contraire besoin d’être accompagnés, en fonction
de leurs projets personnels. De même, il ne s’agit pas de les éloigner de leur famille,
qu’ils considèrent toujours, on l’a vu, comme une dimension identitaire fondamentale,
mais plutôt d’agir en complément de la famille. Les pays ayant fait le choix d’une familialisation
du traitement des problèmes des jeunes (aides accordées aux familles plutôt
qu’aux individus) doivent donc, à notre sens, reconsidérer leur philosophie générale.
Cet accompagnement doit être global – formation, accès à l’emploi, logement, santé,
etc. – et encadré par des structures accessibles aux jeunes. Le projet d’un guichet unique,
qui se substituerait à la multitude de dispositifs dont peuvent relever les jeunes, animé
par des personnes réellement formées et pouvant effectuer des missions de conseil (et
non un simple traitement administratif), doit être étudié. Concrètement, divers outils sont
disponibles et méritent une évaluation précise. On peut évoquer l’idée d’un capital de formation
garanti par l’État (Charvet, 2001), ou bien celle d’une dotation en capital. Celle-ci
consiste par exemple à allouer à leur naissance un capital à tous les jeunes afin qu’ils puissent
financer leur formation, acquérir un logement ou préparer leur retraite (Child Trust
Fund au Royaume-Uni). L’investissement initial pourrait être remboursé sur les héritages
à venir, et les abondements ultérieurs (de l’individu, de sa famille, des pouvoirs publics
ou des entreprises) pourraient être défiscalisés. Autre piste de réflexion possible : des prêts
pour les jeunes, sur le modèle de ce qui se fait en Scandinavie. Ces prêts permettent d’entamer
ou de reprendre des études. Il faut, d’une manière générale, développer le capital
social des jeunes, lequel est à la fois un bien individuel (densité des réseaux sociaux qui
facilitent la coordination et la coopération) et un bien collectif (densité du corps social).
Participation
La jeunesse n’est pas désengagée : loin des préjugés, notre enquête a permis de montrer
que, si elle exprime une grande méfiance envers les institutions et les formes traditionnelles
d’engagement, cette jeunesse ne se désintéresse pas pour autant de la vie
politique et sociétale. En effet, le désir d’engagement reste fort, et de nouvelles formes de
participation se développent. En Italie, la participation associative des jeunes est considérable,
et l’engagement politique se manifeste dans des formes non conventionnelles
(grèves,
formes de financement éthique, etc.). La jeunesse française, méfiante vis-à-vis du
jeu politique institutionnalisé, préfère des associations locales à fonctionnement horizontal.
En Allemagne, les stages, les groupes politiques, les organisations culturelles intéressent
fortement les jeunes. Accepter ces nouvelles formes de participation est la première
étape d’une politique
publique valorisant la contribution des jeunes à la société.
Faut-il pour autant enterrer les formes traditionnelles de participation ? L’expérience
allemande consistant à abaisser l’âge du droit de vote à 16 ans témoigne du contraire.
L’intérêt est triple : motiver les jeunes pour qu’ils participent aux processus décisionnels ;
maintenir un équilibre démographique entre les générations ; rééquilibrer les droits et les
devoirs des jeunes. La seconde étape consiste ainsi à repenser le débat autour des critères
de majorité – civile, pénale, fiscale. « Une majorité doit faire sens : celles fixées à 18 ans ne
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
172
font plus signe de liberté car notre société n’a pas tiré, ni pour les adultes, ni pour les jeunes,
les conséquences de ce changement. C’est l’une des raisons des majorités partielles, et
donc partiales, de notre droit » (Sassier, 2006, p. 21).
Par conséquent, il s’agit, plus globalement, de prendre en compte la participation multiple
et variée des jeunes d’aujourd’hui, qui seront les citoyens de demain. L’engagement
dans une association, dans une organisation humanitaire ou encore dans une action locale
doit, par exemple, être intégré dans un CV, dans un parcours professionnel, dans une
formation civique ou, pourquoi pas, dans un bilan des activités professionnelles ouvrant
droit à des allocations.
Équilibre
Le besoin d’autonomie énoncé plus haut se manifeste dans toutes les activités sociales.
Il se perçoit notamment dans le rapport au travail. Les jeunes aspirent à un emploi intéressant
et stimulant, à travailler dans de bonnes conditions, à être intégrés dans leur univers
professionnel. Ils aspirent à une certaine stabilité. Il existe donc une certaine incohérence
à souhaiter que les jeunes élaborent des projets de vie personnelle, familiale, professionnelle,
et à ne leur offrir bien souvent que des contrats précaires comme première insertion
dans le monde du travail. Cette tension est d’autant plus forte que, comme les auteurs
l’ont répété tout au long de cet ouvrage, le travail a changé de sens. Les jeunes expriment
clairement le souci de concilier vie privée et vie professionnelle, c’est-à-dire de rééquilibrer
les termes de cette relation.
Il paraît dès lors nécessaire de repenser l’articulation entre temps libre, environnement
social et conditions de travail, ce qui suppose l’adaptation des horaires publics
dans les magasins et les administrations, mais aussi la mise en place de temps de travail
adaptés aux préoccupations familiales. La « flexibilité » doit être organisée dans une
finalité individuelle et familiale, et non pas seulement dans la logique de l’entreprise.
C’est une véritable politique appréhendant la vie entière qu’il faut élaborer, avec comme
postulat de départ le temps choisi : mettre l’accent sur la petite enfance pour permettre
une meilleure (ré)insertion des parents ; permettre une articulation études-emploi ;
pouvoir prendre des mi-temps, des périodes de (re)formation ou de reconversion professionnelle,
des périodes sabbatiques (par exemple pour s’occuper des personnes âgées
ou pour des activités humanitaires).
Projet commun
Ces trois impératifs de politique publique sont insuffisants sans l’existence d’un projet
commun, qui donne un cadre et une dynamique aux projets individuels. L’optimisme
des jeunes Suédois et des jeunes Américains s’explique en grande partie par l’existence
d’un mythe collectif : mythe de la réussite individuelle issu des grassroot movements aux
États-Unis, mythe d’un projet commun développé par les pouvoir publics depuis un
demi-siècle en Suède. Ces jeunesses croient à la fois dans leur propre avenir et dans celui
de la société.
173
Conclusion : quel projet politique pour la jeunesse ?
Or, notre enquête montre que, lorsque le projet commun devient flou ou inexistant,
les jeunes se replient sur eux-mêmes et sur leur entourage proche. Leur malaise est alors
encore plus visible. En France, le mythe de l’intégration républicaine a joué un rôle, mais n’a
pas été suffisamment renouvelé pour donner espoir et perspectives d’avenir. Aujourd’hui,
seulement un jeune Français sur six se sent appartenir à la société dans laquelle il vit. La
« troisième voie » n’a pas davantage convaincu la jeunesse britannique, qui se sent de
plus en plus isolée. L’Union européenne, enfin, n’est pas encore en mesure d’être ce projet
collectif qui donne un sens à l’action individuelle et commune.
La création d’un projet commun est aussi fondamentale que difficile. Il s’agit de trouver
plusieurs points d’équilibre délicats : entre histoire nationale commune et expériences
individuelles multiples ; entre vision collective à long terme et urgence de situations spécifiques
; entre valeurs partagées et diversité des acteurs. Ayant comme objectif la réussite
des jeunes, le projet commun ne peut être fondé sur une politique de victimisation ou de
catégorisation. Face aux transformations des valeurs (liées à la société, à l’emploi et à la
famille), le projet commun doit être constamment renouvelé, repensé, pour permettre aux
jeunes de croire en eux, dans leur avenir personnel et dans l’avenir de la société.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
174
bibliographie
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jeunesse difficile. Portrait économique et social de la jeunesse française, Paris, Éditions Rue
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Wolff, F.-C. et Attias-Donfut, C., « Les comportements de transferts intergénérationnels
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annexes
177
méthodologie
Les analyses proposées dans cet ouvrage se fondent sur l’enquête d’opinion European
Youth in a Global Context 2007, réalisée pendant l’automne 2006 par l’institut de sondage
suédois Kairos Future International, en partenariat avec la Fondation pour l’innovation
politique. Ce sondage a été réalisé selon les critères de l’International Code of Marketing
and Social Research Practice de l’ICC (International Chamber of Commerce, ww.iccwbo.
org) et de l’ESOMAR (European Society for Opinion and Marketing Research, www.esomar.
org).
Plus de 22 000 personnes ont été interrogées dans 17 pays (en Europe, en Asie et aux
États-Unis) : 1 000 personnes de 16 à 29 ans ainsi que 300 personnes de 30 à 50 ans, pour
chaque pays. Le premier panel est donc composé de 1 000 personnes nées entre 1977
et 1990 ; le second, de 300 personnes nées entre 1956 et 1976 : il constitue le panel de référence
par rapport auquel les résultats des jeunes sont interprétés.
Les 17 pays retenus pour ce sondage sont l’Allemagne, le Danemark, la Chine, l’Espagne,
l’Estonie, les États-Unis, la Finlande, la France, l’Inde, l’Italie, le Japon, la Norvège, la
Pologne, le Royaume-Uni, la Russie, la Suède et Taïwan.
La collecte des données a été effectuée aux dates suivantes :
Allemagne : 27 octobre – 6 novembre 2006
Chine : 18 décembre – 26 décembre 2006
Danemark : 3 novembre – 12 novembre 2006
Espagne : 27 octobre – 6 novembre 2006
Estonie : 8 novembre – 27 novembre 2006
États-Unis : 7 novembre – 24 novembre 2006
Finlande : 3 novembre – 11 novembre 2006
France : 24 octobre – 31 octobre 2006
Inde : 31 octobre – 20 novembre 2006
Italie : 31 octobre – 7 novembre 2006
Japon : 24 novembre – 1er décembre 2006
Norvège : 3 novembre – 14 novembre 2006
Pologne : 13 novembre – 21 novembre 2006
Royaume-Uni : 26 octobre – 15 novembre 2006
Russie : 9 novembre – 24 novembre 2006
Suède : 10 octobre – 26 octobre 2006
Taïwan : 17 janvier – 25 janvier 2007
En plus des scores nationaux, un score européen est proposé afin de faciliter les comparaisons.
Cette moyenne a été calculée selon le nombre de voix dont disposent les différents
pays au Parlement européen. Les scores correspondant à l’Union européenne ne
sont donc pas une simple moyenne arithmétique, mais sont directement liés aux scores
des pays les mieux « dotés » : Allemagne, France, Italie et Royaume-Uni.
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
178
16-29 ans 30-50 ans
Pourcentage Pourcentage
Suède 3,90 % 4,00 %
France 15,80 % 15,80 %
Espagne 10,0 % 10,90 %
Allemagne 20,0 % 20,0 %
Italie 15,80 % 15,80 %
Royaume-Uni 15,80 % 15,80 %
Finlande 2,80 % 2,80 %
Danemark 2,80 % 2,80 %
Pologne 10,90 % 10,90 %
Estonie 1,20 % 1,20 %
Total 100 % 100 %
Le questionnaire a été soumis par voie électronique. L’objectif était de constituer, pour
chaque pays, des échantillons représentatifs de la population totale, que ce soit en termes
d’âge, de genre ou de lieu d’habitation. Les avantages de ce type d’enquête sont connus :
gain de temps, réduction des coûts, possibilité d’interroger des personnes géographiquement
dispersées, possibilité pour celles-ci de répondre quand elles le souhaitent, à leur
rythme, etc. Une limite doit cependant être mentionnée : en Russie, en Chine et en Inde,
le faible taux de pénétration d’Internet dans les zones rurales fait que l’échantillon retenu
n’est pas exactement représentatif de la population totale, les classes moyennes habitant
dans les grandes villes sont donc surreprésentées. De même, la tranche d’âge 16-19 ans est
légèrement sous-représentée dans la mesure où elle a moins participé à l’enquête.
Le questionnaire est composé de cinq catégories. La première concerne les données
biographiques des personnes interrogées : âge, sexe, niveau d’éducation, statut marital,
occupation principale, etc.). Les quatre autres catégories correspondent aux thèmes suivants
(voir la liste des questions en fin de texte) :
Perspectives d’avenir
– Qualités que les enfants sont encouragés à développer à la maison ���������������� 15 items
– Sens de la vie ����������������������������������������������������������������������������������������������������������������������������� 6 items
– Facteurs important pour l’identité ��������������������������������������������������������������������������������� 13 items
– Croyance ������������������������������������������������������������������������������������������������������������������������������������ 5 items
– Orientation religieuse ��������������������������������������������������������������������������������������������������������� 14 items
– Une belle vie ��������������������������������������������������������������������������������������������������������������������������� 13 items
– Satisfaction de sa vie �������������������������������������������������������������������������������������������������������������� 8 items
– Attitudes à l’égard de la société et des gens en général ������������������������������������������ 15 items
– Attitudes à l’égard de la vie ���������������������������������������������������������������������������������������������� 15 items
179
Méthodologie
Futur citoyen
– Similarités culturelles............................................................................................................11 items
– Société future idéale ............................................................................................................. 10 items
– Confiance................................................................................................................................. 10 items
– Droits ...........................................................................................................................................5 items
– Obligations.................................................................................................................................5 items
– Opinion sur la mondialisation.......................................................................................... 12 items
– Acteurs qui régulent la mondialisation............................................................................9 items
– Menaces pour la société future............................................................................................9 items
Futur travailleur
– Expérience internationale......................................................................................................3 items
– Un travail satisfaisant ......................................................................................................... 19 items
– Opportunités d’emploi versus cadre de vie
– Travail stimulant versus limites claires
– Vivre à l’étranger .....................................................................................................................4 items
– Stratégies de carrière...............................................................................................................9 items
– Projets pour les quinze prochaines années......................................................................8 items
– Raisons de faire une formation............................................................................................4 items
– Secteur d’emploi préféré..................................................................................................... 16 items
Futur consommateur
– Possessions ................................................................................................................................9 items
– Domaines d’intérêt ............................................................................................................... 22 items
– Opinion sur la consommation .......................................................................................... 20 items
– Opinion sur le temps et l’argent .........................................................................................2 items
– Somme d’argent à disposition
Les personnes interrogées ont systématiquement donné leurs réponses sur une échelle
de 1 à 7, 1 étant le score le plus bas, et 7 le plus élevé. À partir de ces scores bruts, deux
utilisations statistiques étaient possibles.
– Tout d’abord, le score moyen (sur l’échelle de 1 à 7) pour les différentes catégories de
population étudiée. Une moyenne faible indique ainsi que le groupe de personnes interrogées
n’est pas d’accord avec l’affirmation proposée dans le questionnaire. Une moyenne
élevée traduit, au contraire, une adhésion forte à cette affirmation.
– Ensuite, le pourcentage des personnes qui ont répondu par 6 ou 7 ; autrement dit, les
personnes qui sont plutôt d’accord ou entièrement d’accord avec l’affirmation.
Les auteurs ont donc utilisé l’une ou l’autre des mesures disponibles, ou les deux. Par
exemple, à l’affirmation « mon avenir est prometteur », deux types de résultats statistiques
sont disponibles et utilisables. Dans le cas des jeunes Suédois (16-29 ans), on trouve par
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
180
exemple
: 5,20, soit la moyenne donnée sur l’échelle de 1 à 7. 49 %, soit le pourcentage des
personnes interrogées ayant répondu par 6 ou 7, sur l’échelle de 1 à 7.
Précisons, pour conclure, quelques limites liées à l’élaboration des questionnaires
internationaux. Certains mots ou notions ne sont en effet pas nécessairement compris de
la même manière dans les différents pays, voire dans les différents groupes sociaux.
Il paraît par exemple délicat d’interpréter certains résultats concernant la famille. Il est
en effet difficile de savoir à quels membres de la famille se réfèrent les jeunes dans leurs
réponses. Les plus jeunes, surtout ceux âgés de moins de 18 ans, vivent encore probablement
chez leurs parents et sont moins susceptibles que les jeunes plus âgés d’être mariés
ou d’avoir des enfants. Ainsi, les plus jeunes pensent probablement à leur famille d’origine.
À l’inverse, aux abords de la trentaine, les individus peuvent penser à leur famille
d’origine, mais aussi – ou même peut-être d’abord – à leur conjoint(e) ou à leurs enfants.
Ceci complique naturellement l’interprétation des données concernant la perception
qu’ont les jeunes de leur famille.
Un autre problème concerne la question de la confiance dans les organisations non gouvernementales
(ONG). Les « associations » sont-elles, aux yeux des interviewés, incluses
dans les « ONG » ? Patricia Loncle nous a signalé, dans son analyse de la jeunesse française,
qu’à son avis, les jeunes, en s’exprimant avec méfiance sur les ONG, évoquent les associations
d’adultes plus que les associations de jeunes. En effet, les résultats de différentes
enquêtes montrent, selon elle, que les jeunes Français ne sont pas moins membres d’associations
que les autres générations. Méfiance dans les ONG ne signifie donc pas systématiquement
méfiance envers les associations, du moins pour ce qui concerne la France.
Il existe enfin des difficultés pour ce qui est de comparer des systèmes socio-éducatifs
très différents. Monika Salzbrunn nous a précisé que, pour le cas allemand, le
classement selon le niveau d’études ou selon l’activité (études, emploi ou autre) est
problématique. Alors que, par exemple, 63,5 % des jeunes Français sont en train de
suivre ou ont terminé des études supérieures, le chiffre correspondant en Allemagne
est seulement de 11 %. La comparaison du pourcentage de jeunes ayant achevé les
études primaires est encore plus frappante : selon les données de l’enquête, 1 % des
Français et 48 % des Allemands âgés de 16 à 29 ans se sont arrêtés au niveau de l’enseignement
primaire. Monika Salzbrunn suggère que cet écart considérable correspond
à un malentendu sémantique. Dans les faits, selon les statistiques scolaires de l’année
2004-2005, seulement 8,2 % des jeunes scolarisés en Allemagne ont quitté l’école avec
seulement un diplôme primaire, ayant échoué au diplôme de la Hauptschule (après
neuf ou dix années de scolarité selon les types d’école et les régions). La répartition
des interviewés selon leur activité principale semble confirmer, selon l’auteur, le caractère
erroné des catégorisations, car on observe ici que 33,4 % des jeunes de 16-29 ans
en Allemagne déclarent être étudiants, chiffre qui correspond assez bien, pour elle, à
la répartition réelle.
Malgré ces limites, inévitables dans tout travail scientifique de ce type, l’enquête réalisée
est extrêmement riche et permet d’aborder un nombre considérable de questions. Voici
celles qui ont été tout particulièrement analysées dans cet ouvrage.
181
Méthodologie
Voici une liste de qualités que les enfants sont encouragés à développer à la maison.
Veuillez indiquer leur degré d’importance selon vous.
1. L’indépendance
2. Le travail consciencieux
3. La responsabilité
4. L’imagination
5. La tolérance et le respect des autres
6. L’économie
7. L’endurance
8. La foi religieuse
9. La générosité
10. L’obéissance
11. La curiosité
12. L’honnêteté
13. La loyauté
14. L’autodiscipline
15. L’esprit d’entreprise
Dans quelle mesure les aspects suivants apportent-ils du sens à votre vie ?
1. Le travail/les études
2. Les loisirs
3. La famille
4. Les amis
5. Les biens matériels
6. Les rêves et les ambitions
Selon vous, quelle importance ont les facteurs suivants pour votre identité ? Quelle
importance a votre :
1. nationalité
2. groupe ethnique
3. religion
4. formation
5. langue
6. famille
7. cercle d’amis
8. âge
9. situation de famille (célibataire, marié, etc.)
10. profession
11. orientation sexuelle
12. communauté locale
13. identité européenne
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
182
Indiquez votre position concernant les affirmations ci-dessous :
1. Je crois en Dieu
2. Je crois en une puissance supérieure
3. Je crois en la vie après la mort
4. J’ai reçu une éducation religieuse
5. Je prie régulièrement
Quelle est votre orientation religieuse ? Vous considérez-vous comme :
1. une personne en quête de quelque chose
2. agnostique
3. athée
4. bouddhiste
5. chrétien
6. hindouiste
7. juif
8. musulman
9. une personne croyante, sans dénomination
10. shintoïste
11. sikh
12. d’une autre religion
13. non croyant
14. je ne sais pas
Pour moi, une belle vie signifie :
1. être en bonne santé et en forme
2. devenir célèbre
3. pouvoir me sentir libre
4. pouvoir trouver l’harmonie intérieure
5. avoir un travail passionnant et qui a du sens
6. avoir une famille et des enfants
7. pouvoir bien vivre et bien manger
8. pouvoir concrétiser mes idées
9. pouvoir passer du temps avec mes amis
10. me sentir utile
11. avoir beaucoup d’argent
12. avoir beaucoup d’options dans la vie
13. ne pas avoir à travailler
À quel point êtes-vous satisfait ou mécontent des aspects suivants de votre vie ?
1. Votre vie dans l’ensemble
2. Votre situation économique
3. Votre santé
183
Méthodologie
4. Votre travail
5. Votre temps libre
6. Vos amis
7. Votre famille
8. La situation générale dans votre pays
À propos des gens et de la société. Dans quelle mesure êtes-vous d’accord avec les
affirmations
suivantes ?
1. Je sens que j’appartiens à la société dans laquelle je vis
2. Mon avenir est prometteur
3. L’avenir de la société est prometteur
4. Les gens peuvent changer la société par leurs choix et leurs actions
5. Les gens de mon pays ont la possibilité de choisir leur propre vie
6. J’ai une liberté et un contrôle total sur mon propre avenir
7. Je suis certain que j’aurai un bon travail dans l’avenir
8. Il est acceptable d’enfreindre la loi pour défendre mes droits ou pour combattre
l’injustice dans la société
9. Notre société pourrait vraiment viser un objectif commun
10. Ce qui se passe dans le monde autour de moi n’a pas réellement beaucoup d’impact
sur ma vie
11. On devrait accorder plus de place dans la société aux valeurs spirituelles
12. La famille est le fondement de la société
13. Je suis prêt à verser les impôts nécessaires pour payer les retraites des générations
âgées
14. Les relations sexuelles ne devraient être autorisées que dans le cadre du mariage
15. Les gens seraient plus heureux sans la technologie moderne
Vos opinions. Dans quelle mesure êtes-vous d’accord avec les affirmations suivantes ?
1. C’est important pour moi d’être beau/belle
2. C’est important d’être à la hauteur des attentes des autres
3. C’est important pour moi d’être à la hauteur de mes propres attentes
4. C’est important de ne pas trop se faire remarquer
5. C’est important de suivre les tendances de la mode
6. Ce n’est pas mon problème si je provoque les autres
7. C’est important pour moi que mes amis me ressemblent
8. Je fais toujours ce que je veux
9. C’est ennuyeux d’être comme tout le monde
10. Il est important d’avoir des objectifs spécifiques dans la vie et d’essayer de les
atteindre
11. C’est très important pour moi d’avoir un meilleur confort matériel que mes parents
12. C’est très important pour moi de ne pas avoir un confort matériel inférieur à celui de
mes parents
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
184
13. Je suis fier des gens riches de mon pays
14. C’est important pour moi que ma famille accepte mon conjoint/mon épouse/ma
petite amie/mon copain
15. J’ai des difficultés à être heureux si je ne contribue pas au bonheur des autres
Qu’est-ce qui caractérise votre société future idéale ? Veuillez indiquer votre choix sur
l’échelle comprise entre les deux affirmations opposées.
1. La vie à la campagne
2. La loi et l’ordre
3. Des impôts bas
4. La science et la rationalité
5. L’importance de la tradition et de la stabilité
6. Une société où les richesses sont équitablement réparties
7. Les hommes et les femmes ont les mêmes rôles
8. Les citoyens de naissance et les immigrés ont des opportunités équivalentes
9. Le libre-échange et la concurrence mondiale
Affirmations opposées :
1. La vie en ville
2. La liberté individuelle
3. Un bon système de protection sociale
4. Les valeurs spirituelles
5. L’importance du changement
6. Une société où la performance individuelle est récompensée
7. Les hommes et les femmes ont des rôles différents
8. Les citoyens de naissance et les immigrés ont des opportunités différentes
9. La protection de l’industrie nationale
Dans quelle mesure avez-vous confiance dans les institutions et groupes suivants ?
1. Le gouvernement de votre pays
2. Les médias
3. Les sociétés multinationales
4. Les ONG (mouvements sociaux, syndicats, etc.)
5. Les gens en général
6. La police et le système judiciaire
7. Les Nations unies (ONU)
8. L’Organisation mondiale du commerce (OMC)
9. L’Union européenne (UE)
10. Les institutions religieuses
Quelle est votre opinion sur les droits ? Je pense que chacun devrait avoir le droit de :
1. bénéficier d’un enseignement universitaire gratuit
2. percevoir des allocations de chômage même si des emplois sont disponibles
185
Méthodologie
3. montrer des symboles religieux dans n’importe quelle situation
4. bénéficier d’un congé parental rémunéré pendant douze mois lors d’une naissance
5. bénéficier de soins de santé gratuits quelle que soit l’attention que vous portez à
votre santé
Quelle est votre opinion concernant les obligations ? Je pense que chacun devrait avoir
l’obligation de :
1. faire de son mieux au travail quel que soit le niveau de rémunération perçu
2. empêcher un crime même si cela présente un risque pour sa propre sécurité
3. voter aux élections législatives
4. se tenir informé des questions de société essentielles
5. contribuer à un monde meilleur
Quelles sont les plus grandes menaces pour la société future ?
1. La pollution de l’environnement
2. La pauvreté et la famine
3. Le terrorisme
4. Le sida et les pandémies
5. La consommation de stupéfiants
6. La guerre
7. Le chômage
8. Le crime organisé
9. L’effondrement du système financier international
Dans quel secteur préférez-vous travailler ? Sélectionnez trois choix au maximum.
1. L’industrie
2. L’administration
3. Les médias
4. Le commerce de détail
5. L’éducation des enfants, la santé, etc.
6. La police et la justice
7. Les voyages et le tourisme
8. La construction
9. La défense
10. Les services libéraux (conseil de gestion, comptabilité, etc.)
11. L’enseignement et l’éducation
12. Les ONG (mouvements sociaux, syndicats, etc.)
13. La recherche et le développement
14. Les transports et la logistique
15. Banque, finance et assurance
16. L’agriculture et la sylviculture
17. Autres
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
186
À quel point les aspects suivants ont de l’importance pour votre future carrière ?
1. Avoir un emploi avec une position élevée
2. Un travail intéressant et constructif
3. La sécurité de l’emploi
4. Pouvoir voyager et travailler dans le monde entier
5. Un environnement de travail sain
6. Beaucoup de vacances et de temps libre
7. Un salaire élevé
8. Des collègues sympas
9. Pouvoir influer sur mes conditions de travail
10. Me sentir fier de mon travail
11. Avoir un poste avec beaucoup de responsabilités
12. De bonnes opportunités de carrière
13. Des horaires de travail fixes
14. Un travail indépendant
15. Des horaires de travail flexibles
16. Des avantages intéressants
17. Le droit au congé parental
18. Un bon patron
19. Diriger les autres et favoriser leur développement
Quelles sont vos préférences dans le choix futur de votre cadre de vie ?
De bonnes opportunités d’emploi mais un cadre de vie médiocre (A)
1. Uniquement A
2.
3.
4.
5.
6. Uniquement B
Un bon cadre de vie mais peu d’opportunités d’emploi (B)
Si vous aviez le choix entre les emplois suivants, lequel choisiriez-vous ?
Un travail qui soit constructif et stimulant, mais dont vous ne pouvez jamais vraiment
vous détacher (A)
1. Uniquement A
2.
3.
4.
5.
6. Uniquement B
Un travail avec des limites claires, que vous pouvez quitter quand vous rentrez
chez vous (B)
187
Méthodologie
J’aimerais vivre :
1. la majeure partie de ma vie dans la ville où je vis actuellement
2. la majeure partie de ma vie dans un autre endroit de mon pays
3. la majeure partie de ma vie à l’étranger
4. à l’étranger par périodes, mais en revenant toujours
Quelles sont vos stratégies de carrière ? Pour réussir dans ma future carrière, il me faut :
1. être beau/belle
2. saisir toutes les chances qui se présentent
3. avoir une bonne formation et les qualifications adéquates
4. me renouveler constamment
5. bien m’entendre avec les autres
6. travailler dur
7. connaître les bonnes personnes
8. être à la hauteur des attentes des autres
9. me trouver moi-même
Qu’envisagez-vous d’accomplir au cours des quinze prochaines années ? Vous pouvez
choisir plusieurs options.
1. Créer une entreprise
2. Gagner beaucoup d’argent
3. M’installer à l’étranger
4. Obtenir un diplôme universitaire ou faire un autre enseignement supérieur
5. Obtenir un doctorat
6. Avoir des enfants
7. Devenir directeur ou responsable
8. Acquérir une maison/un appartement
9. Aucune des options indiquées ci-dessus
10. Je ne sais pas
Quelles sont les raisons motivant une formation ? Pour moi, les raisons les plus importantes
de faire une formation sont :
1. gagner plus d’argent
2. obtenir un emploi intéressant
3. mon développement personnel
4. faire la fierté de ma famille
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
188
Dans quelle mesure êtes-vous intéressé par ce qui suit ?
1. Passer du temps avec votre famille
2. Passer du temps avec vos amis
3. Lire et écrire
4. Activités culturelles
5. Animaux
6. Musique
7. Voyage
8. Sports
9. Jouer aux jeux sur ordinateur
10. Surfer sur Internet
11. Voitures et motos
12. Mode
13. Regarder la télévision
14. Cinéma
15. Finance
16. Nourriture
17. Technologie
18. Activités de plein air
19. Art et artisanat
20. Activités religieuses
21. Politique
22. Environnement et développement durable
189
les auteurs
Jerald G. Bachman
Chercheur et professeur émérite à l’Institut de recherches sociales à l’université du
Michigan, il est l’un des principaux acteurs de l’étude Monitoring the Future depuis sa
première édition en 1975, et l’un des partenaires de l’étude Youth, Education, and Society. En
1965, il a initié le projet « Jeunesse en transition », qui lui permettra d’écrire cinq ouvrages
et de nombreux articles. Plus récemment, il est l’auteur de trois livres fondés sur les données
de l’étude Monitoring the Future (Smoking, Drinking, and Drug Use in Young Adulthood
(Lawrence Erlbaum, 1997), The Decline of Substance Use in Young Adulthood (Lawrence
Erlbaum, 2002), et The Education-Drug Use Connection (Lawrence Erlbaum, 2007). Ses
publications scientifiques portent ainsi sur la jeunesse et sur ses enjeux sociaux : usages
des drogues, attitudes à l’égard des drogues, liens entre consommation de drogues et parcours
universitaire, attitudes, valeurs et comportements de la jeunesse, et, plus globalement,
l’état de l’opinion publique par rapport à différentes questions de société.
Fred Cartmel
Maître de conférences au département de sociologie (BSc), d’anthropologie et de sciences
sociales appliquées à l’université de Glasgow (Royaume-Uni), il est par ailleurs conseiller
pédagogique en chef à la Faculty of Law, Business and Social Science. Il a travaillé sur
différents projets concernant les jeunes, parmi lesquels des études européennes sur le
chômage et des recherches britanniques sur les transitions professionnelles et l’instabilité
professionnelle. Fred Cartmel a également participé à un projet portant sur les étudiants
défavorisés. Il est le coauteur (avec Andy Furlong) de Young People and Social Change (Open
University Press, 1997) et a écrit de nombreux articles sur les jeunes. Son nouveau livre
(avec Andy Furlong), Higher Education and Social Justice, sera publié en 2008.
Vincenzo Cicchelli
Responsable des relations internationales pour le Centre de recherche sur les liens
sociaux (Cerlis ) et des échanges Erasmus entre l’université Paris-Descartes et une douzaine
d’universités des pays de l’Europe du Sud, il est membre des comités éditoriaux
de plusieurs revues internationales (Comparative Sociology, Brill Publishers, notamment)
et des comités de recherches sur les jeunes de plusieurs associations sociologiques internationales.
Il travaille sur les jeunes et sur les liens qui les unissent aux adultes, sur leur
mobilité internationale, sur leurs participations à l’espace public, dans une perspective
comparative et interculturelle incluant le pourtour occidental méditerranéen, sur l’histoire
de la sociologie de l’adolescence et de la jeunesse aux États-Unis et en France. Il
prépare actuellement un ouvrage sur le rapport à autrui que construisent les étudiants
lors de leurs séjours Erasmus à l’étranger. Il a notamment publié Les Théories sociologiques
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
190
de la famille (avec C. Pugeault-Cicchelli, La Découverte, 1998), La Construction de l’autonomie
(PUF, 2001), dirigé Ce que nous savons des jeunes (avec C. Pugeault-Cicchelli et T. Ragi,
PUF, 2004), Adolescences méditerranéennes. L’espace public à petits pas (avec M. Breviglieri,
INJEP-L’Harmattan, 2007) et Deux pays, deux jeunesses ? La condition juvénile des deux côtés
des Alpes (avec A. Cavalli et O. Galland, Presses universitaires de Rennes, à paraître).
Dominique Épiphane
Sociologue et chargée d’études au département des entrées dans la vie active du Centre
d’études et de recherches sur les qualifications (CEREQ), ses recherches sont centrées sur
l’insertion professionnelle comparée des jeunes selon le sexe et, plus largement, sur les liens
entre les caractéristiques socioculturelles des jeunes et leurs modalités d’entrée dans la vie
active. Elle a notamment participé à la coordination de l’ouvrage L’Insertion professionnelle
des femmes (Presses universitaires de Rennes, 2006). Ses derniers travaux portent sur la ségrégation
scolaire et professionnelle (Couppié T. et Épiphane D., « La ségrégation des hommes
et des femmes dans les métiers : entre héritage scolaire et construction sur le marché du travail
», Formation Emploi, n° 93, 2006) et sur la représentation des métiers dans les livres pour
enfants (Épiphane D., « My tailor is a man… », Travail, genre et sociétés, n° 18, 2007).
Andy Furlong
Professeur de sociologie au département de management de l’université de Glasgow (BSc,
PhD), au Royaume-Uni, son travail porte sur les jeunes et les jeunes adultes dans le contexte
scolaire, universitaire et du marché du travail. Il est directeur de publication du Journal of
Youth Studies, a opéré comme consultant aux Nations unies sur l’emploi des jeunes, et a été
professeur invité en Australie et au Japon. Ses recherches actuelles portent sur la précarité de
l’emploi au Royaume-Uni et au Japon, sur les revenus, les dettes et les frais des étudiants, et
enfin sur les transformations des éthiques liées au travail. Il est l’auteur de Young People and
Social Change (Open University Press, 1997, avec Fred Cartmel) et son nouveau livre, Higher
Education and Social Justice (Open University Press, avec Fred Cartmel) sera publié en 2008.
Andy Furlong coordonne actuellement un important manuel international sur la jeunesse et
les jeunes adultes réunissant soixante-dix auteurs (publication prévue chez Routledge).
Olivier Galland
Sociologue, directeur de recherche au CNRS, membre du Groupe d’étude des méthodes
de l’analyse sociologique (GEMMAS), ses travaux portent sur les questions de jeunesse,
sur l’entrée dans la vie adulte et sur les valeurs des jeunes. Il a publié, notamment :
Sociologie de la jeunesse (Armand Colin, 2007), Les Jeunes (Éditions La Découverte, collection
« Repères », 2002), Boundless Youth (Bardewell Press, 2007), Les Jeunes Européens et leurs
valeurs (sous sa direction et celle de Bernard Roudet, La Découverte, 2005). Olivier Galland
est membre du comité de rédaction de la Revue française de sociologie et président du comité
scientifique de l’Observatoire de la vie étudiante.
191
Les auteurs
Patricia Loncle
Politiste, chargée de recherche et enseignante à l’École des hautes études en santé publique
(EHESP), elle est membre des comités de rédaction des revues Lien social et politiques, Agora
et Sciences sociales et santé, et membre du comité scientifique de la revue Sociétés et jeunesses
en difficulté. Ses domaines de recherche sont : les politiques de jeunesse en France et en
Europe ; territoires et territorialisation de l’action publique ; les politiques sociales et de santé.
Principales publications : La Participation locale des jeunes en Europe, L’Harmattan, à paraître
début 2008 ; Les Jeunes, questions de société, questions de politiques, La Documentation française,
2007 ; L’Action publique malgré les jeunes, un siècle d’action publique à la marge, L’Harmattan,
2003. Projet en cours : responsable du groupe thématique « Participation des jeunes » dans
le programme de recherche européen du 6e PCRDT Up2Youth, « Youth as actor of social
change », sous la direction d’Andreas Walther, université de Tübingen (Allemagne).
Emily E. Messersmith
Post-doctorante au Center for Developmental Science de l’université de Caroline du Nord,
elle est titulaire d’un doctorat « Education and Psychology » de l’université du Michigan.
Ses recherches portent sur les mécanismes de prise de décision et l’envie de réussir chez
les adolescents et les jeunes adultes. Elle s’intéresse particulièrement aux carrières professionnelles,
à l’importance accordée à l’éducation, et à la manière dont les individus
effectuent des choix en fonction de leurs projets de vie. Ses recherches récentes portent sur
les variations, au cours du temps, des investissements individuels dans l’éducation, sur
les façons d’encourager les femmes et les minorités à suivre des carrières dans les technologies
de l’information, et sur les mécanismes d’autorégulation au cours des transitions
entre l’adolescence et l’âge adulte.
Monika Salzbrunn
Docteur en sociologie et en anthropologie, elle est chercheuse à l’École des hautes études
en sciences sociales (EHESS), membre du Centre de recherches interdisciplinaires
sur l’Allemagne (CRIA) et membre associé de l’équipe Migrinter. Elle est responsable
du réseau Migration et production de l’altérité à l’Association française de sociologie
et conseillère scientifique au Centre d’analyse stratégique. Grâce au programme d’excellence
Emmy Noether de la Deutsche Forschungsgemeinschaft, elle collabore avec
l’université de Bielefeld. Actuellement, elle mène des recherches comparatives sur la
politique de la jeunesse
et de la famille en Europe et collabore au projet européen IDEA
sur les politiques migratoires au sein de l’Institut des sciences sociales du politique
(CNRS). À partir de 2008, elle dirigera un projet européen (7e PCRD) à l’EHESS, portant
sur l’impact de la recherche sur les politiques publiques. Parmi ses publications :
avec Jean-Louis Laville et Ivan Sainsaulieu (dir.), « La communauté n’est pas le communautarisme
», Esprit critique, vol. 10, n° 1, 2007 ; « Entre autonomie et insertion. Les
grands dispositifs de la politique de la jeunesse et de la famille en Allemagne », Horizons
stratégiques, avril 2007, p. 43-69 ; « The occupation of public space through religious and
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
192
political events : how Senegalese migrants became a part of Harlem, New York », Journal
of Religion in Africa, vol. 32, n° 2, 2004, p. 468-492 ; avec Jens Petersen-Thumser (dir.),
Libérer le potentiel d’auto-aide en décentralisant les mesures de politique sociale, Conférence
internationale (Mbalmayo, Cameroun), DSE, 1997.
John E. Schulenberg
Professeur de psychologie et chercheur à l’Institute for Social Research et au Center
for Human Growth and Development de l’université du Michigan, ses publications
portent notamment sur plusieurs sujets concernant le développement des adolescents
et le passage à l’âge adulte : dans quelle mesure les transitions développementales
sont-elles liées aux risques de santé et aux difficultés d’adaptation au cours du temps ?
Sa recherche actuelle porte sur l’étiologie des usages de substances et sur la psychopathologie,
observant la continuité, la discontinuité et la morbidité à travers l’adolescence
et l’âge adulte. Il est coresponsable des recherches du National Institute on Drug
Abuse (NIDA) qui a financé l’étude nationale Monitoring the Future au sujet de l’épidémiologie
et de l’étiologie des usages de drogue parmi les adolescents, les étudiants
et les jeunes adultes. Il a participé à de nombreux conseils d’administration et conseils
de revues pour le National Institutes of Health, la National Science Foundation, et
la Society for Research on Adolescence. Il est membre de l’American Psychological
Association.
Loredana Sciolla
Professeur de sociologie à l’université de Turin, directeur de la Rassegna Italiana di Sociologia,
membre du comité de direction de Il Mulino et membre du comité éditorial international
de la revue Sociologica, ses domaines de recherche sont : sociologie de la jeunesse ; sociologie
des valeurs ; identité sociale ; processus de socialisation. Principales publications :
Sociologia dei processi culturali, Bologne, Il Mulino, 2007 ; La socializzazione flessibile. Identità
e trasmissione dei valori tra i giovani (en collaboration avec F. Garelli et A. Palmonari), Il
Mulino, 2006 ; La cittadinanza a scuola. Fiducia, impegno pubblico e valori civili, (en collaboration
avec M. D’Agati), Rosenberg & Sellier, 2006 ; La spiegazione sociologica. Metodi, tendenze,
problemi (sous la dir., en collaboration avec M. Borlandi), Il Mulino, 2005 ; La sfida dei valori.
Rispetto delle regole e rispetto dei diritti in Italia, Il Mulino, 2004 ; Italiani. Stereotipi di casa nostra,
Il Mulino, 1997. Projet en cours : recherche nationale sur la légitimation politique des
processus de globalisation.
François de Singly
Professeur de sociologie à l’université Paris-Descartes, il est directeur du Centre de
recherche sur les liens sociaux (UMR CNRS-université Paris-Descartes). Il est un spécialiste
reconnu de la famille, des rapports entre les générations et entre les genres. Il
contribue à dessiner une théorie des sociétés « individualistes ». François de Singly a
193
Les auteurs
publié de nombreux ouvrages, notamment : Les Adonaissants (Pluriel, 2007) ; Enfantsadultes
: vers une égalité de statuts ? (Universalis, 2004) ; L’individualisme est un humanisme
(Éditions de l’Aube, Sociologie 2005) ; L’Injustice ménagère (Armand Colin, 2007) ;
Sociologie de la famille contemporaine (nouvelle éd., Armand Colin, 2007) ; Les Uns avec les
autres. Quand l’individualisme crée du lien (Armand Colin, 2004) ; Libres ensemble (Nathan,
2000). Il prépare actuellement un ouvrage, Sociologie de l’individu, et mène une recherche
sur le processus de séparation conjugale.
Anna Stellinger
Diplômée de Sciences Po-Paris (France) et de l’université de Lund (Suède), elle dirige
les recherches économiques et sociales à la Fondation pour l’innovation politique. Ses
recherches portent notamment sur les jeunes (avec F. Debié et M. Sassier, La Réussite des
jeunes, Fondation pour l’innovation politique, 2006), sur la mobilité professionnelle et
sociale (Sortir de l’immobilité sociale à la française, Institut Montaigne, 2006), sur la réforme
de l’État (avec P. Brongniart, F. Ewald, A. Mercier, L’État providence face à la mutation des
risques sociaux, Fondation pour l’innovation politique, 2007) ou encore sur les pays du
nord de l’Europe (L’exemple scandinave, modèle ou alibi ?, Fondation pour l’innovation
politique, 2007).
Emmanuel Sulzer
Docteur en sociologie de l’université de Nantes, sa thèse, soutenue en 1999, s’intitule
« Apprendre l’art. L’enseignement des arts plastiques et ses usages sociaux 1973-1993 ».
Chargé d’études au Centre d’études et de recherches sur les qualifications (CEREQ) depuis
1996, membre du comité de rédaction de la revue Formation-Emploi, ses travaux ont d’abord
porté sur l’analyse des emplois et des compétences, avec notamment les publications suivantes
: « Les référentiels de compétences : enjeux et formes », in Brochier D. (coord.), La
Gestion des compétences : acteurs et pratiques, Economica, 2002 (avec Ewan Oiry) et « Objectiver
les compétences d’interaction. Critique sociale du savoir-être », Éducation permanente, n° 140,
1999. Depuis 2003, il contribue à des recherches relatives aux relations qu’entretiennent les
jeunes moyennement ou faiblement qualifiés avec les entreprises et le marché du travail.
Mats Trondman
Titulaire d’un doctorat de sociologie de l’université de Lund, Suède (1999), il est professeur
de sociologie à l’université de Växjö, Suède. Il est également membre du Center
for Cultural Sociology de l’université Yale, aux États-Unis. Ses intérêts scientifiques sont
les suivants : théorie sociale et culturelle, méthodologie, études sur la jeunesse, changement
social et culturel, inclusion sociale, éducation, modes de vie, relations ethniques et
multiculturalisme, sociologie des arts et des sports. Ses recherches ont été financées par
le Swedish Research Board, Folksam’s board for social research, le Bureau for Cultural
Affairs, le Youth Board et la Sport Foundation. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages,
> Les jeunesses face à l eur avenir : U ne enquête internationale
194
portant essentiellement sur les questions de jeunesse : The School, leisure and the future
(avec Ingrid Jönsson et al.) (1993), Cultural Sociology in Practice (1999), Neither Young nor
Adult (avec Nihad Bunar), Wise Meetings (2003) et The Young and the Sport Associations
(2005). Il est également coéditeur (avec Paul Willis, université de Keel) d’Ethnography,
éditions Sage.
Raphaël Wintrebert
Docteur en sociologie (EHESS, France), il est chargé de recherche à la Fondation pour
l’innovation politique et membre du Groupe Sciences, savoirs et sociétés de la Sorbonne
(G4S). Ses recherches portent sur les mouvements sociaux, les indicateurs de richesse ou
encore la formation professionnelle. Il est notamment l’auteur de Attac, la politique autrement
? Enquête sur l’histoire et la crise d’une organisation politique (La Découverte, 2007).
Fondation pour l’innovation politique – 2008 – ISBN 978-2-9529612-7-1
Fondation pour l’innovation politique
137, rue de l’Université – 75007 Paris
www.fondapol.org
Conception couverture : Atchum
ISBN 978-2-9529612-7-1
FONDATION POUR L’INNOVATION POLITIQUE
Anna Stellinger
Directeur de recherches économiques et sociales
Raphaël Wintrebert
Chargé de recherches économiques et sociales
Quelles sont, aujourd’hui, les aspirations de la jeunesse ? Quel regard porte-t-elle sur
la famille, l’emploi, la société dans son ensemble ? À partir de quand est-on « jeune » ?
Quand ne l’est-on plus ?
Pour traiter de ces vastes questions, nous nous appuyons sur une enquête internationale
réalisée par l’institut Kairos Future, en partenariat avec la Fondation pour l’innovation
politique, auprès de 22 000 personnes : 1 000 jeunes de 16 à 29 ans et 300 personnes de
30 à 50 ans ont été interrogés dans 17 pays en Europe, en Asie et aux États-Unis.
On observe ainsi que, loin d’être désengagés, les jeunes adressent au contraire des messages
forts au politique. Autonomie, participation, équilibre, projet commun : tels sont les impératifs
qui devraient, à l’avenir, guider toute action politique dirigée vers la jeunesse.
Jerald G. Bachman
Université du Michigan, États-Unis
Fred Cartmel
Université de Glasgow, Royaume-Uni
Vincenzo Cicchelli
Université Paris-Descartes, France
Dominique Épiphane
Centre d’études et de recherches sur les
qualifi cations (CEREQ), France
Andy Furlong
Université de Glasgow, Royaume-Uni
Olivier Galland
CNRS, France
Patricia Loncle
École des hautes études en santé publique,
France
Emily E. Messersmith
Université de Caroline du Nord, États-Unis
Monika Salzbrunn
CRIA (CNRS-EHESS), France
John E. Schulenberg
Université du Michigan, États-Unis
Loredana Sciolla
Université de Turin, Italie
François de Singly
Université Paris-Descartes, France
Emmanuel Sulzer
Centre d’études et de recherches sur les
qualifi cations (CEREQ), France
Mats Trondman
Université de Växjö, Suède
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MessagePosté le: Lun 3 Mai - 15:10 (2010)    Sujet du message: NICOLAS SARKOZY LE PRESIDENT DE LA FRANCE Répondre en citant

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    NICOLAS SARKOZY - COMITE DE SOUTIEN 2012 : En recevant du muguet, Nicolas Sarkozy promet à nouveau de protéger l'agriculture

    Articles de NICOLAS SARKOZY - COMITE DE SOUTIEN 2012



    En recevant du muguet, Nicolas Sarkozy promet à nouveau de protéger l'agriculture

     Aujourd'hui à 07:05

    Nicolas Sarkozy a répété lundi qu'il ferait "tout pour protéger" l'agriculture française, confrontée à une grave crise de chute des cours, et pour renforcer sa compétitivité, en recevant à l'Elysée le bouquet de muguet des grossistes du marché international de Rungis

    "Je ferai tout pour protéger l'agriculture française et, en même temps, pour lui donner les moyens de sa compétitivité", a déclaré M.Sarkozy.

    "Nous avons décidé cette année que, pour les fruits et légumes, le travail saisonnier serait exonéré totalement de cotisations patronales", a-t-il ajouté en exemple, estimant que c'était "un effort absolument considérable".

    Le chef de l'Etat a également cité le projet de loi sur la modernisation de l'agriculture et de la pêche, dont la discussion débute en mai au Sénat.

    Plus généralement, Nicolas Sarkozy a vanté la suppression de la taxe professionnelle. "C'est 12 milliards d'euros de prélèvements en moins sur les entreprises (...) jamais un tel effort n'a été fait pour la compétitivité", a souligné le président.

    Parmi les mesures susceptibles de protéger les agriculteurs, il a aussi rappelé la création d'un statut d'entrepreneur individuel à responsabilité limitée. "Avec ce statut, chaque entrepreneur pourra protéger les biens qu'il possède des aléas que pourrait connaître son activité commerciale", a indiqué Nicolas Sarkozy, "c'est la fin d'une injustice".




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    MessagePosté le: Lun 3 Mai - 15:40 (2010)    Sujet du message: NICOLAS SARKOZY LE PRESIDENT DE LA FRANCE Répondre en citant

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    MessagePosté le: Lun 3 Mai - 15:42 (2010)    Sujet du message: NICOLAS SARKOZY LE PRESIDENT DE LA FRANCE Répondre en citant

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      J’en doute, seuls les quotas peuvent remédier efficacement au problème
      Non, impossible de développer l’emploi des seniors avec un système de sanctions
      A minima, certaines entreprises préfèreront toujours payer une amende
      Pas sûr, ces accords ont toutefois l’avantage d’ouvrir le débat
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    MessagePosté le: Lun 3 Mai - 16:47 (2010)    Sujet du message: NICOLAS SARKOZY LE PRESIDENT DE LA FRANCE Répondre en citant


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